CATHOLICOS, HOMME D’AFFAIRES ET DOCTEUR : LA DIASPORA ARMENIENNE A LA CROISEE DES CHEMINS ?

Analyses
17 Février 2026 20:38
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CATHOLICOS, HOMME D’AFFAIRES ET DOCTEUR : LA DIASPORA ARMENIENNE A LA CROISEE DES CHEMINS ?

La diaspora arménienne est une nouvelle fois en ébullition. Cette poussée d’activité fait suite à l’ouverture, par le parquet général d’Arménie, d’une procédure pénale visant le Catholicos de tous les Arméniens, Garéguine II.

Fait notable, la veille de cette annonce, un groupe se présentant comme « des représentants éminents du spyurk ( "la diaspora") » a diffusé, sur les réseaux sociaux et dans plusieurs médias arméniens, une déclaration commune dénonçant les pressions exercées par les autorités arméniennes sur le clergé et les tentatives visant à contraindre Garéguine II à quitter ses fonctions. Les auteurs y qualifiaient ces démarches de menace directe pour l’arménité mondiale.

Après la décision du parquet, le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) a à son tour publié un communiqué. Dans une déclaration diffusée sur Facebook par son coprésident, l’homme d’affaires dachnak Mourad Papazian, l’organisation a exprimé son regret et « condamné avec la plus grande fermeté les répressions contre l’Église apostolique arménienne ». Le CCAF a exigé la révision immédiate des décisions jugées « illégales » visant le Catholicos, six évêques membres du Haut Conseil spirituel ainsi que son secrétaire.

À première vue, il pourrait s’agir d’une pratique courante : la diaspora arménienne, se considérant comme partie intégrante de la nation arménienne mondiale, exprime son opinion sur des questions sensibles concernant l’Arménie. Depuis des années, tant la diaspora que les autorités arméniennes ont promu l’idée d’un lien indissoluble entre le spyurk et l’État arménien. Pourtant, une question demeure : quel droit ont des personnes vivant à des milliers de kilomètres d’Erevan d’imposer aux citoyens d’Arménie leur vision, parfois déconnectée des réalités locales, de l’avenir du pays ?

Dans cette perspective, si le gouvernement de Nikol Pachinian entend réellement poursuivre un agenda de réforme et de renouvellement de l’État, il lui faudrait également s’attaquer à la question des tentatives d’ingérence de certaines structures diasporiques dans les affaires intérieures du pays.

Cela étant, au-delà des critiques visant certaines initiatives jugées déstabilisatrices, des évolutions plus nuancées apparaissent dans certains cercles de la diaspora. Ainsi, le président-directeur général de la société Agenus Inc. et fondateur du fonds caritatif Children of Armenia Fund (COAF), le citoyen américain d’origine arménienne Garo Armen, a publié une déclaration critiquant en profondeur la position des auteurs du communiqué diasporique.

Dans son message, il souligne notamment que « l’Église apostolique arménienne n’est ni un bâtiment ni une hiérarchie : l’Église, c’est le peuple. Lorsqu’une institution ne sert pas ceux qui la soutiennent, la responsabilité devient unilatérale et la foi un fardeau ». Il insiste également sur le fait que « la diaspora n’est pas un comité », mais des millions d’Arméniens vivant dans des dizaines de pays, aux expériences et priorités diverses, et qu’un cercle restreint, aussi influent soit-il, ne peut parler au nom de tous.

Il met par ailleurs en garde contre les appels invitant les Arméniens de l’étranger à solliciter des gouvernements étrangers pour exercer des pressions politiques ou juridiques, estimant qu’une telle internationalisation des affaires intérieures risque de transformer les communautés diasporiques en instruments de pression dirigés contre la République d’Arménie elle-même.

Dans l’ensemble, la prise de position de Garo Armen est perçue comme un signal de soutien à la politique de réformes menée par le gouvernement Pachinian, tant sur le plan politico-économique que psychologique.

Ce message, émanant d’un représentant influent de la communauté arménienne à l’étranger, témoigne d’une possible évolution au sein d’une partie des élites diasporiques, où des interrogations semblent émerger quant aux anciennes postures intransigeantes. Il nourrit également l’espoir prudent qu’à terme, certaines structures de la diaspora renonceront à encourager des sentiments belliqueux et revanchistes en Arménie.

Pour que cette évolution se concrétise, le gouvernement Pachinian devrait, selon cette analyse, mener à son terme les initiatives de paix annoncées, notamment en organisant un référendum sur les modifications constitutionnelles, alors que la Constitution arménienne comporte des dispositions interprétées comme des revendications territoriales à l’égard de l’Azerbaïdjan.

Seule une clarification définitive du cadre idéologique officiel, conjuguée à une intégration économique régionale accrue, serait susceptible, à long terme, d’atténuer les dynamiques jugées déstabilisatrices dans le Caucase du Sud.

Par Murad Abiyev, caliber.az