PORTS DE LA MER NOIRE: HISTOIRE ET NOUVELLE GEOGRAPHIE DU POUVOIR

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14 Février 2026 23:49
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PORTS DE LA MER NOIRE: HISTOIRE ET NOUVELLE GEOGRAPHIE DU POUVOIR

Fin 2025, Vladimir Putin a ouvertement averti que la Russie pourrait chercher à « couper l’Ukraine de la mer », présentant cette option comme une réponse possible aux frappes ukrainiennes et au soutien occidental à Kyiv.

Cette déclaration s’inscrit dans une logique stratégique plus profonde. Les actions russes en 2025–2026 ressemblent de plus en plus à une ambition géopolitique ancienne : dominer le nord de la mer Noire tout en en interdisant l’accès aux rivaux.

Aujourd’hui, la confrontation oppose deux modèles concurrents de contrôle maritime :
— le modèle russe, fondé sur ses propres hubs commerciaux et bases navales le long de la côte orientale de la mer Noire et en Crimée ;
— le modèle ukrainien, centré sur le cluster portuaire du « Grand Odessa » - Odessa, Tchornomorsk et Pivdenny - devenu l’épine dorsale de l’économie d’exportation ukrainienne en temps de guerre.

La carte actuelle du contrôle portuaire

La Russie contrôle :

Novorossiïsk (région de Krasnodar), principal port commercial russe sur la mer Noire, traitant pétrole et vrac et servant de hub logistique clé pour la flotte de la mer Noire ;
Touapsé et Taman, importants terminaux pétroliers et polyvalents sur la côte sud de la Russie ;
— les ports de Crimée — Sébastopol, Kertch, Théodosie, Evpatoria, Yalta — de facto sous contrôle russe depuis 2014, bien que reconnus internationalement comme territoire ukrainien.

Le plus stratégique demeure Sevastopol, historiquement principale base de la flotte russe de la mer Noire. Toutefois, sous la pression des frappes ukrainiennes, une part importante des actifs navals russes prêts au combat aurait été redéployée vers Novorossiysk, réduisant la vulnérabilité en Crimée tout en maintenant la capacité opérationnelle.

Pour Moscou, ces ports ne sont pas de simples infrastructures : ils constituent une profondeur stratégique - points d’ancrage navals, dispositifs de défense aérienne, couverture de renseignement et domination logistique sur l’ensemble du nord de la mer Noire.

L’Ukraine contrôle :

Odessa, principal port commercial et céréalier du pays ;
Tchornomorsk (anciennement Illichivsk), grand hub de transport doté de terminaux à conteneurs et à grains ;
Pivdenny (Ioujny), le port le plus profond et le plus industrialisé, crucial pour le traitement des cargaisons en vrac.

À eux trois, ces ports forment le cluster du Grand Odessa, vital pour la survie économique de l’Ukraine en temps de guerre.

Formellement, l’Ukraine conserve également le contrôle de Mykolaïv et Kherson, mais leurs opérations maritimes demeurent limitées en raison de contraintes sécuritaires et de navigation.

L’importance militaire du contrôle portuaire

Pour la Russie, le contrôle des ports se traduit en levier géopolitique. Bases navales, quais en eau profonde, installations de réparation et systèmes de défense côtière offrent la capacité de projeter la force, de protéger les voies maritimes et d’influencer la sécurité régionale.

Le transfert d’actifs navals de Sébastopol vers Novorossiïsk illustre l’évolution du contexte tactique, sans remettre en cause l’objectif plus large de Moscou : maintenir sa domination sur les eaux septentrionales de la mer Noire.

Pour l’Ukraine, conserver Odessa, Tchornomorsk et Pivdenny relève de la survie nationale. Un corridor maritime opérationnel permet de soutenir les exportations, d’assurer des recettes en devises et de rester connecté aux marchés mondiaux.

Les frappes visant les infrastructures portuaires et les routes maritimes ne sont donc pas symboliques : elles cherchent à frapper l’artère économique vitale du pays.

Le trafic des ports ukrainiens de la mer Noire

Selon les données officielles de l’Autorité portuaire maritime d’Ukraine pour 2024 :

— Pivdenny : environ 35,6 millions de tonnes
— Tchornomorsk : environ 26,0 millions de tonnes
— Odessa : environ 18,3 millions de tonnes

Ensemble, ces trois ports ont traité plus de 80 millions de tonnes de marchandises en un an, confirmant leur rôle central dans le système commercial ukrainien.

Les données du début 2025 indiquent la poursuite des flux, malgré les risques sécuritaires et les frappes périodiques.

Impact sur les exportations de céréales

Le cluster du Grand Odessa constitue le cœur du système d’exportation céréalière ukrainien. La majorité des exportations agricoles — blé, maïs, orge, oléagineux — transite par ces ports.

Le fonctionnement du corridor maritime influe directement sur :

— les recettes en devises de l’Ukraine ;
— la stabilité de son secteur agricole ;
— les prix mondiaux des céréales ;
— la sécurité alimentaire des pays importateurs dépendants.

Lorsque les exportations maritimes fonctionnent normalement, le transport par mer demeure l’option la plus économique. En cas de perturbation, les coûts d’assurance flambent, la logistique ralentit et les routes terrestres alternatives se retrouvent saturées.

Ces dernières années, jusqu’à 80–90 % des exportations céréalières ukrainiennes ont transité par le corridor maritime d’Odessa, soulignant son importance stratégique et économique.

Parallèle historique : Pierre le Grand et la stratégie des mers du Sud

La quête russe d’un accès aux mers chaudes ne date pas d’hier. À la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Pierre 1er le Grand, l’un des objectifs stratégiques majeurs consistait à briser la domination ottomane sur les régions d’Azov et de la mer Noire.

Lors des campagnes d’Azov de 1695–1696, les forces russes s’emparèrent de la forteresse d’Azov, garantissant un accès à la mer d’Azov. En 1698, Pierre fonda Taganrog, établissant l’une des premières bases navales méridionales de la Russie.

Par le traité de Constantinople (1700), l’Empire ottoman reconnut le contrôle russe sur Azov et les fortifications environnantes. Toutefois, la Russie n’obtint pas un accès plein et entier à la mer Noire. Le contrôle du détroit de Kertch resta hors de sa portée, limitant de facto la manœuvrabilité navale au-delà de la mer d’Azov.

Pierre avait ainsi réalisé une percée, mais non un accès complet à la mer Noire. Un système portuaire russe pleinement développé dans cette zone n’émergera qu’au XVIIIe siècle, à l’issue de nouvelles guerres contre l’Empire ottoman.

L’analogie historique est limpide. De Pierre le Grand à aujourd’hui, l’accès aux mers du Sud est associé à la puissance, au commerce et à l’autonomie stratégique.

Aujourd’hui, la Russie dispose déjà d’infrastructures commerciales et navales majeures sur sa façade de la mer Noire et en Crimée. Mais sa rhétorique stratégique sur la nécessité de couper l’Ukraine de la mer révèle une ambition plus profonde : non seulement protéger son propre accès, mais aussi priver son rival du sien.

De son côté, l’Ukraine s’appuie sur le corridor du Grand Odessa comme principale porte maritime. Sa capacité à préserver cet accès n’est pas qu’une question économique, mesurée en millions de tonnes : c’est aussi une affirmation politique de résilience souveraine sous pression.