L’« APPÂT MİLİTAİRE » DE VLADİMİR POUTİNE
Le sommet de l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) qui s’est tenu à Bichkek, capitale du Kirghizstan, a livré une première surprise. Comme l’a déjà rapporté Minval Politika, le président russe Vladimir Poutine a proposé de lancer un vaste programme de rééquipement des forces collectives de l’OTSC avec des armements russes de dernière génération. « Nous proposons d’équiper les forces avec des modèles modernes d’armements et de matériels, dont l’efficacité a été prouvée dans de véritables combats », a déclaré le chef du Kremlin.
Jusqu’à récemment, les principaux atouts de Moscou dans les projets d’intégration « civils » reposaient sur les hydrocarbures vendus à des tarifs préférentiels et sur l’accès au vaste marché russe pour les produits des pays de l’ex-espace soviétique. Dans le domaine militaire, la Russie misait sur les exportations d’armes, elles aussi à des prix « spéciaux » pour ses alliés.
Mais cette « carotte militaire » fonctionnera-t-elle encore ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, toute la capacité du complexe militaro-industriel russe est tournée vers les besoins de l’armée sur le front ukrainien. Qui plus est, selon des informations filtrées, Moscou achète même des armes auprès de ses alliés — notamment l’Iran et, de toute évidence, la Corée du Nord. Difficile, dans ces conditions, de dégager des volumes supplémentaires pour les partenaires de l’OTSC. À moins, bien sûr, que la guerre en Ukraine ne prenne fin dans un avenir proche — mais c’est un tout autre sujet. Sans parler des remarques ironiques sur la performance de l’armement russe en Ukraine : l’essentiel n’est pas là.
Avant tout, il faut souligner que nombre de pays post-soviétiques, en particulier turcophones, s’intéressent désormais au matériel militaire turc — des drones aux blindés, en passant par d’autres équipements. Autrefois, la Russie considérait le marché des armes dans l’ex-URSS comme son domaine réservé, allant jusqu’à « modérer » certains conflits via ses livraisons, comme au Karabakh — ce que des experts russes ont reconnu publiquement. Désormais, elle doit affronter une concurrence sérieuse. Et oui, l’armement turc a, lui aussi, prouvé son efficacité sur un véritable champ de bataille : le Karabakh. Les regards se tournent également vers les équipements chinois. Et ce n’est pas tout : au Kazakhstan, on le dit rarement à voix haute, mais la menace principale pour la sécurité et l’intégrité territoriale du pays est attendue… du nord. Les revendications « informelles » de certains idéologues russes sur le nord du Kazakhstan sont connues de tous. Certes, elles n’ont pas encore pris une forme officielle, mais il en fut de même, très longtemps, pour les prétentions russes sur la Crimée. Dans ces conditions, Astana achètera-t-elle des armes russes en grandes quantités ? Rien n’est moins sûr — d’autant que tout armement implique aussi munitions, pièces détachées, consommables, composants…
Le Kirghizstan et le Tadjikistan pourraient être intéressés par le matériel russe. Mais Bichkek regarde également du côté des équipements turcs. Et, compte tenu de leurs réalités économiques, ni Bichkek ni Douchanbé ne sont en mesure de se lancer dans de vastes projets sécuritaires.
Ajoutons que les pays d’Asie centrale organisent désormais des exercices militaires conjoints sans la Russie. « Raccrocher » ces États à l’OTSC par un simple appât militaire ne sera donc pas chose aisée.
Le cas de l’Arménie, en revanche, est particulier. C’est ce même pays qui a boudé le sommet de Bichkek et dont les responsables multiplient les déclarations contradictoires sur l’OTSC. Certes, le ministère arménien des Affaires étrangères l’a affirmé clairement : une sortie de l’Organisation n’est pas à l’ordre du jour. Dans ce contexte, les propos officiels évoquant une « mise en pause » ou une « sortie de facto » ne changent rien : l’Arménie boycotte les sommets, mais peut revenir à tout moment à une participation pleine et entière.
Ce que l’on sait également : l’un des griefs majeurs d’Erevan envers l’OTSC et la Russie concernait précisément les livraisons — ou plutôt les non-livraisons — d’armes. L’Arménie a perdu, après la défaite au Karabakh, pour au moins cinq milliards de dollars d’équipement militaire. Ses arsenaux sont désormais vides et il faut les remplir. Or la Russie, contrairement à ses habitudes, n’était pas décidée à fournir des armes gratuitement — préparant déjà la guerre en Ukraine. Erevan a donc tenté de trouver d’autres fournisseurs. Sans succès.
La France, malgré ses annonces retentissantes, n’a livré que du matériel ancien, déclassé, parfois peu fiable, et en quantités infimes. Quant aux blindés livrés récemment, ils se sont révélés être des véhicules de police, non des équipements militaires — après quoi le sujet s’est essoufflé. De grandes attentes reposaient aussi sur l’Inde. Mais New Delhi s’est couvert de honte à deux reprises : d’abord dans un conflit avec le Pakistan — conflit déclenché par l’Inde elle-même — durant lequel l’armée pakistanaise a pulvérisé le matériel indien que guettait Erevan ; puis dans la catastrophe d’un avion de combat indien lors d’un show aérien aux Émirats arabes unis. L’Inde ne répond donc pas aux attentes arméniennes. Et, par-dessus tout, les contraintes financières restent incontournables : personne, dans le monde, n’est pressé d’offrir des armes à l’Arménie, ni même de les lui vendre à prix d’ami.
Dans ce contexte, « l’appât militaire » russe pourrait bien produire un effet saisissant à Erevan. Le pays pourrait revoir sa position vis-à-vis de l’OTSC. Aucun geste irréversible n’a été posé. Et Pashinyan doit absolument rétablir des relations avec Moscou, ne serait-ce que pour éviter toute « surprise » désagréable à l’approche des élections décisives de juin 2026.
Quoi qu’il en soit, l’effet politique de l’initiative russe devrait se faire sentir dans un avenir très proche.