Par Zaur Nurmamedov
Dans un contexte de profonds bouleversements géopolitiques à travers l’Eurasie - de la guerre entre la Russie et l’Ukraine à la reconfiguration des routes commerciales et de transport dans la région caspienne - les questions de réforme constitutionnelle, d’intégration régionale et d’équilibre futur des puissances en Asie centrale et dans le Caucase du Sud revêtent une importance renouvelée.
Dans un entretien accordé à News.Az, l’analyste politique kazakh Madi Omarov livre son analyse de la transformation constitutionnelle au Kazakhstan, des perspectives d’approfondissement de la coopération entre Bakou et Astana, ainsi que du rôle stratégique plus large des acteurs régionaux dans un contexte de compétition mondiale croissante.
– Que pouvez-vous dire de la réforme constitutionnelle au Kazakhstan ? Quels processus pourraient consolider ces changements ?
– À mon sens, le débat autour d’une nouvelle configuration constitutionnelle est directement lié au fait que le cycle présidentiel de Kassym-Jomart Tokayev approche de son terme.
Une incertitude juridique demeure quant à la date exacte de la prochaine élection - 2028 ou 2029 - mais politiquement, la question de la transition du pouvoir s’impose déjà. Rappelons qu’à l’initiative de Tokayev, un amendement constitutionnel a été adopté en 2022 instaurant un mandat présidentiel unique de sept ans, sans possibilité de réélection. Dans le cadre actuel, le président en exercice ne peut donc pas se représenter. La question centrale devient alors : comment sera organisée la future répartition du pouvoir ?
Deux scénarios principaux se dessinent.
Le premier consisterait en une sorte de « remise à zéro » des mandats présidentiels à travers une modification de l’architecture constitutionnelle. Cette pratique est bien connue dans l’espace post-soviétique : l’adoption d’une nouvelle version de la Loi fondamentale peut entraîner une réinterprétation des limitations précédentes. Théoriquement, cela pourrait ouvrir la voie à une nouvelle candidature du dirigeant actuel. La probabilité de ce scénario reste toutefois incertaine.
La seconde option prévoit une préparation institutionnelle à une transition du pouvoir et la mise en place d’un mécanisme de succession. Le projet de nouvelle Constitution introduit la fonction de vice-président, qui assumerait automatiquement les fonctions en cas de cessation anticipée des pouvoirs du président.
Cependant, le modèle proposé diffère de celui des États-Unis ou de certains pays d’Amérique latine, où le vice-président est élu conjointement avec le président et bénéficie d’une légitimité électorale propre. Au Kazakhstan, le vice-président serait nommé par le chef de l’État avec l’accord du Kurultaï et pourrait être démis à tout moment.
Ainsi, le vice-président ne deviendrait pas nécessairement un successeur désigné. Une rotation à ce poste pourrait même empêcher la consolidation des élites autour d’un seul candidat. Cette architecture semble pensée à dessein.
Une attention particulière doit également être portée à la redistribution des pouvoirs. Bien que la réforme ait été présentée comme une modernisation du système politique et un renforcement du Parlement, le projet élargit en réalité considérablement les prérogatives présidentielles.
Désormais, les dirigeants d’institutions clés - Cour constitutionnelle, Cour suprême, Chambre suprême d’audit, Banque nationale, Parquet - seraient nommés directement par le chef de l’État. Le rôle du Kurultaï se limiterait à approuver les membres ordinaires de ces organes.
En outre, si le Parlement rejette à deux reprises un candidat proposé, le président pourrait le dissoudre. En cas de dissolution, le pouvoir législatif reviendrait temporairement au chef de l’État jusqu’à l’élection d’une nouvelle Chambre. Dans une telle configuration, il est difficile de parler d’un véritable système d’équilibre des pouvoirs : la dépendance du législatif vis-à-vis de l’exécutif devient presque totale.
Le modèle politique acquiert ainsi un caractère encore plus personnalisé, tandis que la rhétorique de démocratisation diverge du contenu institutionnel réel des changements proposés.
– Dans quels domaines voyez-vous le plus grand potentiel d’approfondissement de la coopération entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ?
– Le potentiel est considérable, notamment dans les transports et la logistique. L’Azerbaïdjan joue un rôle clé dans le Corridor de transport international transcaspien, aujourd’hui perçu comme la principale alternative aux routes passant par la Russie.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine a fortement perturbé les chaînes logistiques établies. Dans ce contexte, l’importance du corridor transcaspien a augmenté : il constitue pratiquement la seule option stable reliant l’Union européenne à la Chine.
Les États d’Asie centrale et du Caucase du Sud acquièrent ainsi une importance stratégique accrue. Pourtant, il n’existe pas encore de format pleinement développé d’interaction approfondie entre nos régions.
À ce jour, aucun projet d’intégration ne réunit l’Asie centrale, le Caucase du Sud et la Turquie sur une base prioritairement économique. Les structures existantes sont soit peu efficaces, soit principalement axées sur l’agenda humanitaire et culturel, comme l’Organisation des États turciques. L’Organisation de Coopération Economique, qui inclut également l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, ne démontre pas non plus un dynamisme notable.
D’où la nécessité de créer une association régionale qui commencerait par une zone de libre-échange avant d’évoluer vers une union douanière, puis un espace économique commun.
Un tel format pourrait voir le jour soit à partir d’institutions existantes, soit via une nouvelle structure - une hypothétique union Caspienne–mer Noire. Celle-ci pourrait devenir un pôle d’attraction alternatif à l’Union économique eurasiatique, dominée par la Russie.
Pour de nombreux pays d’Asie centrale et du Caucase du Sud, la Russie est désormais perçue comme un partenaire problématique. La diversification des liens extérieurs et la réduction de la dépendance à son influence apparaissent donc comme des stratégies naturelles. Une coopération régionale renforcée pourrait constituer un instrument efficace en ce sens.
Il ne s’agirait pas nécessairement d’un bloc militaro-politique - d’autant plus que les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan persistent - mais l’intégration économique demeure tout à fait réaliste et potentiellement bénéfique pour tous les participants.
– Quelle est la stratégie des États-Unis et de l’Union européenne pour renforcer la coopération entre l’Asie centrale et le Caucase du Sud ?
– Concernant les États-Unis, il est encore difficile de tirer des conclusions définitives. Les actions de l’administration actuelle semblent parfois ambiguës et ses orientations ne sont pas toujours clairement définies.
L’Union européenne, en revanche, pourrait devenir un partenaire puissant et nécessaire pour les pays d’Asie centrale et du Caucase du Sud. Si une association économique régionale incluant la Turquie voyait le jour, elle pourrait établir des relations stables et mutuellement avantageuses avec l’UE.
À plus long terme, cela créerait un vaste axe reliant l’Union européenne, notre macro-région et la Chine. Du point de vue commercial et logistique, une telle configuration paraît très prometteuse.
Dans cette perspective, il serait rationnel qu’une nouvelle association d’intégration s’oriente vers un approfondissement progressif des relations avec l’UE, jusqu’à envisager une zone de libre-échange élargie, voire des éléments de marché commun.
– Quel est le rôle de la Turquie dans ces processus ?
– Comme je l’ai déjà mentionné, la Turquie constitue le pays clé reliant le Caucase du Sud et l’Asie centrale à l’Europe. Son rôle est donc fondamental.
– Quel pays d’Asie centrale est le partenaire le plus important des États-Unis, et pourquoi ?
– Il ne fait guère de doute que le partenaire le plus significatif des États-Unis dans la région est le Kazakhstan. Son économie est la plus importante d’Asie centrale, tant en termes de PIB global que de PIB par habitant, avec un écart substantiel par rapport à ses voisins.
Le Kazakhstan demeure l’État le plus industrialisé et relativement stable de la région, ce qui en fait un partenaire prévisible pour une coopération à long terme. Le pays dispose également des plus vastes réserves de ressources naturelles et occupe une position géographique stratégique entre la Russie, la Chine et l’espace caspien.
Cette combinaison de facteurs suscite objectivement un intérêt accru de la part de Washington.
– Quel avenir pour l’Organisation des États turciques ?
– Aujourd’hui, l’Organisation des États turciques fonctionne principalement comme une plateforme de coopération culturelle et humanitaire. Il n’existe pas encore d’intégration économique approfondie, telle qu’une zone de libre-échange ou une union douanière.
Cependant, stratégiquement, la région ne devrait pas se limiter exclusivement au format turcique. Pour créer un espace économique véritablement puissant, la participation d’États voisins, tels que la Géorgie, l’Arménie ou le Tadjikistan, serait nécessaire.
Leur implication élargirait significativement le marché, renforcerait le potentiel de transit et accroîtrait le poids politique de l’ensemble.
À mon avis, les futurs processus d’intégration devraient donc dépasser le cadre actuel de l’Organisation des États turciques et reposer sur un principe inclusif plutôt que strictement ethnoculturel.