I.ALIYEV DONNE UN ENTRETIEN A LA CHAINE TV FRANCE 24

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14 Février 2026 04:41
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I.ALIYEV DONNE UN ENTRETIEN A LA CHAINE TV FRANCE 24

Le 13 février, à Munich, le président de la République d’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, a accordé un entretien à la chaîne de télévision France 24.

AZERTAC présente le texte de cet entretien.

Journaliste : Bonjour et bienvenue dans l’émission Tête-à-Tête, l’interview phare de la chaîne France 24. Notre invité aujourd’hui est le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev. Monsieur le Président, merci beaucoup d’être avec nous.

Président Ilham Aliyev : C’est moi qui vous remercie.

— Le 8 août, un sommet trilatéral s’est tenu à la Maison-Blanche en votre présence, ainsi qu’en celle du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan et du président des États-Unis Donald Trump. À cette occasion, une déclaration mettant fin au conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a été signée, avec l’engagement de rouvrir les voies de transport et de normaliser les relations. Peut-on affirmer qu’une paix pleine et entière et une normalisation complète interviendront prochainement ?

— Je le pense, oui. La signature de ce document historique à la Maison-Blanche, en présence du président des États-Unis - qui, soit dit en passant, a également apposé sa signature à la Déclaration conjointe en qualité de témoin - signifie que le conflit est terminé et que nous sommes entrés dans une ère de paix que j’espère durable. Plus de six mois se sont écoulés depuis, et la situation à la frontière avec l’Arménie est très calme. Il n’y a plus d’échanges de tirs, ni victimes, ni blessés. L’Azerbaïdjan a unilatéralement levé les restrictions sur le transit des marchandises vers l’Arménie. Nous avons également commencé à fournir des produits pétroliers essentiels à l’Arménie, ce qui marque en réalité le début de relations commerciales. La paix est donc déjà une réalité.

La signature d’un traité de paix définitif suppose encore l’accomplissement de certaines formalités. Toutefois, parallèlement à la déclaration que vous avez mentionnée, les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont paraphé à Washington le texte du traité de paix. À mon sens, l’essentiel est fait. Je pense que le Premier ministre arménien partage cette analyse. Nous apprenons simplement à vivre en paix, et c’est un sentiment très positif.

— C’est en effet un sentiment très positif. Toutefois, qu’est-ce qui fait encore obstacle à une normalisation complète ? Il semble que la Constitution arménienne et la formulation qu’elle contient au sujet de revendications territoriales sur le Karabakh constituent toujours un point sensible pour l’Azerbaïdjan. Est-ce pour vous une ligne rouge absolue ?

— Oui, vous avez raison. Sans cela, la signature d’un traité de paix ne sera pas possible. Je distinguerais la normalisation des relations et la conclusion formelle d’un traité de paix, car la normalisation est déjà en cours. Les évolutions positives que j’ai évoquées en témoignent.

Cependant, la Constitution arménienne, adoptée à l’époque de l’occupation du Karabakh, renvoie à la Déclaration d’indépendance de l’Arménie, laquelle stipule que le soi-disant « Haut-Karabakh » et l’Arménie doivent être réunis. Il s’agit là d’une revendication territoriale aux dépens de l’Azerbaïdjan. Depuis la fin de la Seconde guerre du Karabakh, notre position est parfaitement claire : cette disposition doit être modifiée.

À ma connaissance, l’Arménie envisage d’organiser un référendum. Une fois cette modification accomplie, plus aucun obstacle ne subsistera à la signature formelle du traité de paix. Je tiens néanmoins à souligner que, pour l’Azerbaïdjan, la paix est d’ores et déjà acquise. Le processus de normalisation progresse avec succès, et j’espère que, dès que les formalités juridiques seront achevées, nous parviendrons à une paix officielle.

— Cette année ?

— Assurément.

— Le vice-président américain J. D. Vance a visité les deux pays. Un partenariat stratégique a été annoncé, prévoyant notamment la vente d’armements américains à l’Azerbaïdjan. Il est également question du projet dit TRIPP, « Trump Route for International Peace and Prosperity », une liaison routière et ferroviaire à travers l’Arménie vers votre exclave du Nakhitchevan. S’agit-il d’un simple espoir ou d’un projet réellement appelé à transformer la dynamique régionale ?

— Je ne doute nullement de sa réalisation. Les États-Unis ont joué un rôle décisif dans ce processus. L’itinéraire qui reliera les deux parties de l’Azerbaïdjan à travers l’Arménie, avec un débouché ultérieur vers le continent européen, porte le nom du président Trump. Cette contribution personnelle du président américain, ainsi que le programme d’action du gouvernement des États-Unis, indiquent clairement que le projet TRIPP verra le jour.

La distance n’est pas considérable — un peu plus de quarante kilomètres. Par ailleurs, la ligne ferroviaire que l’Azerbaïdjan construit actuellement de la capitale jusqu’à la frontière arménienne s’étend sur environ 400 kilomètres. Près de 200 kilomètres de routes seront également restaurés au sein de notre exclave du Nakhitchevan. La portion arménienne du corridor de Zanguezour, comme nous l’appelons, est donc relativement courte. Je suis convaincu qu’elle sera réalisée.

S’agissant de la visite du vice-président Vance, elle fut en effet très importante. La visite du vice-président des États-Unis est significative pour tout pays. Elle a été marquée par la signature d’une Charte de partenariat stratégique entre les gouvernements des États-Unis et de l’Azerbaïdjan. Nous sommes ainsi devenus un partenaire stratégique officiel de la nation la plus puissante du monde, ce que nous considérons comme un grand succès pour notre pays.

Cette Charte stratégique, rendue publique, comporte plusieurs volets : ventes de produits de défense, mais aussi énergie, connectivité, intelligence artificielle, investissements et commerce. Toutes les restrictions concernant la fourniture d’armements à l’Azerbaïdjan ont été levées.

— Permettez-moi d’aborder la décision du tribunal militaire de votre pays, qui a prononcé de lourdes peines contre treize personnes de la région du Karabakh, dont la réclusion à perpétuité pour l’ancien dirigeant. Il a été rapporté que le vice-président américain aurait évoqué cette question et, peut-être, sollicité leur grâce comme geste en faveur de la paix régionale. A-t-il soulevé ce point, et envisagez-vous une telle mesure ?

— Lors de notre entretien, qui a duré plusieurs heures, il a effectivement abordé ce sujet parmi d’autres, et j’ai exposé la position de l’Azerbaïdjan. Nous avons surtout discuté des relations bilatérales, du développement régional, du projet TRIPP et des perspectives de paix formelle avec l’Arménie.

Quant aux personnes mentionnées, il s’agit des dirigeants d’un régime séparatiste qui a opéré illégalement sur le territoire souverain de l’État azerbaïdjanais, reconnu par l’ensemble de la communauté internationale, y compris par l’Arménie. Pendant de nombreuses années, ces individus ont été les instigateurs de crimes de guerre commis contre les Azerbaïdjanais et contre l’Azerbaïdjan. Ils ont été arrêtés au Karabakh à l’issue de notre opération militaire et traduits en justice. Ils ont bénéficié d’une défense et le procès s’est déroulé en toute transparence. Leurs crimes ont été établis par de nombreux témoignages. Il ne saurait être question d’irrégularités à leur encontre.

— Pourriez-vous néanmoins intervenir, Monsieur le Président ? Tourner la page, les gracier ? Ce serait un geste de bonne volonté, relevant de vos prérogatives.

— Ces personnes ont commis de graves crimes contre l’humanité. Imaginez le procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale : deux mois après la condamnation à mort des dirigeants nazis, quelqu’un viendrait demander leur libération.

— Pour vous, la comparaison est donc pertinente ?

— Oui, absolument. Et même davantage : leurs crimes furent, à mes yeux, pires que ceux commis par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

— Mais, dans l’optique de tourner la page, éprouvez-vous de la compassion pour les Arméniens qui ont quitté le Karabakh à l’issue de la dernière guerre ?

— Notre position a été parfaitement claire et maintes fois exprimée publiquement : nous avons proposé à tous les Arméniens résidant au Karabakh de demander la citoyenneté azerbaïdjanaise ou un permis de travail. Plusieurs cycles de discussions ont eu lieu avec leurs représentants, mais ils ont choisi de partir pour l’Arménie.

Des centaines de milliers d’Azerbaïdjanais ont été expulsés du territoire de l’actuelle Arménie et ont subi un nettoyage ethnique, sans que le gouvernement arménien ne propose jamais leur retour. La question doit être envisagée dans une perspective de réciprocité. Le droit au retour est un droit universel, et l’Azerbaïdjan le respectera s’il reçoit une demande en ce sens. Toutefois, après trente années de conflit et d’occupation de notre territoire, nous attendons un traitement similaire pour les centaines de milliers d’Azerbaïdjanais — que nous appelons les Azerbaïdjanais occidentaux — et la possibilité pour eux de revenir sur le territoire de l’actuelle Arménie.

— Venons-en brièvement aux relations avec la France. Elles ont été particulièrement tendues, notamment lors de la dernière guerre. Vous avez critiqué la France en tant que puissance coloniale en Nouvelle-Calédonie et en Corse, usant de termes très fermes. Un ressortissant français, Théo Clerc, a été libéré il y a quelques mois ; un autre est actuellement sous enquête. Vous avez eu une brève rencontre avec le président français en marge d’un sommet européen. Peut-on dire que les relations sont revenues à la normale, ou subsiste-t-il des difficultés entre l’Azerbaïdjan et la France ?

— Nous n’avons pas été à l’origine des problèmes avec la France. Avant la Seconde guerre du Karabakh, nos relations étaient excellentes. Il y eut des visites présidentielles — celles du président Sarkozy, du président Hollande — ainsi que mes propres visites officielles en France. J’ai également visité la France durant la présidence de Macron.

Nos relations étaient amicales, les échanges économiques dynamiques, et plus d’une dizaine de villes étaient jumelées.

Toutefois, avec le déclenchement de la Seconde guerre du Karabakh et la restauration de notre intégrité territoriale, la position française est devenue, malheureusement, incompréhensible. La France défend l’intégrité territoriale des États - la sienne propre, celle du Danemark, de l’Ukraine. Or, à cette époque, elle a soutenu les séparatistes : plus de dix résolutions de l’Assemblée nationale et du Sénat allaient en ce sens. Votre Parlement a même reconnu le soi-disant Haut-Karabakh, alors que l’Arménie elle-même ne l’avait pas fait.

Les relations avec le gouvernement se sont tendues, mais nous n’en étions pas l’origine. Nous demandions simplement le respect de notre souveraineté.

— Vous avez néanmoins employé des termes très durs.

— Je n’ai pas été le premier à le faire. Tout ce qui a été dit ou fait au nom de l’Azerbaïdjan relevait strictement de la réciprocité. Nous disposons d’un véritable catalogue de déclarations acerbes émanant du président français et de nombreux responsables - le président du Sénat, celui de l’Assemblée nationale, diverses personnalités publiques - qui ont tenu des propos offensants à l’égard de notre État et de ma personne.

Après la guerre de 2020 et avant l’opération antiterroriste de 2023, des responsables politiques français bien connus - Mme Pécresse, M. Barnier, M. Retailleau - ont illégalement visité le Karabakh et soutenu les séparatistes. Ce fut une offense ouverte à la souveraineté de l’Azerbaïdjan.

Peut-être nos réponses furent-elles fermes. Il est difficile d’en mesurer l’intensité. Mais l’essentiel est ma rencontre, fin de l’année dernière, avec le président Macron. Elle s’est déroulée dans un esprit constructif, et nous sommes convenus de relancer nos relations. Nous y sommes disposés. La dernière chose dont nous ayons besoin, ce sont des tensions avec quelque pays que ce soit, y compris la France. Aujourd’hui, je pense que les deux parties sont davantage prêtes à normaliser leurs relations, d’autant plus que l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont déjà atteint la paix.

— Peut-on envisager prochainement une rencontre entre vous et le président français ?

— Oui, certainement. Notre rencontre à Copenhague s’est déroulée dans une atmosphère très cordiale. Depuis lors, nos équipes sont en contact étroit et plusieurs réunions ont eu lieu. Certaines questions demeurent, que le président Macron et moi-même avons souligné devoir résoudre conjointement.

Il faut comprendre qu’il s’agit d’une voie à double sens. En tant qu’États souverains, nous devons nous respecter mutuellement, respecter nos systèmes juridiques respectifs et ne pas nous ingérer dans nos affaires intérieures. Nous n’avons pas été les premiers - pour reprendre vos termes au sujet de la Calédonie. C’est précisément la France qui a commencé à s’ingérer dans nos affaires internes concernant le Karabakh, et même dans notre agenda politique. Cela doit cesser. Je pense que les deux parties savent comment y parvenir.

— Monsieur le Président, merci d’avoir été notre invité. Merci à tous de nous avoir suivis dans cette édition de Tête-à-Tête sur France 24.

— Merci.