La rupture entre le Parlement européen et l’Azerbaïdjan ne ressemble plus à un simple épisode diplomatique accidentel, mais apparaît désormais comme l’aboutissement logique de contradictions accumulées au fil des années. Il ne s’agit plus seulement d’une succession de résolutions et de contre-déclarations : cette crise traduit une transformation plus profonde des relations entre Bakou et les institutions européennes.
La question relève aujourd’hui davantage du politique que du diplomatique. Les divergences se sont aggravées au fil du temps et une relation déjà fragile a fini par se rompre.
La décision du Milli Majlis de suspendre totalement les interactions parlementaires avec le Parlement européen était donc prévisible.
Le Parlement azerbaïdjanais a lancé la procédure de retrait de l’Assemblée parlementaire du Partenariat oriental. Le déclencheur final a été la résolution adoptée le 30 avril, appelant au retour des Arméniens ayant quitté volontairement le Karabagh. Après son adoption, l’ambassadrice de l’UE, Marijana Kujundžić, a été convoquée au ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères, où une note de protestation lui a été remise.
Pendant longtemps, Bakou a cherché à maintenir un cadre de dialogue avec Bruxelles, guidé par le principe selon lequel le dialogue vaut mieux que la confrontation. Mais le dialogue suppose une réciprocité. Or, selon cette lecture des événements, cette réciprocité a fait défaut. À la place, le Parlement européen s’est contenté d’adopter des résolutions préparées à l’avance, contenant des accusations générales et répétées.
Ces dernières années, le Parlement européen a adopté des dizaines de résolutions critiques à l’égard de l’Azerbaïdjan. Bakou a été présenté comme responsable aussi bien avant qu’après la guerre de 2020, ainsi qu’avant et après l’opération antiterroriste de septembre 2023. Dans cette narration, l’Azerbaïdjan se voit systématiquement attribuer la responsabilité des tensions. Bien que ces résolutions n’aient aucune force juridique contraignante, elles sont présentées comme des jugements moraux et politiques et souvent traitées comme tels au sein des institutions européennes. Cela constitue une source majeure de mécontentement du côté azerbaïdjanais.
En adoptant une nouvelle résolution critique, les députés européens ont ignoré l’argument selon lequel l’Azerbaïdjan aurait agi dans le cadre du droit international et de la Charte des Nations unies, qui reconnaît le droit à la légitime défense. La guerre de 2020 est perçue à Bakou comme l’exercice de ce droit. Quant aux critiques visant l’opération antiterroriste de 2023, elles sont considérées par l’Azerbaïdjan comme une ingérence dans ses affaires intérieures, le Karabagh étant reconnu internationalement comme faisant partie de son territoire souverain. Dans cette perspective, le Parlement européen dépasserait son mandat - d’autant plus que l’Azerbaïdjan n’est pas membre de l’Union européenne et ne cherche pas à le devenir.
Les résolutions du Parlement européen sont des déclarations politiques plutôt que des actes juridiquement contraignants. Elles contribuent néanmoins, au sein des institutions européennes, à façonner une perception négative de l’Azerbaïdjan.
La diplomatie parlementaire ne peut fonctionner que sur la base du respect mutuel et de l’égalité entre les parties. Lorsqu’une plateforme devient un mécanisme de pression politique, la participation perd son sens. Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan est passé au-delà des gestes symboliques pour engager un retrait institutionnel plus large : suspension du Comité de coopération parlementaire UE-Azerbaïdjan, lancement de la procédure de retrait d’Euronest et refus de participer à plusieurs initiatives conjointes.
Il ne s’agit nullement d’une simple démonstration diplomatique. Cette évolution est le résultat de processus qui se développent et s’intensifient depuis plus d’une décennie au sein du Parlement européen. Selon cette analyse, les doubles standards, les approches sélectives et les biais perçus sont restés trop longtemps sans réponse.
Toujours selon cette vision, les activités de lobbying menées autour des questions régionales liées à l’Arménie au sein de certains cercles du Parlement européen visaient à promouvoir les intérêts arméniens en exerçant une pression politique sur l’Azerbaïdjan. Toutefois, cet objectif n’aurait pas été atteint. Au contraire, il aurait contribué à une rupture institutionnelle progressive entre Bakou et les structures de l’UE.
L’un des aspects les plus sensibles concerne justement cette perception d’un traitement sélectif. Pendant des décennies, les organisations internationales n’ont pas fait appliquer leurs propres décisions concernant le conflit du Karabagh. Les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU exigeant le retrait des forces arméniennes sont restées lettre morte. Ni le Parlement européen ni l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) n’ont exercé sur l’Arménie une pression comparable à celle appliquée à l’Azerbaïdjan. Dans cette perspective, si Erevan avait été soumis au même niveau de pression que Bakou, la seconde guerre du Karabagh aurait pu être évitée. Pourtant, une fois l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan rétablie, les mécanismes de pression se sont activés et la rhétorique critique à l’égard de Bakou s’est intensifiée, malgré le fait que ses actions soient présentées comme conformes au droit international.
Le Parlement européen ne s’est jamais penché sur la question du retour des réfugiés azerbaïdjanais en Arménie. En revanche, après l’opération antiterroriste de 2023, il a commencé à adopter régulièrement des résolutions appelant au retour « digne » des Arméniens ayant quitté volontairement le Karabagh. Selon cette lecture, la réalité serait ainsi présentée de manière inversée, les récits favorables à l’Arménie trouvant plus facilement un écho.
Des questions telles que le retour des Arméniens ou la libération de ressortissants arméniens condamnés ont également été, à certains moments, liées à une éventuelle suspension de la coopération énergétique entre l’UE et l’Azerbaïdjan. À Bakou, cela est perçu comme une ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain, comportant des éléments de pression politique et de coercition.
Le Parlement européen aurait ainsi franchi une ligne rouge, au-delà de laquelle l’Azerbaïdjan ne peut plus considérer ce qu’il estime être des provocations comme de simples désaccords politiques.
La situation est encore aggravée par les propres difficultés réputationnelles du Parlement européen. Les scandales de ces dernières années - du « Qatargate » aux enquêtes sur le lobbying d’entreprise - ont entamé la confiance dans l’institution en tant que plateforme neutre. Lorsqu’un organe confronté à des interrogations internes sur sa transparence cherche parallèlement à agir comme arbitre extérieur, cela soulève inévitablement des questions.
Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas d’une rupture avec l’Europe dans son ensemble. L’Union européenne demeure un partenaire important de l’Azerbaïdjan dans les domaines de l’énergie, du commerce et de la logistique. Le corridor gazier méridional, les projets de transport et la coopération économique continuent de fonctionner. La rupture concerne une institution spécifique, non l’ensemble du cadre des relations - une distinction essentielle.
Contrairement à ce que pourraient suggérer certains critiques de Bakou, l’Azerbaïdjan ne se retire pas du système international et n’a aucune intention de le faire. Il ajuste plutôt les modalités de sa participation.
La décision de l’Azerbaïdjan montre que sa politique étrangère ne repose plus sur la recherche d’approbation extérieure. Elle marque une transition vers un modèle dans lequel l’État détermine lui-même les formats de coopération qu’il juge acceptables. Cette démarche n’a rien d’inédit. D’autres pays ont déjà pris des mesures similaires, en se retirant d’organisations internationales ou en rompant avec des institutions auxquelles ils ne faisaient plus confiance. Mais là encore, la question du traitement sélectif est soulevée : lorsque des États occidentaux prennent de telles décisions, elles sont décrites comme un choix souverain ; lorsque l’Azerbaïdjan agit de même, cela est souvent qualifié « d’isolement ».
Ainsi, la rupture entre l’Azerbaïdjan et le Parlement européen n’est ni un épisode isolé ni une réaction émotionnelle. Elle constitue le signe d’une transformation plus large des relations internationales, dans laquelle les États sont de moins en moins disposés à fonctionner selon des règles qu’ils estiment avoir été élaborées sans leur participation.
Par Tural Heybatov