Il est particulièrement révélateur qu’un jour seulement après l’entretien téléphonique entre le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, initié par ce dernier, le dirigeant arménien ait de nouveau formulé des critiques à l’égard du fonctionnement de l’Union économique eurasiatique (UEEA).
Selon Nikol Pachinian, les restrictions imposées aux exportations de produits arméniens vers le marché russe ne constituent pas seulement un problème pour Erevan, mais pour l’ensemble de l’organisation.
« Le problème ne concerne pas l’Arménie, mais l’UEEA, car l’Union économique eurasiatique est paralysée et ne fonctionne pas. Si cette question n’est pas réglée rapidement, permettez-moi de prédire que ce sera le début de la fin de l’UEEA », a déclaré le Premier ministre arménien.
Interrogé sur la possibilité d’un référendum concernant un choix entre l’Union européenne et l’Union économique eurasiatique, Pachinian a affirmé qu’avant toute consultation populaire, l’Arménie devait d’abord déposer officiellement une demande d’adhésion auprès de Bruxelles.
Ces déclarations semblent confirmer l’hypothèse selon laquelle les divergences entre Erevan et Moscou sur plusieurs dossiers fondamentaux de l’agenda bilatéral n’ont toujours pas été surmontées.
Dans le même temps, un député européen, Fernand Kartheiser, répondant indirectement aux propositions du Premier ministre arménien dans une interview accordée au journal russe Izvestia, a déclaré qu’une éventuelle adhésion de l’Arménie à l’Union européenne impliquerait probablement l’instauration d’un régime de visas avec la Russie et un soutien aux sanctions européennes contre Moscou.
Il convient toutefois de rappeler que Fernand Kartheiser est lui-même connu pour défendre la reprise du dialogue politique avec la Russie. Ses déclarations sur les exigences éventuelles de Bruxelles envers Erevan peuvent donc également être interprétées comme un message adressé à Moscou.
Quoi qu’il en soit, Nikol Pachinian semble parfaitement comprendre qu’à court et moyen terme, il sera difficile pour l’Arménie de trouver une véritable alternative à l’UEEA. C’est pourquoi il affirme également que son pays n’a pas pour objectif de quitter cette organisation.
Il ne faut pas non plus oublier que l’Union européenne traverse actuellement une période particulièrement complexe. Le ralentissement économique, la nécessité d’augmenter fortement les dépenses militaires, les difficultés persistantes liées aux migrations, la crise de compétitivité de l’industrie européenne ainsi que les négociations difficiles sur le prochain budget pluriannuel limitent objectivement la capacité de Bruxelles à prendre de nouveaux engagements financiers.
Dans ces conditions, espérer que l’Union européenne puisse compenser les pertes économiques potentielles liées à une rupture avec l’UEEA ou assurer un soutien économique massif à l’Arménie apparaît pour le moins optimiste. Bruxelles doit déjà faire face à ses propres défis, qui nécessitent des ressources considérables.
Quant à la déclaration de Pachinian sur un possible « début de la fin » de l’UEEA, elle ressemble davantage à un instrument de pression politique qu’à une véritable analyse de la situation.
Le Premier ministre arménien semble partir du principe qu’une éventuelle sortie d’Erevan de l’UEEA pourrait provoquer un effet domino comparable à celui observé au sein de la Communauté des États indépendants (CEI), après le départ de la Géorgie, suivi par celui de l’Ukraine et par le retrait progressif de la Moldavie des activités de l’organisation.
Cependant, cette comparaison paraît fragile. Contrairement à la CEI, l’UEEA constitue avant tout un mécanisme économique actif offrant à ses membres des avantages concrets.
L’Arménie reste d’ailleurs l’un des principaux bénéficiaires de ces avantages : accès sans droits de douane au marché russe, libre circulation de la main-d’œuvre, transferts financiers importants de la diaspora et des travailleurs migrants, conditions préférentielles pour l’approvisionnement énergétique et possibilités de réexportation de marchandises.
C’est précisément pour cette raison que les déclarations de Nikol Pachinian apparaissent davantage comme un élément de négociation politique.
Erevan tente simultanément de préserver les bénéfices économiques liés à son appartenance à l’UEEA tout en démontrant à Bruxelles sa volonté d’avancer vers une intégration européenne, espérant ainsi obtenir des avantages politiques sur les deux fronts.
Mais cette stratégie atteint rapidement ses limites. Tant que l’Arménie ne sera pas prête à renoncer aux bénéfices économiques que lui apporte l’UEEA, les déclarations sur « le début de la fin » de l’organisation resteront davantage un outil de pression diplomatique qu’une manifestation d’une volonté réelle de quitter l’espace eurasiatique.
La question principale demeure donc la suivante : Moscou choisira-t-elle de répondre à cette stratégie d’Erevan ou considérera-t-elle ces déclarations comme un simple élément du jeu politique intérieur et extérieur arménien ?
Par Ilgar Velizade