Les critiques virulentes du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev à l’égard de la corruption au sein du Parlement européen reposent sur autre chose qu’une simple appréciation politique. Au cours des quinze dernières années, l’organe législatif de l’Union européenne a été secoué par plusieurs scandales majeurs - allant de tentatives de monnayer des amendements à la législation européenne jusqu’à des accusations selon lesquelles des responsables politiques auraient accepté de l’argent et des cadeaux de grande valeur en échange de la promotion des intérêts de gouvernements étrangers et de grandes entreprises.
S’exprimant à Bakou le 15 septembre 2026, lors d’une rencontre avec des participants à des conférences internationales, le président Aliyev a déclaré :
« Je le dis en toute responsabilité : le Parlement européen est un foyer de corruption. Des millions de dollars, rangés dans des valises, ont été retrouvés au domicile de sa vice-présidente, mais toute l’affaire a été étouffée comme si rien ne s’était passé. Son nom est connu - c’est une députée grecque. Combien d’années se sont écoulées depuis ? Des mesures ont-elles été prises contre elle ? Non ! A-t-elle été tenue responsable ? Non ! Elle a été libérée. Le Parlement européen est composé de tels islamophobes, et cette question doit rester constamment au centre de l’attention. »
Le président azerbaïdjanais faisait référence à la politicienne grecque Eva Kaili, ancienne vice-présidente du Parlement européen, ainsi qu’à l’enquête pour corruption connue sous le nom de « Qatargate ».
Les propos d’Aliyev s’inscrivaient dans le contexte plus large de ses critiques à l’égard des institutions européennes qui, selon lui, ont ignoré pendant des décennies l’occupation de territoires azerbaïdjanais tout en adoptant régulièrement des résolutions critiques et des mesures politiques contre Bakou. La transcription intégrale de ses déclarations est disponible sur le site officiel du président azerbaïdjanais.
Qatargate : argent liquide, valises et influence politique
Le scandale du Qatargate a éclaté en décembre 2022, lorsque les autorités judiciaires belges ont mené une série de perquisitions à Bruxelles. Les enquêteurs ont évoqué l’existence d’un réseau dont les membres auraient reçu de l’argent et des cadeaux en échange de la promotion des intérêts de gouvernements étrangers au sein du Parlement européen.
La police a saisi environ 1,5 million d’euros en espèces. L’argent a été retrouvé à plusieurs endroits, notamment au domicile de l’ancien député européen Pier Antonio Panzeri, dans l’appartement partagé par Eva Kaili et son compagnon Francesco Giorgi, ainsi que dans une valise transportée par le père de Kaili.
Les enquêteurs belges soupçonnaient que cet argent était destiné à influencer les déclarations, les résolutions et les positions politiques du Parlement européen en faveur du Qatar et du Maroc. Les deux pays ont nié avoir exercé une influence indue sur les responsables politiques européens.
Kaili a été arrêtée et déchue de ses fonctions de vice-présidente du Parlement européen. La décision de mettre fin à son mandat a été approuvée par 625 voix, contre une seule. Le Parlement européen a officiellement confirmé sa destitution.
Kaili a passé plusieurs mois en détention avant d’être placée en résidence surveillée sous surveillance électronique. Elle a ensuite été libérée de cette mesure. Sa libération ne constituait ni un acquittement ni la clôture de l’enquête.
Elle a constamment nié avoir accepté des pots-de-vin et affirmé qu’elle ignorait l’origine de l’argent retrouvé dans l’appartement.
En 2026, aucun verdict définitif n’avait encore été rendu dans son affaire. L’enquête a été marquée par de nombreux différends procéduraux, des recours de la défense et des interrogations concernant les méthodes utilisées par les enquêteurs belges. La durée prolongée de la procédure et l’absence de conclusion judiciaire plusieurs années après l’éclatement du scandale figuraient parmi les raisons de la vive critique exprimée à Bakou.
Pier Antonio Panzeri : reconnaissance de son implication
Eva Kaili n’était pas la seule figure centrale du Qatargate. Un autre suspect important était l’ancien député européen italien Pier Antonio Panzeri.
Après avoir quitté le Parlement, Panzeri a dirigé « Fight Impunity », une organisation non gouvernementale officiellement consacrée à la protection des droits humains. Les enquêteurs soupçonnaient que cette organisation avait servi de couverture à des opérations d’influence étrangère.
En janvier 2023, Panzeri a conclu un accord avec les procureurs belges et reconnu son implication dans le système de corruption. Il a accepté de coopérer avec les enquêteurs, de révéler la structure du réseau, d’identifier ses participants et de fournir des informations sur l’argent reçu. En échange, les procureurs ont ouvert la voie à une peine réduite.
Selon les éléments du dossier, Panzeri a reconnu avoir reçu d’importantes sommes d’argent en échange de son influence sur les activités du Parlement européen. Des centaines de milliers d’euros en espèces ont été découverts à son domicile.
Ses aveux sont devenus un élément crucial de l’enquête. L’affaire ne reposait plus uniquement sur des informations journalistiques ou des accusations politiques : l’un des organisateurs présumés avait reconnu son implication dans le système.
Francesco Giorgi et les autres suspects
Parmi les personnes arrêtées figurait Francesco Giorgi, assistant parlementaire et compagnon de Kaili. Giorgi avait travaillé pour des membres du Parlement européen impliqués dans la politique étrangère de l’Union européenne.
Selon les informations issues de l’enquête, il aurait reconnu son rôle au sein d’une organisation soupçonnée d’avoir reçu de l’argent de gouvernements étrangers afin d’influencer les décisions du Parlement européen.
L’affaire concernait également le Belge Marc Tarabella et l’Italien Andrea Cozzolino, tous deux députés européens à l’époque. Ils étaient soupçonnés de corruption, de blanchiment d’argent et de participation à une organisation criminelle. Tous deux ont nié les accusations.
Le nom de l’ancienne députée européenne belge Marie Arena est également apparu dans l’enquête. En 2025, elle a annoncé avoir été officiellement placée sous enquête pour sa participation présumée à une organisation criminelle. À cette époque, elle n’était toutefois pas accusée de corruption ou de blanchiment d’argent. Arena a nié toute implication dans des activités illégales.
À l’exception des personnes ayant reconnu des faits répréhensibles ou ayant été condamnées dans des affaires distinctes, le fait d’être cité dans une enquête ne constitue pas une preuve de culpabilité. Seul un tribunal peut rendre une décision judiciaire définitive.
Néanmoins, les dommages politiques étaient déjà considérables compte tenu de l’ampleur du scandale. Les enquêteurs ont découvert d’importantes sommes en espèces, des intermédiaires présumés, des ONG, des assistants parlementaires et des responsables politiques susceptibles d’influencer les décisions de l’Union européenne en matière de politique étrangère.
De l’argent contre des amendements : des responsables politiques monnayaient leur influence
Le Qatargate n’était pas la première fois que des membres du Parlement européen étaient soupçonnés d’échanger leur influence politique contre de l’argent.
En 2011, des journalistes du Sunday Times se sont fait passer pour des lobbyistes et ont proposé à des députés européens jusqu’à 100 000 euros par an pour introduire des amendements précis à la législation européenne.
L’affaire est devenue connue sous le nom de scandale « cash-for-amendments » (« argent contre amendements »). Le politicien autrichien Ernst Strasser, le politicien roumain Adrian Severin et le politicien slovène Zoran Thaler sont devenus les principales figures de l’enquête.
Ernst Strasser
Ernst Strasser n’était pas un politicien européen sans importance. Il avait été ministre autrichien de l’Intérieur avant de devenir chef de la délégation du Parti populaire autrichien au Parlement européen.
Des enregistrements vidéo réalisés au cours de l’enquête journalistique le montraient discutant de la possibilité de promouvoir des amendements législatifs en échange d’argent. À la suite de ces révélations, Strasser a démissionné du Parlement européen.
Un tribunal autrichien l’a ensuite condamné pour corruption. Après un nouveau procès, il a été condamné à trois ans et demi de prison. L’affaire n’est donc pas restée au stade d’accusations non prouvées : elle s’est conclue par une condamnation pénale.
Adrian Severin
Le député européen roumain Adrian Severin a lui aussi accepté de coopérer avec des journalistes qu’il croyait être des lobbyistes. Après avoir soumis l’amendement demandé, il leur a envoyé une facture de 12 000 euros pour de prétendus services de conseil.
Malgré le scandale et la pression de ses collègues parlementaires, Severin a d’abord refusé de démissionner. Il est resté député européen jusqu’à la fin de son mandat en 2014.
En 2016, un tribunal roumain l’a condamné pour corruption et trafic d’influence. Sa peine définitive s’élevait à quatre ans de prison. La Cour européenne des droits de l’homme a par la suite estimé qu’il n’existait aucun motif justifiant l’annulation de sa condamnation.
Zoran Thaler
L’ancien ministre slovène des Affaires étrangères et député européen Zoran Thaler a également été pris dans l’enquête sous couverture. Il a démissionné après la publication des éléments de l’enquête.
En Slovénie, Thaler a plaidé coupable d’avoir tenté d’obtenir de l’argent en échange de son influence sur la législation européenne. Le tribunal l’a condamné à une peine d’emprisonnement, remplacée par des travaux d’intérêt général, et lui a également infligé une amende ainsi qu’une interdiction d’exercer une fonction publique.
Ces trois affaires ont montré qu’il existait un véritable marché autour de l’influence parlementaire. Les députés européens détenaient le pouvoir de proposer des amendements et d’influencer la législation, tandis que les paiements pouvaient être dissimulés sous la forme d’honoraires de conseil.
Ashley Mote : 355 000 euros détournés vers des comptes privés
Le politicien britannique Ashley Mote, ancien membre du Parlement européen, a été impliqué dans une autre affaire majeure concernant la fraude aux fonds parlementaires.
Une enquête de l’Office européen de lutte antifraude a établi que Mote avait présenté de faux documents concernant les dépenses liées aux assistants parlementaires et détourné environ 355 000 euros vers des comptes privés.
En 2015, un tribunal britannique l’a reconnu coupable de onze infractions, notamment de fraude, de fausse comptabilité et de blanchiment d’argent. Il a été condamné à cinq ans de prison. L’Office européen de lutte antifraude a publié les détails de cette condamnation.
L’affaire ne concernait pas des pots-de-vin versés par un gouvernement étranger, mais elle a mis en évidence les vulnérabilités du système d’indemnités du Parlement européen ainsi que les faiblesses de la surveillance financière interne.
Huawei et une nouvelle enquête pour corruption
En mars 2025, les procureurs belges ont ouvert une autre enquête majeure, cette fois concernant la promotion présumée des intérêts de l’entreprise chinoise de télécommunications Huawei.
Les enquêteurs ont perquisitionné plus de vingt sites en Belgique et au Portugal. Huit personnes ont été inculpées pour corruption, blanchiment d’argent et participation à une organisation criminelle.
Selon les enquêteurs, des personnes liées au Parlement européen auraient pu se voir proposer de l’argent, des cadeaux coûteux, des voyages, des billets de football et des invitations à des événements prestigieux depuis 2021. En échange, elles auraient été censées adopter des positions politiques favorables à Huawei.
Les bureaux de deux assistants parlementaires ont été placés sous scellés. Le Parlement européen a promis de coopérer à l’enquête, tandis que Huawei a déclaré prendre les accusations au sérieux et maintenir une politique de tolérance zéro à l’égard de la corruption.
L’enquête est toujours en cours, ce qui signifie qu’il serait prématuré de considérer la culpabilité d’une personne en particulier comme établie. Néanmoins, l’apparition d’une nouvelle enquête majeure pour corruption peu après le Qatargate a renforcé les doutes selon lesquels les événements de 2022 ne constitueraient qu’une exception isolée.
Un problème qui dépasse les seuls responsables politiques
Ces affaires ne permettent pas d’affirmer que tous les membres du Parlement européen sont corrompus. L’institution compte des centaines de responsables politiques et la responsabilité pénale doit toujours être individuelle.
La répétition de tels scandales met toutefois en évidence certaines vulnérabilités institutionnelles :
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une transparence insuffisante concernant les contacts entre les députés européens et les lobbyistes ;
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un contrôle inadéquat des cadeaux et des voyages financés par des tiers ;
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l’utilisation d’assistants parlementaires comme intermédiaires ;
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des ONG susceptibles de servir de canaux d’influence étrangère ;
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la dissimulation de paiements par le biais de contrats de conseil ;
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des procédures longues pour lever l’immunité parlementaire ;
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l’absence d’un organisme unique, pleinement indépendant et doté de pouvoirs d’enquête solides en matière d’éthique.
Après le Qatargate, la direction du Parlement européen a promis de renforcer ses règles, d’élargir la déclaration des rencontres avec les lobbyistes et de renforcer le contrôle des intérêts extérieurs des députés européens. Les critiques ont néanmoins fait valoir qu’une grande partie du système continuait de reposer sur des déclarations volontaires et l’autorégulation interne.
Le droit de donner des leçons aux autres exige de l’intégrité chez soi
Le Parlement européen adopte régulièrement des résolutions contenant des évaluations sévères à l’égard d’autres pays. Il appelle à des sanctions, débat de l’État de droit et se présente comme un défenseur des valeurs démocratiques.
C’est précisément pour cette raison que les scandales de corruption au sein de l’institution revêtent une importance particulière. La question dépasse l’enrichissement illégal de responsables politiques individuels. Elle soulève des interrogations sur la crédibilité de résolutions et de décisions politiques qui pourraient avoir été influencées par des intérêts financiers dissimulés, des gouvernements étrangers ou de grandes entreprises.
Lorsqu’une institution qui revendique le rôle d’arbitre moral se retrouve associée à des valises de liquide, à des amendements proposés en échange de paiements et à l’utilisation abusive de fonds parlementaires, la crédibilité de ses jugements politiques est inévitablement soumise à examen.
La déclaration du président Aliyev doit être comprise dans ce contexte. Elle attire l’attention sur la contradiction entre la rhétorique publique du Parlement européen et les pratiques mises au jour par les enquêteurs et les tribunaux européens eux-mêmes.
Les affaires impliquant Eva Kaili, Pier Antonio Panzeri, Ernst Strasser, Adrian Severin, Zoran Thaler et Ashley Mote montrent que le problème ne peut pas être réduit à une seule valise ou à un seul responsable politique. Certaines affaires ont abouti à des condamnations pénales, d’autres à des aveux, tandis que plusieurs enquêtes restent sans conclusion.
Pour cette raison, les préoccupations concernant la vulnérabilité du Parlement européen à la corruption ne peuvent pas être simplement écartées comme de la rhétorique politique. Si les institutions européennes souhaitent conserver la légitimité nécessaire pour exiger des autres la transparence et la responsabilité, elles doivent d’abord garantir ces principes au sein de leur propre système.
News.Az
Par Zaur Nurmamedov