Les relations entre les autorités géorgiennes et la direction de l’Union européenne connaissent une nouvelle dégradation. Cette détérioration est illustrée à la fois par la résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire de l’OSCE, visant le gouvernement du parti Rêve géorgien, et par la récente déclaration de la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas.
Selon cette dernière, l’Union européenne n’entretient pratiquement plus de contacts avec le gouvernement géorgien. Bruxelles ne souhaite pas le soutenir, préférant apporter son appui au peuple géorgien. Cette déclaration a été faite à l’ouverture de la réunion des ministres des Affaires étrangères des États membres de l’UE à Bruxelles, consacrée à « l’approche stratégique de l’Union européenne pour la région de la mer Noire ».
L’Union européenne semble une nouvelle fois miser sur un changement de pouvoir par la force en Géorgie. L’objectif de ce scénario resterait inchangé : ouvrir un second front dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine. L’opposition pro-européenne prépare d’ailleurs progressivement l’opinion publique géorgienne à cette éventualité. Le 11 juillet, elle a organisé une marche en mémoire des volontaires géorgiens morts en Ukraine.
Lors d’un point de presse au siège du gouvernement, le Premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidzé, est revenu sur les dernières évolutions des relations entre Tbilissi et Bruxelles. Il a qualifié sans détour la résolution de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE d’élément d’une politique menée, selon lui, par le « Deep State » qui contrôlerait l’Union européenne, visant à provoquer un changement de régime en Géorgie et à ouvrir un second front dans le conflit russo-ukrainien.
« Il n’est pas difficile d’expliquer pourquoi, après 2022, la Géorgie, le peuple géorgien et le gouvernement qu’il a légitimement élu sont devenus la principale cible du "Deep State". Cela s’est produit après que la Géorgie a refusé d’ouvrir un second front et de se joindre aux sanctions contre la Russie, autrement dit après avoir refusé d’agir contre ses intérêts nationaux. Contrairement à 2008, elle ne s’est pas laissée entraîner dans une nouvelle aventure du "Deep State" et a pris la décision ferme de défendre sa souveraineté, la paix et son économie », a déclaré Irakli Kobakhidzé.
Le Premier ministre a ainsi rappelé les projets qui auraient existé depuis 2022 pour entraîner la Géorgie dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Au début du conflit, l’opposition pro-européenne accusait ouvertement le parti au pouvoir, Rêve géorgien, de laisser passer l’occasion de « rejoindre à temps le camp des vainqueurs ».
Mais la guerre russo-ukrainienne s’est prolongée et son caractère destructeur est devenu évident aux yeux de la population géorgienne. La capacité du gouvernement à préserver la paix dans le pays lui a finalement permis de remporter les élections législatives de l’automne 2024, tout en faisant échec aux tentatives de l’opposition d’organiser une nouvelle révolution. Selon Irakli Kobakhidzé, l’opposition agissait, dans sa tentative de prise du pouvoir, sur instruction d’acteurs extérieurs.
Au sein de l’Union européenne, l’échec de cette révolution pro-européenne en Géorgie ne semble pas avoir été accepté. La récente déclaration de Kaja Kallas, affirmant que l’UE soutient le peuple géorgien mais non son gouvernement, en serait l’illustration. En réaction, Irakli Kobakhidzé a accusé les dirigeants européens de ne pas reconnaître la souveraineté de la Géorgie sur l’ensemble de son territoire.
« Nous avons déjà dit à plusieurs reprises qu’il existe la Fédération de Russie, qui ne reconnaît pas la souveraineté de la Géorgie sur 20 % de son territoire. Il y a aussi Kaja Kallas, qui ne reconnaît pas la souveraineté de la Géorgie sur 100 % de son territoire. C’est, bien entendu, une position profondément honteuse. Lorsque la haute représentante de l’Union européenne ne reconnaît pas la volonté du peuple géorgien et s’y oppose, c’est un phénomène extrêmement préoccupant », a déclaré le Premier ministre.
Irakli Kobakhidzé a également estimé que la bureaucratie européenne était tombée dans l’absurde, agissant non plus conformément à ses propres intérêts mais sous une influence extérieure - allusion au « Deep State ». Selon lui, la Géorgie occupe une position essentielle dans la connectivité régionale en reliant les pays d’Asie centrale et du Caucase du Sud à la mer Noire, puis à l’espace occidental. Pourtant, le pays n’a pas été convié, au niveau ministériel, à la récente réunion de l’Union européenne consacrée aux enjeux de la région de la mer Noire.
« Lorsqu’on en arrive à un tel niveau d’absurdité, cela signifie qu’on n’est plus capable de prendre des décisions de manière autonome. Ensuite, on s’étonne que nous affirmions que la bureaucratie européenne est entièrement dirigée par des forces extérieures et qu’elle n’agit plus selon ses propres intérêts souverains », a ajouté le chef du gouvernement.
Selon lui, cette situation expliquerait le recul de la part de l’Union européenne dans l’économie mondiale. Alors qu’elle représentait environ 30 % de l’économie mondiale en 2008, cette part serait aujourd’hui tombée à 17,5 %. Il a souligné qu’après la perte de l’accès aux ressources énergétiques russes à bas coût et dans le contexte de la crise au Moyen-Orient, l’Europe est confrontée à de graves difficultés pour maintenir ses liaisons avec l’Est. Dans ces conditions, la Géorgie demeurerait le seul itinéraire réellement efficace permettant de préserver les échanges commerciaux et économiques entre l’Union européenne et les pays orientaux.
Parallèlement, la guerre entre la Russie et l’Ukraine s’est rapprochée des frontières géorgiennes. Le kraï de Krasnodar ainsi que d’autres régions du Caucase du Nord russe sont de plus en plus fréquemment touchés. Le conflit fait peser des risques sur le transit des hydrocarbures et d’autres marchandises en provenance du Kazakhstan et des autres États d’Asie centrale vers l’Europe. Le danger d’une extension de la guerre en direction de la Géorgie s’est accru. Dans le même temps, Bruxelles, tout comme l’opposition géorgienne pro-européenne qui lui est proche, ne semble pas avoir renoncé, au vu des dernières évolutions, à l’idée d’un second front.
Une question se pose alors : la petite Géorgie et ses voisins ont-ils intérêt à voir leur territoire se transformer en zone de mort et d’affrontement entre des intérêts qui leur sont étrangers ? Dans les conditions géorgiennes, une distance de seulement 20 à 30 kilomètres des lignes de démarcation avec les régions d’Abkhazie et de Tskhinvali, occupées par la Russie, suffirait à faire de Tbilissi une ville de première ligne. Les principaux axes routiers reliant l’est à l’ouest du pays seraient totalement bloqués, les ports maritimes de Poti et de Koulevi paralysés, tandis que le projet du port d’Anaklia serait définitivement compromis. Sans compter que le transit par le Corridor médian serait lui aussi paralysé.
Au final, les conséquences ne toucheraient pas seulement la Géorgie, les autres pays du Caucase du Sud et de l’Asie centrale, mais également l’Union européenne elle-même. Pourtant, à en juger par les récentes initiatives des institutions européennes et les déclarations de responsables de l’UE, l’idée d’étendre le conflit au territoire géorgien n’aurait pas été abandonnée.
Par Vakhtang Djokhadzé