À l’approche des élections législatives de 2026, l’Arménie entre dans une phase décisive de son intense confrontation politique. Le bras de fer entre le gouvernement et l’opposition se déroule dans un climat particulièrement tendu, où partis politiques et divers groupes de la société civile multiplient les initiatives pour rallier les électeurs à leur cause.
La campagne s’articule largement autour de la principale ligne de fracture idéologique du pays : d’un côté, le concept d’« Arménie réelle » défendu par le Premier ministre Nikol Pachinian ; de l’autre, la vision revanchiste d’une « Grande Arménie ». Les autorités au pouvoir mettent en avant leurs réformes, la transformation des institutions, la lutte contre la corruption ainsi que la diversification des relations extérieures de l’Arménie comme piliers centraux de leur programme.
L’équipe de Pachinian soutient que le pays doit accepter les nouvelles réalités régionales, progresser vers une normalisation de ses relations avec ses voisins et adopter une politique étrangère plus équilibrée.
L’opposition, quant à elle, a fait de la politique de sécurité du gouvernement sa principale cible. Elle accuse les dirigeants de mener une stratégie contraire aux intérêts nationaux de l’Arménie. Selon elle, la position sécuritaire du pays s’est affaiblie ces dernières années, des erreurs stratégiques ont été commises en politique étrangère et l’Arménie a perdu une grande partie de son influence régionale. Sa campagne est largement centrée sur la sécurité nationale, le développement militaire, les relations futures avec la Russie et la stratégie régionale du gouvernement.
Relations russo-arméniennes et stratégie régionale de l’Union européenne
À mes yeux, l’issue de cette bataille électorale ne déterminera pas seulement qui exercera le pouvoir. La société arménienne est appelée à choisir un modèle de développement pour l’avenir du pays. Les résultats façonneront l’équilibre politique intérieur, mais aussi les relations futures de l’Arménie avec la Russie, l’Union européenne, les États-Unis et les pays voisins. C’est précisément pour cette raison que ces élections dépassent désormais le cadre de la politique intérieure arménienne et revêtent une portée géopolitique plus large.
Il convient également de souligner que le processus électoral constitue une nouvelle étape dans la compétition d’influence que se livrent la Russie et l’Occident en Arménie. Comme chacun sait, les efforts déployés ces dernières années par Erevan pour renforcer ses relations avec l’Union européenne et les États-Unis, ainsi que pour approfondir sa coopération avec les partenaires occidentaux dans les domaines sécuritaire et politique, ont suscité des inquiétudes à Moscou. Ces préoccupations se sont récemment exprimées de manière plus ouverte dans les déclarations de responsables russes.
À l’inverse, les pays occidentaux considèrent l’Arménie comme un partenaire important pour étendre leur influence dans le Caucase du Sud et ont manifesté publiquement leur soutien à un rapprochement avec l’Occident. Il apparaît de plus en plus clairement que les puissances occidentales cherchent à soutenir les dirigeants actuels de l’Arménie et leur orientation politique, les développements récents venant étayer cette analyse.
Ainsi, alors que la Russie a imposé des restrictions à l’importation de certains produits arméniens, l’Union européenne prévoit d’accorder à l’Arménie un programme de subventions de 50 millions d’euros. Dans le même temps, les visites de hauts responsables américains et européens ainsi que leurs déclarations en faveur d’un renforcement de la coopération avec Erevan témoignent de la volonté occidentale de consolider sa position politique dans le pays à l’approche du scrutin.
Dans cette perspective, les élections peuvent être interprétées non seulement comme une compétition politique intérieure, mais également comme un affrontement entre différents centres de pouvoir extérieurs pour l’influence en Arménie. L’enjeu dépasse donc largement les frontières du pays et revêt une importance considérable pour l’avenir de toute la région.
Un paysage politique profondément polarisé
Sur le plan intérieur, la scène politique arménienne demeure particulièrement complexe et fortement polarisée. Bien que les récents développements aient affecté la popularité du gouvernement, le Premier ministre Nikol Pachinian reste la personnalité politique la plus influente dans la course électorale.
Parmi les principaux challengers du parti au pouvoir figurent les forces politiques associées à l’homme d’affaires Samvel Karapetyan et à l’ancien président Robert Kotcharian. Selon divers sondages et analyses politiques, ces deux pôles d’opposition constituent actuellement la contestation la plus active et la mieux organisée face au gouvernement.
Ils critiquent vigoureusement la politique sécuritaire et diplomatique de Pachinian et tentent de proposer une alternative politique crédible. Dans ce contexte, les autorités ont organisé une parade militaire le 28 mai ainsi qu’une exposition de produits issus de l’industrie militaire nationale les 3 et 4 juin.
Ces forces sont suivies par le parti « Arménie prospère », qui continue d’occuper une place dans le paysage politique du pays. L’une des caractéristiques notables de cette campagne, notamment du point de vue de l’opposition, réside dans une tendance accrue à la consolidation par rapport aux élections législatives de 2021.
Contrairement au précédent cycle électoral, plusieurs petits partis ayant peu de chances de franchir le seuil électoral ont choisi de s’aligner sur des formations plus importantes et de privilégier la coopération. Cette stratégie vise manifestement à éviter la dispersion des voix de l’opposition et à construire un défi plus efficace face au parti au pouvoir.
À titre de comparaison, 26 forces politiques avaient participé aux élections législatives de 2021. Elles ne sont plus que 18 pour le scrutin de 2026. Cette évolution témoigne d’un certain degré de consolidation politique et suggère une approche plus pragmatique de la part de plusieurs acteurs à l’approche du vote.
Une campagne largement tournée contre le pouvoir
Dans l’ensemble, la plupart des partis engagés dans la compétition électorale actuelle, à l’exception de trois grandes formations politiques, se positionnent contre le gouvernement. Leur principale stratégie de campagne repose sur la critique des autorités en place, ce qui montre que le scrutin se déroule essentiellement dans une dynamique anti-gouvernementale.
Parallèlement, certains petits partis pro-gouvernementaux ou indépendants favorables à l’Occident semblent être entrés dans la course moins pour acquérir une influence politique significative que pour peser sur la répartition des voix. Il n’est pas exclu qu’un ou deux d’entre eux franchissent le seuil électoral, entrent au Parlement puis rejoignent une coalition avec le parti au pouvoir.
Les sondages d’opinion jouent naturellement un rôle important dans l’évaluation des perspectives électorales. Toutefois, à mon sens, les enquêtes réalisées en Arménie avant les élections doivent être interprétées avec prudence, les études récentes ayant produit des résultats contradictoires.
Certains sondages placent toujours le parti au pouvoir en tête, tandis que d’autres indiquent que le soutien cumulé aux trois principales forces d’opposition dépasse celui du gouvernement.
Un constat revient néanmoins de manière récurrente : entre 35 % et 40 % de la société arménienne demeure indécise ou peu impliquée dans le processus électoral. Cela signifie qu’une part importante des électeurs pourrait arrêter son choix dans les derniers jours précédant le scrutin, voire le jour même du vote.
Pour cette raison, l’opposition concentre une grande partie de ses efforts sur la mobilisation électorale. Selon ses calculs, un taux de participation de 60 % ou plus pourrait réduire considérablement les chances de victoire du parti au pouvoir et rendre la compétition beaucoup plus ouverte.
Dans le même temps, des facteurs tels que les commanditaires des sondages, leur méthodologie ou encore la composition géographique et sociale des échantillons peuvent influencer les résultats. Les données actuelles sont donc davantage utiles pour identifier des tendances générales que pour prédire avec précision l’issue du scrutin.
Un scrutin aux conséquences régionales
En définitive, le résultat des élections dépendra des développements survenant dans la phase finale de la campagne, des choix effectués par les électeurs indécis et de la capacité de mobilisation des différentes forces politiques.
Dans la configuration actuelle, le parti au pouvoir est généralement considéré comme favori. L’une des raisons tient au fait que l’opposition n’a pas encore réussi à présenter une vision fondamentalement nouvelle et distincte de l’avenir de l’Arménie, ce qui conduit une partie des électeurs à continuer de soutenir le gouvernement.
Les autorités disposent également d’importantes ressources administratives, tant sur le plan organisationnel que dans leur capacité à gérer les processus politiques. Toutefois, une participation électorale plus élevée pourrait modifier sensiblement la dynamique de la campagne et renforcer la compétitivité du scrutin.
Dans un tel scénario, au moins trois grandes forces d’opposition pourraient raisonnablement entrer au Parlement. Cela pourrait empêcher le parti au pouvoir d’obtenir une majorité constitutionnelle, compliquer la prise de décision et accroître les pressions sur la stabilité politique.
Il convient également de noter qu’un tel équilibre politique pourrait avoir des répercussions sur l’orientation de la politique étrangère arménienne ainsi que sur les processus de paix en cours dans la région. Un Parlement davantage fragmenté risquerait de compliquer la coordination des politiques publiques et d’introduire de nouveaux risques politiques pour l’avancement de l’agenda de paix.
Ainsi, l’issue du scrutin doit être considérée comme un facteur déterminant dans la répartition du pouvoir à l’intérieur du pays ; mais il sera aussi un élément majeur susceptible d’influencer la marge de manœuvre de l’Arménie dans les affaires régionales.
Par Fuad Abdullayev