Par Tural Heybatov
Les évolutions au Moyen-Orient ont mis en péril de nombreuses initiatives positives dans la région. Parmi elles figure TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), un projet destiné à devenir une seconde grande artère reliant l’Europe et l’Asie.
Le corridor de Zanguezour, rebaptisé TRIPP à la suite de la réunion de Washington du 8 août 2025, a d’abord suscité une réaction négative de l’Iran. Un projet qui ne représente aucune menace a été perçu à Téhéran comme comportant des risques pour les frontières iraniennes et la sécurité régionale. Avant l’implication des États-Unis, l’Arménie s’était largement alignée sur la position iranienne, tentant d’empêcher la construction du corridor. Toutefois, à mesure que le processus de paix progressait, Erevan a commencé à reconnaître l’importance du projet pour elle-même. De plus, sous sa nouvelle appellation, l’initiative ne suscitait plus le même niveau de sensibilité au sein de la société arménienne.
En avril, une délégation américaine devait se rendre en Arménie dans le cadre du lancement de la mise en œuvre de TRIPP. Naturellement, compte tenu de la situation actuelle, cette visite a été reportée. Alors que Washington et Tel-Aviv anticipaient des résultats très différents du conflit avec l’Iran, sa conséquence probable sera le renforcement du facteur iranien dans la région. Dans ce contexte, l’agenda de TRIPP pourrait être relégué au second plan, d’autant qu’il n’est pas exclu que les liaisons entre l’Azerbaïdjan occidental et le Nakhitchevan soient perçues par l’Iran comme une cible militaire potentielle. Un tel scénario pourrait satisfaire l’opposition arménienne pro-russe, mais il ne correspond certainement pas aux intérêts de l’Azerbaïdjan, de la Turquie ni du gouvernement arménien actuel.
Récemment, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a déclaré que l’Arménie ouvrirait une liaison ferroviaire avec l’Azerbaïdjan. Selon lui, le pays entre dans une nouvelle phase de développement économique. Cette liaison ferroviaire sera d’abord lancée dans le cadre du projet TRIPP.
Cependant, cet optimisme n’est pas partagé par l’opposition, qui estime que la guerre impliquant les États-Unis et Israël contre l’Iran a, de facto, enterré TRIPP. Même si le projet devait être mis en œuvre, la route pourrait, selon elle, devenir une cible militaire légitime pour l’Iran.
Pourtant, TRIPP demeure un projet strictement géoéconomique qui ne représente aucune menace pour les voisins de l’Azerbaïdjan ou de l’Arménie.
Aujourd’hui, TRIPP est considéré comme l’un des principaux projets d’infrastructure du Caucase du Sud, capable non seulement de redessiner la carte logistique de la région, mais aussi de devenir un moteur important de croissance économique et de paix durable. Sa portée dépasse largement celle d’un simple corridor de transport : il s’agit d’un système complexe intégrant transport, énergie et infrastructures numériques.
TRIPP est un corridor multifonctionnel comprenant des chemins de fer, des autoroutes, des oléoducs et gazoducs, des lignes de transmission électrique ainsi que des réseaux de fibre optique. Son objectif principal est de relier l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan via le territoire arménien et d’intégrer le Caucase du Sud dans le réseau de transport eurasiatique, notamment le corridor médian (Route de transport internationale transcaspienne).
TRIPP ne se résume pas à une route de 43 kilomètres reliant deux parties de l’Azerbaïdjan. Il s’inscrit dans la création de nouvelles liaisons terrestres entre l’Europe et l’Asie, capables de réduire la dépendance à des axes saturés ou politiquement instables. L’un de ses principaux atouts réside dans son potentiel à transformer la région en un important hub de transit entre l’Est et l’Ouest. TRIPP permet de réduire les délais de livraison, d’augmenter les volumes de fret et de diversifier les routes commerciales - un facteur particulièrement crucial dans le contexte de l’instabilité des itinéraires traditionnels passant par la Russie et l’Iran.
Pour l’Azerbaïdjan, cela signifie un renforcement de son rôle de plateforme logistique ; pour l’Arménie, c’est une opportunité de sortir de son isolement en matière de transport et de devenir un pays de transit.
Tout cela constitue-t-il une menace pour l’Iran ? Non.
TRIPP inclut également des infrastructures énergétiques - oléoducs, gazoducs et lignes de transmission électrique. Cela ouvre de nouvelles voies d’exportation pour les ressources énergétiques, renforce la résilience des systèmes énergétiques régionaux et crée des opportunités pour le transfert d’énergie verte. En d’autres termes, le projet favorise l’intégration énergétique régionale - un domaine dans lequel l’Iran pourrait lui aussi participer efficacement.
Des projets de cette envergure attirent les investissements, créent des emplois, développent et modernisent les infrastructures et améliorent la connectivité. Selon les experts, l’impact économique de TRIPP dépassera les pays directement concernés pour bénéficier également aux États voisins intégrés dans les chaînes de transit. Une intégration économique accrue contribuera aussi à la sécurité régionale, les intérêts économiques réduisant la probabilité de conflits.
Malgré les spéculations politiques entourant le projet, sa nature reste strictement économique et infrastructurelle. Les accusations relayées par ses opposants sont infondées. En réalité, TRIPP ne comporte aucune dimension militaire et ne prévoit ni déploiement de bases militaires, ni contrôle territorial, ni modification des frontières. Il s’agit exclusivement d’un projet de transport et d’énergie visant à développer les échanges et les communications.
Le projet est mis en œuvre sur le territoire arménien dans le plein respect de sa souveraineté, notamment en ce qui concerne le contrôle des frontières, des douanes et de la sécurité. Il n’est nullement question « d’extraterritorialité » ou de perte de contrôle - des notions pourtant largement utilisées dans le débat d’experts arméniens et soutenues par l’Iran il y a encore un an.
Faute d’arguments solides de la part de ses détracteurs, aucun véritable débat de fond n’a émergé autour du projet. Les critiques de TRIPP n’ont guère avancé autre chose que de l’obstination et des menaces infondées. Cette rhétorique continue d’être portée par certains représentants des structures sécuritaires iraniennes. De son côté, l’Azerbaïdjan a déclaré à plusieurs reprises au niveau officiel qu’il ne voyait aucune menace dans TRIPP et qu’il le considérait uniquement comme un projet de connectivité. Au contraire, sa mise en œuvre devrait réduire les tensions, renforcer la confiance et consolider la paix - un résultat qui semble évident.
TRIPP n’est pas un jeu à somme nulle. Il profitera à toutes les parties, y compris à l’Iran. Un pays resté isolé pendant de nombreuses années pourrait tirer parti de nouvelles opportunités en s’intégrant aux routes de transport émergentes. L’Iran pourrait se connecter au corridor médian, qui le contourne actuellement, et devenir un maillon essentiel du corridor sud-ouest. Cela est d’autant plus crucial au regard des défis auxquels le pays pourrait être confronté à l’issue du conflit actuel.
Le projet a le potentiel de redéfinir la géographie économique de la région, de renforcer le rôle du Caucase du Sud dans le commerce mondial et d’accroître son attractivité pour les investissements. À ce titre, TRIPP ne doit pas être perçu comme une menace, mais comme un exemple rare d’infrastructure conçue non pas comme un instrument de rivalité, mais comme un mécanisme d’intégration régionale.