La Turquie accueillera un sommet historique de l’OTAN à Ankara les 6 et 7 juillet. Pourtant, malgré l’importance de cet événement, une tendance persistante dans certains milieux européens continue d’analyser les relations entre la Turquie et l’Occident à travers des grilles de lecture dépassées, héritées de la Guerre froide et des premières années de l’après-Guerre froide. Cette paresse intellectuelle empêche de plus en plus les décideurs et les observateurs européens de comprendre la transformation stratégique qui se déroule sous leurs yeux.
Les relations entre la Turquie et l’Europe ont évolué de manière si profonde qu’elles ne peuvent plus être interprétées selon l’ancien prisme hiérarchique dans lequel l’un « donne » et l’autre « reçoit ». Aujourd’hui, cette relation n’est plus paternaliste, normative ou unidirectionnelle. Elle est de plus en plus transactionnelle, stratégique et façonnée par les réalités géopolitiques.
Le prochain sommet de l’OTAN à Ankara symbolise à lui seul cette transformation.
Le renforcement des partenariats de défense de la Turquie avec plusieurs pays européens, l’élargissement de son engagement géopolitique en Afrique et au Moyen-Orient ainsi que l’affirmation croissante de son autonomie stratégique témoignent d’une nouvelle réalité : Ankara ne se contente plus de réagir au système international, elle contribue désormais à le façonner activement.
Dans le même temps, l’Europe elle-même a changé. Le continent est aujourd’hui plus fragmenté, plus inquiet et moins cohérent sur le plan stratégique qu’auparavant. Sans comprendre cette transformation européenne, il est impossible de mesurer pleinement la portée d’un sommet de l’OTAN organisé par la Turquie.
Les quatre visages de l’Europe
Lorsqu’il s’agit d’Ankara, il n’existe plus une seule Europe. On peut désormais distinguer au moins quatre « Europe » différentes, chacune animée par ses propres réflexes, priorités et contraintes.
La première Europe est composée du Royaume-Uni, de la Belgique et des Pays-Bas. Ces pays abordent de plus en plus la Turquie avec un pragmatisme stratégique. Ils reconnaissent les capacités militaires d’Ankara, son influence diplomatique, son potentiel industriel et son importance géopolitique. Leur approche est moins guidée par des réflexes idéologiques que par des considérations géopolitiques. Ils se posent une question concrète : comment l’Europe peut-elle coopérer avec une Turquie en pleine ascension dans un ordre international de plus en plus instable ?
La deuxième Europe regroupe l’Espagne et l’Italie. Leur discours à l’égard de la Turquie est généralement positif, mais leurs politiques restent souvent incohérentes. Elles parlent de partenariat stratégique, mais peinent fréquemment à traduire ces intentions en choix politiques lorsque les décisions deviennent difficiles. Leur position demeure suspendue entre soutien rhétorique et engagement concret limité.
La troisième Europe s’articule autour de l’Allemagne et de la France, qui constituent toujours le principal axe de l’Union européenne. Paris et Berlin comprennent parfaitement l’importance stratégique de la Turquie dans les domaines de la défense, des migrations, de l’énergie, de la sécurité régionale et de la géopolitique eurasiatique. Pourtant, les deux capitales peinent encore à accepter l’émergence d’une nouvelle Turquie, plus autonome, plus affirmée et moins dépendante de la tutelle occidentale traditionnelle. Elles s’adaptent progressivement à cette réalité, mais avec réticence. Cette tension non résolue demeure l’une des principales lignes de fracture des relations entre la Turquie et l’Europe.
La quatrième Europe se situe à l’Est : la Hongrie, la Pologne et la Roumanie. Pendant des années, l’engagement turc en Europe orientale a été largement structuré autour de la relation personnelle entre Viktor Orbán et Ankara. Mais la carte stratégique de l’Europe évolue rapidement. Pour la Turquie, le moment est venu d’élargir et de reconstruire cette dimension est-européenne, notamment en approfondissant ses liens avec la Roumanie et la Pologne, dont l’importance géopolitique s’est considérablement accrue depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Historiquement alignés sur l’axe franco-allemand, ces pays voient aujourd’hui les nouvelles dynamiques sécuritaires ouvrir des perspectives stratégiques inédites.
C’est précisément pour cette raison que toute forme de romantisme a disparu des relations entre la Turquie et l’Europe. Il n’existe plus d’Europe unifiée. Plus de vision stratégique commune. Plus de grand récit civilisationnel capable de cimenter cette relation.
Chaque pays européen aborde désormais la Turquie en fonction de ses propres intérêts, de ses inquiétudes, de sa politique intérieure et de ses calculs géopolitiques.
L’approche turque
Le président Recep Tayyip Erdoğan a compris cette transformation avant nombre de responsables européens. Ankara a progressivement abandonné son ancienne approche globalisante de l’Europe pour la remplacer par une stratégie souple, pays par pays. Aujourd’hui, la Turquie traite avec les capitales européennes individuellement, dossier par dossier, secteur par secteur : transactionnelle lorsque cela est nécessaire, stratégique lorsque cela est possible et conflictuelle lorsque cela devient inévitable. En somme, les relations ne sont plus guidées par l’émotion ni par l’idéologie, mais par le réalisme géopolitique.
Une récente réception organisée à Istanbul à l’occasion de la Journée de l’Europe a offert une illustration symbolique de cette évolution. Ce qui frappait immédiatement était le profil démographique des participants : l’immense majorité semblait âgée de plus de 55 ans. Parmi les journalistes présents, certains plaisantaient discrètement en disant que l’événement ressemblait davantage à une réunion représentant une époque géopolitique en déclin qu’un avenir politique en construction.
Plus révélateur encore fut le faible intérêt manifesté par les cercles gouvernementaux turcs. Cette absence, en elle-même, portait une signification politique.
Dans sa redéfinition des relations avec l’Europe, Ankara a déjà transformé son approche, son style et sa compréhension stratégique. La véritable question est désormais de savoir si l’Europe est capable d’en faire autant.