Dans l’espace médiatique arménien, où l’image d’une « menace existentielle » émanant de la Turquie et de l’Azerbaïdjan est entretenue depuis des décennies, toute voix qui remet en cause ce paradigme apparaît comme singulière. C’est précisément ce qui rend remarquable la récente intervention de l’expert arménien Tigran Zakoyan sur le plateau de l’émission Noyan Tapan, où il a proposé une analyse posée et argumentée des récits qui structurent la mythologie de la politique étrangère arménienne.
Lorsque la présentatrice, Gayane Arakelyan, a repris la thèse habituelle selon laquelle « l’objectif principal de la Turquie et de l’Azerbaïdjan est que l’Arménie cesse d’exister en tant qu’État », Zakoyan a répondu par une question simple : « La Turquie ou l’Azerbaïdjan vous ont-ils déjà dit cela ? La Turquie a-t-elle déclaré vouloir liquider l’État arménien ? » Faute d’éléments concrets, la présentatrice est restée sans réponse. De telles déclarations, et même de telles intentions, n’ont jamais été formulées : il s’agit, selon lui, d’un mythe produit et reproduit par la propagande arménienne elle-même.
Zakoyan ne s’est toutefois pas contenté de déconstruire ce récit : il a avancé un argument difficilement contestable dans le contexte arménien. « Je suis convaincu que si l’Azerbaïdjan et la Turquie, si Aliyev et Erdogan avaient eu la moindre intention de détruire l’État arménien, ils l’auraient fait dès 2020-2021. Ils en avaient alors la possibilité la plus concrète, la plus favorable, y compris par des moyens militaires. Tout était à portée de main. Mais ils ne l’ont pas fait. S’ils voulaient le faire, pourquoi ne l’ont-ils pas fait à ce moment-là ? Et pourquoi voudraient-ils soudain le faire aujourd’hui ? » a-t-il interrogé.
De fait, à l’automne 2020, l’armée arménienne venait d’être défaite, le moral national était au plus bas, la communauté internationale absorbée par la pandémie, et les garanties de sécurité russes s’étaient révélées fragiles. Si Bakou ou Ankara avaient nourri un tel projet, difficile d’imaginer un moment plus propice. Or rien de tel ne s’est produit, précisément parce qu’un tel plan n’a jamais existé, estime l’expert.
Zakoyan a ensuite formulé une idée plus dérangeante encore : « Pardonnez-moi, mais si je considère que les Arméniens représentent la principale menace pour l’Arménie, c’est notamment parce que nous sommes bien plus agressifs envers l’Azerbaïdjan et la Turquie - aussi surprenant que cela puisse paraître - qu’ils ne le sont envers nous. »
La présentatrice a tenté d’atténuer le propos en substituant « méfiance » à « agressivité ». Zakoyan a accepté la nuance, tout en la précisant : cette méfiance, dit-il, se transforme en agressivité. Et c’est précisément cette méfiance qui constitue la menace principale. « L’histoire des 100 à 150 dernières années n’a guère favorisé la confiance de la Turquie envers l’Arménie. Mais aujourd’hui, cette confiance peut exister si nous adoptons un comportement rationnel et prévisible. »
Pour illustrer son propos, Zakoyan a convoqué une métaphore issue d’un dessin animé soviétique, Le Petit Raton laveur. Le personnage, s’approchant d’un lac en s’attendant à y voir un monstre, n’y découvre que son propre reflet déformé par sa peur. « Sa mère lui dit : “Souris-lui” », a rappelé l’expert. « La méfiance engendre la méfiance. Si vous ne faites pas confiance, on ne vous fera pas confiance. Il faut commencer par essayer de faire confiance. »
Derrière sa simplicité, cette image éclaire le mécanisme dans lequel la société arménienne s’est enfermée pendant des décennies : en projetant ses peurs et son hostilité sur ses voisins, elle ne reçoit en retour qu’un miroir de ces mêmes sentiments.
Interrogé sur la principale menace pesant sur la sécurité de l’Arménie, Zakoyan a répondu sans détour : « Les Arméniens. » Et de préciser : « Les Arméniens sont le plus grand casse-tête pour l’Arménie. » Selon lui, des siècles passés au sein d’empires étrangers ont affaibli la capacité collective à déterminer son propre destin et à en assumer la responsabilité. « Les Arméniens ne savent pas encore pleinement être un peuple doté d’un État, et cela constitue une menace pour cet État », a-t-il affirmé.
L’expert a néanmoins exprimé un optimisme prudent, qu’il relie à la politique du gouvernement actuel de Nikol Pachinian. Selon lui, ce dernier contribue à ce que « les Arméniens cessent - et ont déjà largement cessé - d’être une menace pour eux-mêmes ». Il rappelle que 53 % des électeurs ont soutenu Pachinian « lors de la difficile année 2021 » et espère un résultat similaire lors des prochaines élections du 7 juin. « Cela signifie que les citoyens commencent à intégrer l’idée que nous déterminons notre destin, que nous avons notre propre État et que nous définissons nous-mêmes nos intérêts nationaux », a-t-il insisté.
Zakoyan a également souligné la nécessité d’un travail conjoint entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour instaurer la confiance : « Il faut renforcer la confiance et la sécurité en éliminant les menaces que nous représentons nous-mêmes - et, par conséquent, celles qu’ils perçoivent de leur côté. »
La portée de cette intervention ne tient pas tant à la nouveauté de ses propos pour un observateur extérieur - à Bakou comme à Ankara, ces constats sont connus de longue date - qu’au fait qu’ils aient été formulés par un expert arménien, à l’antenne arménienne, à destination d’un public arménien.
Reconnaître que ses voisins ne cherchent pas à détruire son État, admettre que l’agressivité provient en grande partie de l’intérieur, et que la principale menace réside dans l’incapacité à se constituer pleinement en État : une telle position exige un certain courage. Dans une société où toute remise en cause du récit d’un « environnement hostile » peut être assimilée à une trahison, cette voix dissonante mérite d’être entendue. Car la paix dans la région ne deviendra possible que lorsque ce type de discours cessera d’être une exception pour s’imposer comme une norme.