QU'EST LE GAZODUC "POWER OF SIBERIA 2" QUE LA RUSSIE ET LA CHINE PROJETTENT DE CONSTRUIRE ?

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25 Mai 2026 19:03
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QU'EST LE GAZODUC "POWER OF SIBERIA 2" QUE LA RUSSIE ET LA CHINE PROJETTENT DE CONSTRUIRE ?

À l’ordre du jour du sommet russo-chinois de la semaine dernière entre les présidents Vladimir Poutine et Xi Jinping figurait le projet longtemps retardé de Power of Siberia 2 (POS-2), un gazoduc de 2 600 kilomètres destiné à acheminer du gaz russe depuis la Sibérie occidentale vers la Chine via la Mongolie.

Mercredi, les deux pays ont annoncé être parvenus à un accord de principe sur le tracé et la construction du pipeline, même si plusieurs détails restent encore à négocier.

Une fois achevé, le gazoduc devrait disposer d’une capacité annuelle de 50 milliards de mètres cubes de gaz naturel - soit environ 525 térawattheures d’énergie, l’équivalent de près du double de la consommation annuelle d’électricité du Royaume-Uni.

L’infrastructure serait presque aussi importante que Nord Stream 1, autrefois l’une des principales voies d’exportation du gaz russe vers l’Europe, conçue pour transporter 55 milliards de mètres cubes par an.

Selon les analystes, la Russie souhaite construire ce pipeline afin de compenser les pertes de revenus subies depuis que les pays européens ont fortement réduit leurs importations de gaz russe après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par Moscou en février 2022.

Pour la Chine, le gaz acheminé par pipeline depuis la Russie pourrait représenter une alternative plus sûre au gaz naturel liquéfié (GNL) importé par voie maritime.

La majorité des importations chinoises de GNL transitent en effet par des points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz ou le détroit de Malacca.

Le nouveau pipeline peut sembler avantageux pour les deux parties, mais les analystes estiment que plusieurs obstacles majeurs demeurent avant que le projet ne voie réellement le jour.

Le pipeline POS-2 est-il réalisable ?

Sur le plan logistique, le projet est réalisable. Le géant public russe Gazprom, premier producteur mondial de gaz naturel en termes de réserves, possède une vaste expérience dans la construction de gazoducs de grande capacité sur de longues distances et dans des environnements difficiles, explique Jack Sharples, chercheur senior à l’Oxford Institute for Energy Studies, cité par Al Jazeera.

Cependant, la réalisation d’un tel projet prend plusieurs années. Le premier gazoduc Power of Siberia (POS-1), qui transporte du gaz depuis deux gisements de Sibérie orientale jusqu’à la frontière sino-russe, avait été lancé après un accord conclu en 2014. Les premières livraisons ont commencé en 2019 et le pipeline n’a atteint sa pleine capacité qu’en 2024.

Bien qu’un peu plus court que POS-1 et ne nécessitant pas le développement de nouveaux sites de production, POS-2 devra traverser un troisième pays : la Mongolie.

Selon Sharples, il est « peu probable » que le délai entre le début des travaux et la mise en service soit beaucoup plus court que celui de POS-1. Atteindre la capacité maximale pourrait même nécessiter « une montée en puissance légèrement plus longue que cinq ans ». En tout, « le projet pourrait prendre une décennie entre le début des travaux et l’exploitation à pleine capacité ».

L’accord est-il déjà conclu ?

Pas encore.

Après la rencontre entre Poutine et Xi mercredi, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré aux médias russes :

« Le président a indiqué lors des discussions qu’il existe déjà, dans l’ensemble, une compréhension commune des principaux paramètres de Power of Siberia 2. »

« Il existe un accord sur le tracé et sur la manière dont le projet sera construit. Certains détails doivent encore être finalisés, mais, globalement, cette compréhension existe déjà », a-t-il ajouté.

Peskov a toutefois reconnu qu’aucun calendrier précis n’avait encore été fixé.

Pour Seb Kennedy, fondateur et directeur de la publication spécialisée Energy Flux, le projet POS-2 est « techniquement complexe », mais le véritable point de blocage a « toujours été les conditions commerciales ».

Les discussions de mercredi sur les « paramètres principaux » constituent, selon lui, « un langage diplomatique masquant l’absence d’accord sur les prix ».

Les analystes s’accordent à dire qu’il s’agit du principal obstacle. Mais contrairement à la Russie, la Chine n’est pas pressée de conclure.

Quel intérêt pour la Russie ?

Pour Moscou, POS-2 ouvrirait un débouché majeur pour un gaz initialement destiné à l’Europe, permettant au géant public Gazprom de récupérer une partie des revenus perdus depuis l’invasion de l’Ukraine.

Avant la guerre, « Poutine regardait avant tout vers l’Europe en matière de développement économique », explique Rémi Bourgeot, économiste à l’Institut français des relations internationales et stratégiques et auteur de la plateforme d’analyse epistelem.org.

Au-delà des ventes de gaz, le projet générerait aussi des retombées économiques pour les entreprises russes spécialisées dans la construction de pipelines, les fabricants de tubes en acier et, plus largement, l’industrie sidérurgique russe.

Mais le besoin urgent de revenus place aujourd’hui la Russie dans une position de faiblesse face à Pékin.

« Les prix négociés par les Chinois sont clairement inférieurs à ceux du marché européen, ce qui est logique puisque la Russie n’a plus beaucoup d’alternatives », souligne Bourgeot.

Go Katayama, analyste principal chez Kpler, estime que « la Russie a urgemment besoin d’une demande d’exportation de long terme pour valoriser des réserves de gaz devenues inutilisées », tandis que « la Chine est parfaitement consciente de la faiblesse de Moscou depuis la perte du marché européen ».

Pékin chercherait ainsi à obtenir des tarifs fortement réduits, alignés sur les prix domestiques chinois, alors que la Russie a besoin de prix plus élevés pour justifier le coût colossal des infrastructures.

« Les négociations reflètent finalement un équilibre entre le besoin russe de stabilité des revenus et la volonté chinoise d’obtenir un approvisionnement sûr à bas coût », résume Katayama.

Quel intérêt pour la Chine ?

Même si son besoin est moins urgent que celui de la Russie, POS-2 reste stratégiquement attractif pour Pékin, qui cherche à diversifier ses approvisionnements énergétiques et à réduire sa dépendance au GNL transporté par mer.

La Chine redoute non seulement les risques liés aux goulets d’étranglement maritimes comme le détroit d’Ormuz, mais aussi la complexité de la chaîne mondiale du GNL, impliquant de multiples fournisseurs, routes maritimes et terminaux de réception.

Dans ce contexte, les importations de GNL apparaissent plus vulnérables aux tensions géopolitiques et à la volatilité des prix qu’un approvisionnement par gazoduc.

En résumé, selon les analystes, le projet offrirait à la Chine une voie d’approvisionnement potentiellement plus sûre, nécessitant essentiellement une coordination avec la Russie, désireuse de renforcer ses liens avec son puissant voisin.

Quant à la Mongolie - pays enclavé entre la Chine et la Russie, dont l’économie est comparable en taille à celle des Maldives - elle aurait peu de raisons de s’opposer à des centaines de millions de dollars annuels de droits de transit.

Quels sont les risques ?

Les analystes soulignent que le pipeline dépasse largement la seule question énergétique.

Le projet s’inscrit aussi dans une volonté plus large de la Russie et de la Chine de renforcer leurs liens économiques et de réduire leur dépendance à un ordre international dominé par l’Occident, que les deux pays jugent de plus en plus fragmenté et peu fiable.

Lors du sommet de mercredi, les deux dirigeants ont d’ailleurs affiché cette convergence.

« Même dans un contexte international défavorable, notre coopération et nos relations économiques démontrent une dynamique solide », aurait déclaré Poutine à Xi, selon les médias russes.

Xi a, de son côté, salué une « relation inébranlable », ajoutant :

« Nous avons continuellement approfondi notre confiance politique mutuelle et notre coordination stratégique avec une résilience demeurée intacte malgré les épreuves et les difficultés. »

Mais derrière cette démonstration d’unité, Moscou comme Pékin gardent certaines réserves.

« Les deux parties peuvent faire preuve de prudence. Pour la Russie, cela signifie dépendre fortement d’un seul client. Pour la Chine, cela augmente la part de la Russie dans son approvisionnement total en gaz », explique Sharples.

Selon Kennedy, « le risque pour la Chine est une trop forte concentration auprès d’un fournisseur politiquement sensible, alors même que la production nationale et les énergies renouvelables progressent ».

« Le risque pour la Russie », ajoute-t-il, « est de devenir dépendante d’un seul acheteur, parfaitement conscient qu’elle n’a plus vraiment d’autre débouché. »

Quel impact sur les marchés mondiaux de l’énergie ?

Selon Katayama, POS-2 réduirait structurellement les besoins futurs de la Chine en GNL, en remplaçant une partie de ses achats sur le marché spot par du gaz russe acheminé par pipeline.

« Cela pourrait atténuer la concurrence pour les cargaisons en provenance du bassin atlantique et contribuer à une baisse progressive des prix mondiaux du GNL, notamment durant les périodes de faible demande asiatique », explique-t-il.

Chaque mètre cube acheté par pipeline représente en effet une cargaison de moins potentiellement achetée sur le marché atlantique, ce qui pourrait exercer une pression durable sur le TTF - principal marché virtuel européen du gaz naturel - au cours des années 2030, dans un contexte attendu de surabondance de GNL.

Plus largement, Katayama estime que le projet accélérerait la transition vers un marché mondial du gaz davantage fragmenté et régionalisé, centré sur des relations géopolitiques de long terme plutôt que sur un commerce mondial entièrement intégré du GNL.

Kennedy considère également que POS-2 entérinerait durablement le pivot stratégique de la Russie vers l’Asie.

« POS-2 réduirait l’urgence pour Moscou de rétablir les flux de gaz vers l’Europe, même si cela ne permettrait pas de retrouver les volumes d’exportation ni les revenus d’avant 2022. POS-2 est un lot de consolation, pas un remplacement. »