À mesure que les élections approchent en Arménie, la pression économique et politique exercée par la Russie sur Nikol Pachinian et son gouvernement s’intensifie. Les responsables russes recourent de plus en plus à une rhétorique dure, parfois ouvertement insultante, à l’égard des dirigeants arméniens.
Ainsi, l’ancien président russe et vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a qualifié Nikol Pachinian « d’aventurier », avertissant que la ligne politique du Premier ministre arménien pourrait conduire le pays à acheter son gaz aux prix européens et à perdre des liens économiques avec la Russie construits au fil des décennies.
Selon Medvedev, Pachinian n’est pas pour l’Arménie « un garant de la paix », mais seulement « un aventurier porté au sommet du pouvoir à une certaine période ». Dans une autre déclaration, l’ex-président a même directement menacé l’Arménie d’un « scénario ukrainien ».
« Un certain Nikol Pachinian a pris le chemin de la rupture avec la Russie - il faut le reconnaître clairement. Il pense qu’en naviguant entre différents courants politiques, il peut se bâtir une autorité artificielle en Occident, au risque de compromettre les relations avec notre pays », a-t-il déclaré, ajoutant que Pachinian « pousse en réalité l’Arménie sur la même voie qu’a suivie l’Ukraine ».
L’artillerie lourde a donc été déployée contre Pachinian, incarnée par Medvedev.
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est exprimé dans des termes plus mesurés, affirmant que « le dialogue avec l’Arménie se poursuit », tout en mettant en garde contre les « graves conséquences » qu’aurait pour le pays une orientation vers l’adhésion à l’Union européenne.
Les médias fédéraux russes tiennent eux aussi des propos particulièrement virulents. La présentatrice et propagandiste Margarita Simonian a notamment qualifié Pachinian de « drogué » et déclaré qu’elle jugeait « impossible d’établir le moindre accord » avec le Premier ministre arménien. Selon elle, Pachinian est un homme politique uniquement préoccupé par la recherche des arrangements les plus avantageux pour lui-même. Simonian a également indiqué qu’elle le surnommait depuis longtemps « effendi », précisant qu’il s’agissait d’« une formule polie pour s’adresser à un Turc ».
Pachinian et son entourage semblent, pour leur part, préférer répondre avec retenue, voire ignorer totalement ces attaques venues de Moscou. Lors de ses rencontres avec les électeurs, le Premier ministre arménien qualifie les dirigeants de ce qu’il appelle le « parti tricéphale de la guerre » - Samvel Karapetian, Robert Kotcharian et Gagik Tsaroukian - « d’agents d’un État étranger ».
Ces derniers jours, après que le média The Insider a révélé les noms d’agents russes opérant en Arménie et leurs liens supposés avec ces personnalités politiques, Pachinian a toutefois durci le ton : il menace désormais de les faire arrêter après les élections.
Outre la pression politique, la Russie recourt également à des leviers économiques. Des restrictions ont notamment été imposées aux exportations arméniennes d’eaux minérales, de boissons alcoolisées et de fleurs vers le marché russe. Par ailleurs, il a été révélé que le ministre russe de l’Énergie, Sergueï Tsivilev, avait adressé une lettre officielle au gouvernement arménien, avertissant d’un possible arrêt des livraisons de pétrole, de gaz et de diamants bruts.
La lettre précise notamment :
« Les démarches concrètes entreprises pour approfondir la coopération entre l’Arménie et l’Union européenne, ainsi que la volonté affichée du gouvernement arménien d’adhérer à l’UE, menacent le maintien et le développement du niveau fondamentalement élevé de coopération commerciale, économique et d’investissement entre la Russie et l’Arménie, dont l’un des fondements repose sur les accords bilatéraux internationaux. »
La Russie pourrait également intervenir en Arménie à partir des territoires géorgiens occupés.
Il semble que l’intensification récente des pressions et des menaces russes soit liée aux résultats de sondages indépendants réalisés en Arménie. Selon ces enquêtes, la cote du parti au pouvoir, Contrat civil, approche les 40 %, tandis que parmi les forces prorusses, seul le parti de Samvel Karapetian aurait une chance de franchir le seuil électoral. S’il n’est pas encore certain que le parti de Pachinian obtienne une majorité absolue au Parlement, il apparaît néanmoins clairement que les forces prorusses n’ont pratiquement aucune chance d’accéder au pouvoir par les urnes.
Dans ce contexte, une question se pose : la Russie pourrait-elle, dans le but de « ramener » l’Arménie dans son orbite, d’en refaire un avant-poste et de réactiver sous une forme ou une autre la « carte du Karabagh », utiliser des moyens militaires afin de préserver sa position dominante dans le Caucase du Sud ?
Étant donné que les responsables russes menacent régulièrement l’Arménie d’un « scénario ukrainien », on ne peut exclure le recours à de tels moyens. Il est vrai qu’avant les élections de l’an dernier en Moldavie, des responsables russes avaient également multiplié les avertissements similaires afin de faire pression sur Chișinău pour installer leurs protégés au pouvoir. Mais lorsque les forces prorusses ont perdu les élections, Moscou a cessé d’agiter la menace d’un « scénario ukrainien » contre la Moldavie. La raison est simple : pour atteindre ce pays, l’armée russe devrait d’abord s’emparer des régions ukrainiennes de Mykolaïv et d’Odessa - un objectif irréaliste.
La situation de l’Arménie est toutefois différente. Bien que la Russie ne partage pas de frontière terrestre directe avec ce pays, elle pourrait théoriquement recourir à un scénario militaire - par exemple en déployant des troupes aéroportées ou des groupes de sabotage via l’espace aérien neutre au-dessus de la mer Caspienne, tout en mobilisant la 102e base militaire russe. En outre, les forces russes stationnées dans les régions séparatistes de Géorgie pourraient également participer à une telle opération.
Des informations avaient déjà circulé auparavant selon lesquelles Moscou pourrait préparer un coup d’État militaire ou une insurrection armée en Arménie afin d’y installer des dirigeants favorables au Kremlin. Il y a quelques années, des sources proches du pouvoir arménien affirmaient que la Russie pourrait utiliser pour cela des mercenaires du groupe Wagner. Cependant, au cours des dernières années, les autorités arméniennes ont considérablement réduit les capacités des forces prorusses à l’intérieur du pays, procédant régulièrement à des arrestations dans leurs rangs. Par ailleurs, Erevan a consacré des milliards de dollars à son armement et semble donc mieux préparée à un éventuel scénario d’intervention aérienne russe.
Le scénario le plus réaliste paraît aujourd’hui être le suivant : en cas de défaite des forces prorusses aux élections, Moscou pourrait recourir de manière beaucoup plus agressive à ses leviers économiques contre l’Arménie, allant jusqu’à suspendre les livraisons de pétrole et de gaz. Une telle décision pourrait provoquer un effondrement économique et une crise sociale dans le pays, mais elle priverait également la Russie de la possibilité de « récupérer » Erevan et de l’utiliser comme instrument contre d’autres États, notamment l’Azerbaïdjan.
En réalité, Pachinian tente de convaincre Moscou que l’Arménie ne cherche pas à rompre totalement avec la Russie, mais souhaite simplement « diversifier ses relations extérieures dans les domaines de la sécurité et de l’économie ». Il a même annoncé qu’une nouvelle visite à Moscou était prévue quelques jours après les élections. Toutefois, il apparaît clairement que la marge de manœuvre des dirigeants arméniens, qui cherchent à ménager simultanément plusieurs partenaires, se réduit rapidement. Et cette situation pourrait engendrer de nouveaux risques non seulement pour l’Arménie, mais pour l’ensemble de la région.
Par Farhad Mammadov