MOSCOU REJETTE LA "ROUTE TRUMP" CAR ELE REMET EN CAUSE L'ORDRE REGIONAL ETABLI DEPUIS 1828

Actualités
4 Avril 2026 13:43
34
MOSCOU REJETTE LA "ROUTE TRUMP" CAR ELE REMET EN CAUSE L'ORDRE REGIONAL ETABLI DEPUIS 1828

À la suite de la rencontre entre le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et le président russe Vladimir Poutine - au cours de laquelle des mises en garde sans équivoque ont été adressées à Erevan - l’agence TASS a publié un long entretien avec le vice-Premier ministre russe Alexeï Overtchouk.

Dans cette interview, le responsable détaille les arrière-plans des propos de Vladimir Poutine et esquisse les conséquences qui pourraient attendre l’Arménie en cas de victoire du parti au pouvoir, « Contrat civique », engagé sur la voie d’une intégration européenne plutôt que d’un renforcement de l’alliance avec Moscou. Pour illustrer ce qu’il qualifie d’« erreur stratégique » d’Erevan, Overtchouk cite l’accord conclu en août dernier à Washington.

À peine Poutine avait-il quitté Pachinian qu’Overtchouk prenait la parole

Selon lui, la signature du document portant sur la mise en œuvre du projet « Initiative Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP) a déstabilisé l’équilibre régional dans le Caucase du Sud.
« Le problème, c’est que ces signatures ont déclenché des processus profonds. Elles ont rompu l’équilibre régional en place depuis 1828, lorsque fut conclu le traité de paix de Turkmentchaï », a souligné le vice-Premier ministre russe.

Overtchouk estime que la participation de la Russie au groupe de travail trilatéral au niveau des vice-Premiers ministres permettait à Moscou de « maintenir l’équilibre des intérêts de tous les pays concernés, en tenant compte de la souveraineté, de la juridiction, de l’intégrité territoriale et des bénéfices économiques pour l’Arménie ».
« L’exclusion de la Russie du processus de négociation sur le déblocage des communications a été une grave erreur », a-t-il affirmé.

Le responsable russe a également laissé entendre que la « route Trump » menaçait non seulement les intérêts de la Russie, mais aussi ceux de l’Iran. À ses yeux, les États-Unis cherchent à établir un corridor à travers le territoire arménien afin d’acheminer des minerais critiques d’Asie centrale et de renforcer leur capacité de surveillance vis-à-vis de l’Iran.

Le Kremlin hausse le ton : la « route Trump » jugée inacceptable

« Pour Washington, la “route Trump” est un corridor de transport international destiné au transit des ressources d’Asie centrale vers les États-Unis, ainsi qu’à l’observation de la frontière nord de l’Iran », a précisé Overtchouk.
« De nombreux intérêts s’entrecroisent autour de cette route, et chacun la nomme différemment, a-t-il ajouté. Du point de vue de Bakou, le “corridor de Zanguezour” est nécessaire pour rétablir la continuité territoriale entre les deux parties du pays, ouvrir un accès direct à la Turquie et faire de l’Azerbaïdjan un hub logistique eurasiatique. »

Il convient de noter que, dans un premier temps, la Russie avait adopté une posture prudente à l’égard de cet accord. Désormais, Moscou exprime sa position avec bien plus de fermeté et semble encourager l’Iran - soumis à la pression américaine - à s’opposer plus activement à ce projet.

À première vue, la pression russe vise principalement l’Arménie, puisque Erevan et Washington sont les signataires de TRIPP. Toutefois, comme le souligne Overtchouk, l’accord implique de facto la création du corridor de Zanguezour, qui établirait une liaison terrestre directe entre l’Azerbaïdjan continental, le Nakhitchevan et la Turquie. Fait notable : il y a encore deux ans, Moscou plaidait elle-même pour l’ouverture de cette voie sous son contrôle. Aujourd’hui, la Russie accuse l’Arménie de « détruire le statu quo régional » au motif que le projet est passé dans la sphère d’influence américaine.

Le pari de Moscou sur Téhéran

La référence d’Overtchouk au traité de Turkmentchaï de 1828 - conclu entre l’Empire russe et la Perse - n’a rien d’anodin. Ce texte entérinait le passage sous domination russe des khanats d’Erevan et du Nakhitchevan, territoires sur lesquels se sont formées par la suite l’Arménie moderne et une partie de l’Azerbaïdjan. Aujourd’hui, Moscou laisse entendre qu’un contrôle américain sur un corridor longeant cette frontière historique remettrait en cause un ordre établi depuis deux siècles. Autrement dit, le Kremlin continue de considérer le Caucase du Sud comme sa zone d’influence privilégiée.

La fermeté actuelle du discours russe s’explique aussi par le contexte politique. D’une part, elle répond aux élections à venir en Arménie et à la politique du gouvernement Pachinian, qui tend à réduire progressivement l’influence de Moscou dans la région.
D’autre part, elle s’inscrit dans la confrontation plus large opposant les États-Unis et Israël à l’Iran.

Au Kremlin, on estime que les objectifs stratégiques de Washington - notamment un changement de régime à Téhéran - deviennent de moins en moins probables. Le pouvoir iranien fait preuve de résilience et entend maintenir son contrôle sur le détroit d’Ormuz, même en cas de conflit. Une telle évolution pourrait faire de l’Iran une puissance régionale majeure et, selon les prévisions du stratège américain Robert Pape, l’un des cinq États les plus puissants au monde.

Dans cette perspective, Moscou compte sur un renforcement de Téhéran à l’issue de cette confrontation et sur une coordination accrue entre la Russie et l’Iran pour défendre fermement leurs intérêts dans le Caucase du Sud, en faisant obstacle à la mise en œuvre du projet de « route Trump ».