Un groupe de parlementaires suisses ainsi que l’ONG « International Christian Solidarity » (CSI), active en Suisse, mènent depuis quelque temps une campagne visant à remettre sur l’agenda international la question du Karabagh, pourtant considérée comme close. Cette initiative bénéficie du soutien des forces revanchistes pro-russes en Arménie, ainsi que du Catholicos de tous les Arméniens, Garéguine II, que le Premier ministre Nikol Pachinian avait qualifié d’« agent du KGB ».
Officiellement, cette campagne est menée depuis la Suisse. Mais il est en réalité facile de deviner quel État se trouve derrière elle. Il suffit d’observer la liste des forces politiques qui l’ont rejointe : le bloc « Arménie » de Robert Kotcharian, y compris les Dachnaks qui en font partie ; l’union civique « Hayakve », favorable au retour des Arméniens au Karabagh « sous statut spécial » ; le parti « Mère Arménie » de l’ancien député Andranik Tevanian, étroitement lié à la Russie ; le parti « Arménie forte » de l’oligarque Samvel Karapetian, réputé proche du Kremlin ; le « Pôle national-démocratique », composé de nationalistes radicaux et de figures dont les liens avec les services spéciaux russes ont déjà été révélés ; ainsi que le Parti républicain de Serge Sarkissian et d’autres forces revanchardes.
Aujourd’hui, ces groupes sont répartis en trois blocs distincts et se disputent le pouvoir en Arménie, tout en affirmant vouloir remettre en cause les termes de l’accord de paix négocié avec l’Azerbaïdjan. Pachinian les désigne lui-même comme un « parti de la guerre à trois têtes ».
Officiellement, la campagne est menée depuis la Suisse, mais il n’est guère difficile de deviner quel État se cache derrière elle.
Il convient de noter que les partis de Samvel Karapetian, de Serge Sarkissian, ainsi que le « Pôle national-démocratique » à tendance ultranationaliste, ont rejoint l’initiative au début du mois de mai. Des représentants des séparatistes ayant quitté le Karabagh participent également à la campagne. Le 30 avril dernier, ils se sont rendus au Parlement suisse afin de rencontrer les députés soutenant cette initiative.
Rappelons qu’à la suite des activités de lobbying menées par les participants à la « Karabagh Peace Initiative », la chambre basse du Parlement suisse avait adopté l’an dernier un projet de résolution jugé contraire à l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. Toutefois, après les protestations officielles de Bakou, le texte avait finalement été rejeté.
L’Azerbaïdjan a, à plusieurs reprises, averti la Suisse de la nécessité de mettre un terme à cette campagne menée par certains responsables politiques, parlementaires et ONG pro-arméniens d'opposition, rappelant que de telles provocations portaient atteinte au processus de paix régional. Et récemment, la position de Bakou a également trouvé un écho à Erevan.
Le gouvernement arménien a adressé à la Suisse une lettre officielle exigeant l’arrêt de cette campagne jugée provocatrice et considérée par Erevan comme nuisible au processus de paix dans la région. Dans ce courrier envoyé au ministère suisse des Affaires étrangères, l’initiative est qualifiée « d’indésirable ».
L’existence de cette lettre a été révélée après la publication d’un communiqué de la CSI. L’organisation y déplore que, malgré le soutien de « pratiquement toutes les forces d’opposition », le parti au pouvoir en Arménie ait choisi, à la veille des élections, de renoncer de fait à la « défense des intérêts » des Arméniens venus du Karabagh.
Le communiqué souligne qu’à l’approche du scrutin, une profonde fracture est apparue entre le pouvoir en place et un nombre croissant de partis d’opposition autour de « l’initiative suisse de paix pour le Karabagh ».
Le 20 mai, une réunion des participants à cette campagne s’est tenue à l’initiative de l’ONG. Les discussions ont porté sur l’appel du gouvernement arménien demandant à la Suisse de mettre fin à « l’initiative de paix sur le Karabagh ». La CSI a vivement critiqué la position d’Erevan et accusé Nikol Pachinian de « s’être rangé du côté de l’Azerbaïdjan ». Selon l’organisation, une telle démarche placerait sa formation politique « dans une situation extrêmement inconfortable ».
Ces derniers jours, la campagne électorale en Arménie se déroule dans un climat de forte tension verbale, les forces revanchistes concentrant leurs attaques contre Pachinian principalement autour de la question du Karabagh. Récemment, une altercation virulente a opposé dans une rue d’Erevan un natif du Karabagh au Premier ministre lui-même. À un moment, Pachinian a perdu son calme, saisi un mégaphone et déclaré qu’il entendait « démanteler tous les nids de la fausse élite karabakhtsie en Arménie », y compris le bureau du groupe de séparatistes se présentant comme un « parlement ». Il a qualifié ceux qui remettent la question du Karabagh sur le devant de la scène et cherchent à faire échouer la paix de « déserteurs et traîtres ». Plus tard, la police a arrêté ce même Artur Osipyan, qui accusait Pachinian d’avoir « abandonné le Karabagh ».
Le Premier ministre arménien a souligné à plusieurs reprises que le lancement même du « mouvement du Karabagh » à la fin des années 1980 avait constitué une erreur historique ayant transformé le pays, pendant des décennies, en instrument au service d’intérêts étrangers. Mais, comme on le voit aujourd’hui, certaines forces cherchent à ramener le pays vers le passé, avec le soutien d’acteurs extérieurs. Parmi eux figurent la Russie et certains États occidentaux, dont la Suisse, où opèrent des groupes de lobbying soutenant ces acteurs politiques.
Par Farhad Mammadov