LES RHETORIQUES GUERRIERES DE L'OPPOSITION ARMENIENNE A L'EGARD DE BAKOU DANS LA CAMPAGNE DES LEGISLATIVES

Analyses
3 Avril 2026 19:28
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LES RHETORIQUES GUERRIERES DE L'OPPOSITION ARMENIENNE A L'EGARD DE BAKOU DANS LA CAMPAGNE DES LEGISLATIVES

Par Tural Heybatov

Commençons par Robert Kotcharian, ancien président de l’Arménie. Il brigue à nouveau le pouvoir, semblant faire abstraction des conséquences possibles pour son pays. En Azerbaïdjan, Kotcharian est considéré comme un criminel de guerre, et une procédure pénale a été engagée contre lui. Du point de vue de Bakou, son éventuelle élection par les Arméniens ne change rien. En 1998 déjà, Kotcharian avait été présenté comme le « choix » du peuple arménien, avant de s’imposer en réalité par la force, interrompant les tentatives de son prédécesseur, Levon Ter-Petrossian, de revenir sur les politiques antérieures.

Aujourd’hui, Kotcharian fait campagne sous le slogan de la « correction » des actions de Nikol Pachinian - autrement dit, le recul du processus de paix, l’abandon des accords de Washington et la réintroduction de la « question du Karabagh », que beaucoup jugent lourde de risques pour l’Arménie.

Samvel Karapetian semble adopter une démarche encore plus ambitieuse, malgré son inéligibilité constitutionnelle au poste de Premier ministre. Titulaire d’une double nationalité et ne remplissant pas les critères de résidence, il investit néanmoins des ressources financières considérables dans une campagne politique d’envergure, constituant une équipe bien plus large que celle dont Kotcharian a jamais disposé.

À l’instar des autres opposants à Pachinian, Karapetian promet d’annuler les politiques actuelles et de rebâtir les relations avec les pays voisins - mais selon les conditions de l’Arménie. À cet égard, le milliardaire basé en Russie, souvent perçu comme bénéficiant du soutien de Moscou, s’inscrit dans la même ligne politique que Kotcharian. Son programme, intitulé « Six promesses pour une paix durable », ainsi que l’équipe chargée de le mettre en œuvre, ont déjà été rendus publics. Mercredi, le parti Arménie Forte a officiellement présenté son programme de sécurité, baptisé « Paix forte ». Parmi les engagements figure celui de « faire revenir tout le monde » - en référence aux Arméniens au Karabakh - assorti de garanties sur la capacité de Karapetian à tenir ses promesses. Son neveu, Narek Karapetian, a également évoqué des investissements massifs censés assurer la prospérité, rappelant qu’historiquement, les grandes routes Est-Ouest passaient par l’Arménie.

Une déclaration, en particulier, a marqué la présentation : « L’armée a perdu la guerre en raison d’un leadership faible. Nous avons aujourd’hui une occasion historique de changer la réalité. »

Or, il est largement admis que les routes de transit régionales ne peuvent fonctionner sans l’accord de Bakou. D’où une question centrale : comment Karapetian entend-il obtenir un tel consentement tout en brandissant la menace d’une guerre contre l’Azerbaïdjan ? Un règlement fondé uniquement sur les conditions de l’Arménie paraît irréaliste, d’autant que de tels résultats n’avaient pas été atteints même lors de périodes de contrôle antérieures. Promettre aujourd’hui de tels objectifs à la société arménienne pourrait donc relever de l’illusion.

Par ailleurs, si l’Azerbaïdjan, dans le cadre de l’approche diplomatique actuelle de Pachinian, a parfois pris en compte les intérêts régionaux, rien ne garantit que ces conditions perdurent.

Dans ses « Six promesses pour une paix durable », Karapetian propose l’établissement d’un cadre de paix soutenu par plusieurs garants, ainsi que le renforcement de l’armée. Il s’engage à acquérir des équipements avancés - notamment des milliers de drones, des systèmes de défense antiaérienne et des technologies de sécurisation des frontières - et à investir personnellement dans le secteur de la défense. Selon lui, ces mesures permettraient à l’Arménie de tirer parti d’une « opportunité historique » avec l’appui d’acteurs extérieurs.

Les sceptiques jugent ces promesses peu réalistes. Dans le contexte géopolitique actuel, rien n’indique que des acteurs internationaux accepteraient de jouer le rôle de garants au point de rétablir la situation telle qu’elle existait avant le 27 septembre 2020. Même les partenaires traditionnels sont aujourd’hui absorbés par d’autres défis mondiaux, rendant de tels engagements improbables.

S’agissant de l’équipe de Karapetian, plusieurs experts étrangers ont été recrutés comme conseillers. Parmi eux figure le général de brigade israélien à la retraite Zvika Haimovich, présenté comme spécialiste de la défense antiaérienne. Selon la plateforme Arménie Forte, il dispose de plus de trente ans d’expérience dans l’aérospatial et la défense, ayant occupé des fonctions de direction au sein du système israélien de défense aérienne et participé à des projets tels que Iron Dome, Arrow 3 et David’s Sling. Certains évoquent même la possibilité qu’il devienne ministre de la Défense dans un futur gouvernement.

Par ailleurs, l’expert grec Efthymios Tourtidis a été recruté comme conseiller pour les forces spéciales. Son parcours inclut un service au sein des forces spéciales grecques, une formation académique en études de défense et une participation à des programmes de formation dans plusieurs régions. Il est également crédité du développement d’une méthodologie d’intervention contrôlée et d’autodéfense.

Autre figure : Michael Darbinian, présenté comme conseiller en politique étrangère, avec une expérience en diplomatie et en conseil en sécurité. Il a notamment collaboré avec des organisations actives dans le déminage et l’analyse en zones de conflit, y compris dans les territoires azerbaïdjanais précédemment occupés, et travaille actuellement comme consultant en risques pour une entreprise européenne.

Reste une interrogation plus large : sur quoi reposent réellement ces forces politiques, et dans quelle mesure leurs stratégies peuvent-elles convaincre les électeurs ? Si l’intégration d’experts internationaux et de conseillers de haut niveau peut donner, à court terme, une impression de solidité et de crédibilité, ses détracteurs estiment que cela ne saurait, à lui seul, modifier l’équilibre régional ni remettre la question du Karabagh à l’agenda international. Rien ne prouve non plus que des ressources financières ou une expertise étrangère permettraient à l’Arménie d’imposer ses conditions.