ELECTIONS EN ARMENIE: LA PAIX OU UNE NOUVELLE ESCALADE?

Analyses
27 Mars 2026 16:52
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ELECTIONS EN ARMENIE: LA PAIX OU UNE NOUVELLE ESCALADE?

Par Namik Aliev

docteur en droit, professeur, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire,

À l’approche des élections législatives en Arménie, la rhétorique politique s’intensifie nettement.

Les déclarations du Premier ministre Nikol Pachinian sur les « partis de la guerre » et le risque d’un conflit dès l’automne ne relèvent pas seulement de la polémique électorale : elles signalent une fracture profonde au sein de la société et des élites arméniennes. Les résultats du scrutin pourraient déterminer non seulement la configuration du pouvoir, mais aussi la trajectoire sécuritaire du pays pour les années à venir.

Les propos tranchés de Pachinian lors d’un récent briefing comptent parmi les signaux les plus durs observés ces derniers temps. Ils reflètent la tendance majeure de la politique arménienne ces dernières années : une polarisation aiguë entre partisans d’un agenda de paix et tenants d’un esprit de revanche.

En réalité, le Premier ministre a clairement posé le principal clivage de la campagne : l’opposition entre ceux qui soutiennent une stratégie de paix et ceux qui sont prêts à la remettre en cause. Après les événements récents, la question de la guerre et de la paix a cessé d’être abstraite pour devenir l’axe central de la lutte politique.

D’un côté, le pouvoir en place, qui tente de promouvoir une stratégie pragmatique fondée sur la normalisation des relations avec les voisins, la réduction des tensions et une transition vers le développement économique. De l’autre, des forces d’opposition pour lesquelles toute concession est perçue comme une défaite, et tout compromis comme une menace pour l’identité nationale.

Cette radicalisation du discours témoigne non seulement de la bataille électorale, mais aussi d’une crise plus profonde du choix stratégique. La question « guerre ou paix » redevient le cœur de la politique intérieure.

Scénario 1 : maintien au pouvoir de Pachinian
Le scénario le plus probable à ce stade reste celui du maintien de l’équipe actuelle au contrôle du Parlement. Malgré les critiques, Pachinian conserve plusieurs atouts : le contrôle des institutions, le soutien d’une partie de la société lassée des conflits et une image de dirigeant capable de négocier.

Dans ce cas, le cap vers une politique de paix se poursuivrait, non sans difficultés. Toutefois, même victorieux, le Premier ministre devra composer avec la pression d’une opposition radicale, ce qui limitera sa marge de manœuvre.

Le pays resterait alors dans une situation de stabilité fragile : sans initiatives majeures en politique étrangère, mais avec des tensions internes persistantes.
Risque : montée de l’instabilité intérieure et mobilisation accrue de l’opposition dans la rue.

Scénario 2 : renforcement de l’opposition sans alternance
Un scénario intermédiaire paraît également plausible : une opposition renforcée au Parlement, sans pour autant accéder au pouvoir.

Cela pourrait conduire à un blocage des initiatives gouvernementales, à une rhétorique plus agressive et à un poids accru des « faucons » dans la vie politique.

Dans ce contexte, la politique étrangère deviendrait moins prévisible. Même sans alternance formelle, la pression exercée sur le gouvernement pourrait durcir ses positions.
Risque : glissement progressif d’une logique de paix vers une ligne plus conflictuelle.

Scénario 3 : victoire de l’opposition et changement de pouvoir
Le scénario le plus préoccupant, évoqué explicitement par Pachinian, serait l’arrivée au pouvoir de forces déterminées à réviser la politique actuelle.

Dans ce cas, deviendraient plausibles : un rejet des accords conclus, une remise en cause du processus de négociation, une intensification de la rhétorique militaire et une tentative de mobilisation de la société autour d’une logique de revanche.

Une question essentielle se pose toutefois : dans quelle mesure une telle orientation serait-elle réaliste ?

Même animées de cette volonté, les nouvelles autorités se heurteraient à des contraintes objectives :

  1. la vulnérabilité économique du pays ;

  2. sa dépendance vis-à-vis d’acteurs extérieurs ;

  3. l’absence de ressources pour un conflit de grande ampleur.

Autrement dit, une rhétorique dure ne se traduirait pas nécessairement par une guerre immédiate, mais elle accroîtrait sensiblement le risque d’escalade.
Risque : un effet d’engrenage où les déclarations politiques deviennent elles-mêmes un facteur d’instabilité.

Scénario 4 : crise politique et turbulences
Un scénario plus complexe ne peut être exclu : une crise politique prolongée marquée par la contestation des résultats, des manifestations de masse et une paralysie institutionnelle.

Dans une telle situation, le rôle de facteurs extra-politiques s’accroît, et toute provocation ou incident pourrait rapidement dégénérer en conflit plus large.

La rhétorique sur des « forces préparant la guerre » peut remplir une double fonction. D’un côté, elle sert d’outil de mobilisation électorale visant à consolider le soutien au pouvoir. De l’autre, elle reflète des tendances bien réelles au sein d’une partie de la classe politique.

La vérité se situe sans doute entre les deux. Des sentiments radicaux existent bel et bien, mais leur capacité à se traduire en politique concrète dépendra des résultats électoraux et du rapport de forces.

Les élections de juin en Arménie prennent, de fait, l’allure d’un référendum sur l’orientation stratégique du pays.

La société est confrontée à un dilemme fondamental : poursuivre une politique de normalisation progressive ou basculer vers une ligne plus dure et risquée.

L’attention se porte notamment sur l’horizon temporel évoqué par le Premier ministre — l’automne comme période potentielle de tensions. Qu’il s’agisse d’un élément de rhétorique politique ou d’une évaluation des risques, le simple fait de l’avoir mentionné accroît le niveau d’inquiétude.

Les élections à venir dépassent largement le cadre d’un processus électoral ordinaire. La rhétorique récente montre que les enjeux sont exceptionnellement élevés. Leur issue déterminera non seulement l’équilibre des forces politiques, mais aussi le niveau de tension régionale.

Quel que soit le résultat, l’Arménie devrait rester, dans les mois à venir, dans une zone de turbulences politiques.

Dans un contexte de forte polarisation, de ressources limitées et d’un environnement international complexe, tous les scénarios - à l’exception du plus modéré - comportent des éléments d’instabilité. Dès lors, la question centrale n’est pas seulement de savoir qui l’emportera, mais quelle orientation le pays adoptera dès le lendemain du scrutin.

La probabilité d’une guerre immédiate n’est pas inévitable, mais le risque d’escalade dépend directement des forces qui recevront le mandat politique. En ce sens, les avertissements de Nikol Pachinian relèvent à la fois de la stratégie électorale et du reflet d’une incertitude bien réelle dans laquelle se trouve aujourd’hui le pays.