Par Akbar Novruz
À mesure que les élections approchent en Arménie, les efforts du gouvernement pour normaliser les relations avec l’Azerbaïdjan se heurtent à une vague de pression populiste interne et à un refus persistant de se confronter aux réalités du droit international. Dans un village que deux communautés désignent par des noms différents - l’histoire se réécrit à la base - avec des conséquences qui remontent jusqu’aux urnes d’Erevan.
La poussière est retombée depuis longtemps sur les champs de bataille des conflits de 2020 et de 2023. Mais dans les couloirs du pouvoir à Erevan et dans les villages reconstruits des territoires libérés de l’Azerbaïdjan, une nouvelle lutte, sans doute plus complexe, est en cours. C’est une guerre des récits, où les exigences froides du droit international se heurtent à des décennies de sentiment national profondément enraciné.
Au cœur des tensions actuelles se trouve le village de Xanyurdu (connu dans les sources arméniennes sous le nom de Khnatsakh). Des rapports récents de groupes de surveillance ont mis en évidence la disparition de monuments et la réinstallation de civils azerbaïdjanais dans la zone. Là où des organisations arméniennes dénoncent une « destruction du patrimoine », une lecture plus neutre révèle une autre réalité : le processus complexe, souvent douloureux, par lequel un État souverain réaffirme son contrôle sur ses frontières reconnues internationalement et démantèle les symboles politiques d’une occupation de trois décennies.
L’Azerbaïdjan a repeuplé le village en 2025 et diffusé des images attestant du retour de sa population. Selon Monument Watch, les autorités azerbaïdjanaises auraient, dès juillet de la même année, détruit des monuments érigés en mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale et des guerres du Karabagh, ainsi que les tombes des défenseurs du village tombés lors de la première guerre du Karabagh. D’importants travaux d’excavation ont accompagné ces démolitions, visibles lorsqu’on compare des images satellites de 2023 à des clichés plus récents : une véritable cicatrice dans le paysage.
Monument Watch estime que ces destructions violent l’article 4 de la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, son deuxième protocole de 1999, ainsi que des décisions contraignantes rendues par la Cour internationale de Justice en décembre 2021, qui obligeaient spécifiquement l’Azerbaïdjan à prévenir et sanctionner les actes de vandalisme visant le patrimoine culturel arménien - églises, monuments, cimetières et artefacts.
La Convention de 1954 protège en effet les biens culturels. Mais une nuance juridique importante apparaît lorsque les « monuments » en question relèvent du patrimoine d’une entité séparatiste aujourd’hui disparue et non reconnue. Pour l’Azerbaïdjan, le retrait de symboles célébrant ce qu’il considère comme une période d’occupation illégale ne constitue pas un acte de vandalisme, mais une étape nécessaire de rénovation urbaine et de rétablissement de l’ordre constitutionnel.
Le renommage du village en Xanyurdu n’est pas « fictif » au sens juridique. Il s’agit, selon cette lecture, de la restauration d’un toponyme autochtone dans le cadre de la souveraineté azerbaïdjanaise, reconnue par les Nations unies et la communauté internationale.
L’ordonnance de la CIJ de 2021 avait, pendant un temps, semblé produire une certaine retenue. Des chercheurs ont relevé que, si certains cimetières et églises avaient été endommagés depuis 2023, aucune destruction systématique de grande ampleur comparable à celle observée au Nakhitchevan n’avait eu lieu. Dans cette région, entre 1997 et 2006, l’Azerbaïdjan avait effacé l’intégralité des sites chrétiens arméniens connus : environ 89 églises, plus de 5 800 khatchkars (croix de pierre sculptées) et plus de 22 000 pierres tombales.
La réalité géopolitique est toutefois de plus en plus obscurcie par le brouillard de la politique intérieure arménienne. À l’approche des élections législatives, le Premier ministre Nikol Pachinian avance sur une ligne de crête, entre pragmatisme diplomatique et une opinion publique encore marquée par la perte territoriale.
Des incidents récents témoignent de la tension à Erevan. Dans une vidéo largement diffusée tournée dans le métro, un ancien habitant du Karabagh interpelle le chef du gouvernement en l’accusant d’avoir « vendu la terre ». Lors d’un déplacement de campagne, une femme âgée l’a supplié, affirmant qu’il avait « abandonné l’Artsakh », révélant un profond décalage.
Ces réactions sont le produit de décennies de récits internes présentant ces territoires comme une partie existentielle de l’État arménien, en dépit de leur statut, au regard du droit international, de territoire azerbaïdjanais. Ce que certains critiques qualifient de « lavage de cerveau » - pour désigner le refus persistant de l’opposition radicale de reconnaître la déclaration d’Alma-Ata de 1991 - agit désormais comme un frein au processus de paix. Pachinian a inscrit son projet sous le slogan de « l’Arménie réelle », qu’il oppose à la vision d’une « Arménie historique » défendue par ses adversaires et fondée sur des revendications territoriales vis-à-vis des pays voisins.
Parallèlement, des analystes régionaux s’inquiètent de voir certaines puissances étrangères et des groupes revanchistes arméniens instrumentaliser ces émotions afin de retarder la signature d’un traité de paix. La stratégie consisterait à qualifier chaque initiative de reconstruction en Azerbaïdjan de « génocide culturel », dans le but de délégitimer le processus de normalisation.
Si la paix doit s’installer durablement dans la région, le débat devra dépasser les symboles émotionnels du passé pour se concentrer sur les nécessités concrètes de l’avenir. La reconstruction de Xanyurdu et le retour des personnes déplacées en Azerbaïdjan constituent les signes d’un nouveau statu quo - aussi difficile soit-il à accepter en Arménie - et la seule base sur laquelle une nouvelle frontière peut être établie.
La tragédie du moment tient à ce paradoxe que les dirigeants de Bakou et d’Erevan n’ont peut-être jamais été aussi proches d’un accord de paix, la résistance interne en Arménie - nourrie par le refus d’accepter le caractère définitif du droit international - demeure le principal obstacle à un Caucase du Sud libéré de l’ombre de la guerre.