La dégradation rapide des relations entre la Turquie et Israël suscite des inquiétudes croissantes quant à la possibilité d’une confrontation militaire entre les deux puissances régionales. La Syrie demeure le principal point de tension potentiel, les intérêts d’Ankara et de Tel-Aviv s’y croisant, tandis que des forces alignées sur les deux camps y sont présentes et que les limites de leurs sphères d’influence respectives restent encore mal définies.
La question kurde est apparue comme une source supplémentaire de tensions. Ankara redoute qu’Israël n’exploite ses liens avec les groupes kurdes présents en Syrie, en Irak et en Iran pour exercer une pression sur la Turquie, notamment dans le contexte du processus de règlement en cours impliquant le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Dans quelle mesure le risque d’une confrontation directe entre la Turquie et Israël est-il réaliste ? Quel type d’incident pourrait déclencher une escalade ? Et le facteur kurde est-il susceptible de modifier l’équilibre des forces dans la région ? L’expert politique turc Engin Özer a répondu à ces questions dans des déclarations accordées à News.Az.
Selon lui, le scénario le plus probable demeure celui d’incidents localisés et d’une confrontation hybride en Syrie, tandis qu’une guerre à grande échelle entre les deux pays paraît pratiquement exclue.
« Le facteur kurde est utilisé depuis longtemps par les dirigeants israéliens, indépendamment de l’appartenance partisane ou de l’orientation idéologique des forces politiques au pouvoir. Toutefois, sous la direction actuelle d’Israël, cette politique est devenue nettement plus explicite. Par le passé, le Mossad se limitait à partager certaines informations de renseignement avec le PKK. Aujourd’hui, Israël entretient des contacts directs avec des groupes kurdes en Syrie. De plus, la partie israélienne maintient des relations étroites avec des groupes kurdes irakiens. Cette coopération se déroule de plus en plus au niveau officiel. C’est là le principal changement », explique l’expert.
Pour Özer, la probabilité d’une confrontation sur le territoire syrien reste relativement élevée. Un affrontement limité ou un incident localisé pourrait survenir dans un avenir proche. Toutefois, il estime qu’une telle confrontation ne dégénérerait pas en guerre ouverte.
« Il subsiste en Syrie des territoires et des zones d’influence où ni Ankara ni Tel-Aviv ne sont parvenus à déterminer de manière définitive quel acteur jouera le rôle dominant. Cette incertitude devrait perdurer et continuer à créer périodiquement les conditions propices à de nouvelles crises et à des provocations mutuelles », affirme-t-il.
L’expert souligne également qu’une éventuelle confrontation commencerait vraisemblablement non par une déclaration officielle d’hostilités, mais par un incident limité dont aucune des deux parties ne souhaiterait assumer publiquement la responsabilité.
« Le conflit pourrait débuter par la destruction d’un drone israélien au-dessus de la Syrie par un système de défense aérienne turc, ou inversement. Le camp dont l’appareil aurait été abattu pourrait alors frapper les positions de défense aérienne concernées. Dans le même temps, personne ne reconnaîtrait officiellement que l’attaque a été menée par l’armée israélienne ou turque », explique-t-il.
Selon Özer, un tel scénario ne constituerait pas une confrontation interétatique à grande échelle, mais relèverait davantage de méthodes hybrides. Une attaque menée par un groupe kurde contre les forces turques dans le nord de la Syrie, ou d’autres provocations similaires, ne peut notamment être exclue.
« Dans une perspective plus large, la Turquie et Israël n’iront pas à la guerre. Les tensions actuelles présentent, dans une certaine mesure, des avantages politiques tant pour Benjamin Netanyahou que pour Recep Tayyip Erdoğan. C’est pourquoi j’exclus la possibilité que cette confrontation débouche sur une guerre majeure ou un conflit ouvert de grande ampleur. En revanche, des provocations limitées en Syrie peuvent survenir à tout moment », insiste l’expert.
Évoquant la situation politique intérieure en Israël, Özer estime que Benjamin Netanyahou cherche avant tout à conserver le pouvoir grâce à une ligne dure et à la poursuite d’opérations militaires sur plusieurs fronts.
« Aujourd’hui, Netanyahou maintient largement son emprise sur le pouvoir grâce à une politique ferme et provocatrice, ainsi qu’aux opérations militaires menées à Gaza, au Liban et en Iran. Il n’est donc pas totalement exclu qu’il tente d’utiliser la détérioration des relations avec la Turquie - et, dans certaines circonstances, avec la Russie - comme un instrument supplémentaire pour renforcer sa position politique intérieure », déclare-t-il.
Abordant la question kurde, l’expert souligne qu’Israël ne l’envisage pas uniquement sous l’angle de la Syrie et des Unités de protection du peuple (YPG), mais comme un levier régional plus large.
« Il ne s’agit pas seulement de la Syrie. Israël s’intéresse également aux groupes kurdes iraniens, notamment au Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), aux structures politiques et sécuritaires kurdes liées à la direction de la famille Barzani en Irak, ainsi qu’au PKK actif en Turquie. La partie israélienne pourrait donc chercher à utiliser le facteur kurde pour servir ses propres intérêts. Je ne souhaite pas l’affirmer de manière catégorique, mais ce risque existe bel et bien », indique-t-il.
Selon l’expert, le processus actuellement engagé en Turquie pour résoudre la question kurde, y compris les discussions relatives au chef du PKK, Abdullah Öcalan, revêt une importance particulière. Si ce processus échouait, des acteurs extérieurs pourraient tenter de tirer profit d’une nouvelle montée des tensions.
« Un processus de règlement impliquant le PKK est actuellement en cours en Turquie, et diverses mesures concernant Abdullah Öcalan sont également à l’étude. Si ce processus n’aboutit pas, Israël pourrait intervenir et chercher à mobiliser les segments de la population kurde de Turquie opposés à Erdoğan », estime Özer.
Il ajoute que le processus dit de paix est aujourd’hui pratiquement à l’arrêt, ce qui crée des risques supplémentaires pour la stabilité intérieure de la Turquie.
« Dans de telles conditions, Israël pourrait effectivement tenter de réactiver le facteur kurde à l’intérieur même de la Turquie. La probabilité d’un tel scénario demeure relativement élevée », conclut Engin Özer.