Cependant, dans l’Arménie d’aujourd’hui, ce type de « détail » est devenu un marqueur politique, révélateur d’un conflit profond et non résolu entre les autorités en place et la direction de l’Église apostolique arménienne.
Il convient de souligner que le nouvellement nommé primat du diocèse de Gegharkunik, Isaac Poghosyan, a insisté sur le fait que l’office avait été célébré dans le strict respect des normes canoniques. Cette précision n’est pas anodine. Ces dernières années, Etchmiadzine a à plusieurs reprises accusé le pouvoir civil de faire pression sur le clergé et de tenter « d’effacer » le nom du catholicos en exercice de la commémoration liturgique dans les églises visitées par le Premier ministre. Dans la tradition de l’Église apostolique arménienne, une telle omission est interprétée comme une violation directe du canon et un symbole de rupture de l’unité ecclésiale.
Un autre élément de contexte est tout aussi important : une semaine auparavant, l’ouverture d’une procédure pénale visant Garéguine II a été annoncée. L’enquête porte sur des articles du Code pénal arménien relatifs à l’abus de pouvoir et à la dissimulation de biens non déclarés officiellement. Les autorités arméniennes soulignent que l’affaire relève strictement du droit et ne vise pas l’institution ecclésiale en tant que telle.
Néanmoins, les milieux dits « revanchistes » tentent de présenter cette procédure comme faisant partie d’un conflit plus large. Nikol Pachinian a précédemment déclaré publiquement que Garéguine II aurait violé son vœu monastique de célibat - une accusation qui, dans le cadre du droit canon, remettrait automatiquement en question sa légitimité en tant que catholicos. Le Premier ministre a également affirmé que, durant la période soviétique, Garéguine II aurait collaboré avec le KGB, ce qui expliquerait, selon lui, la prudence politique et le conservatisme de la direction actuelle de l’Église.
Il est à noter qu’aucune de ces accusations n’a été officiellement réfutée par Garéguine II. Par ailleurs, au sein même de l’Église apostolique arménienne, une opposition significative au catholicos en exercice s’est manifestée. Ces derniers temps, des dizaines de membres du clergé, tant en Arménie que dans la diaspora, ont ouvertement évoqué la nécessité de sa démission, l’accusant d’avoir perdu son autorité morale, d’avoir excessivement politisé l’Église et de s’être éloigné de la société.
Il convient de souligner qu’historiquement, l’Église apostolique arménienne a joué non seulement un rôle spirituel, mais aussi celui d’institution politico-idéologique, en particulier durant les périodes d’absence d’État arménien. Toutefois, après 2018 et l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian, ce modèle a commencé à se fissurer. Les nouvelles autorités ont progressivement engagé une ligne visant à la sécularisation du processus politique et à la limitation de l’influence de l’Église sur les décisions de l’État.
C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la position de l’Église sur les principales questions de politique extérieure et régionale. L’Église apparaît de plus en plus comme une composante du camp revanchiste, qui refuse d’accepter les nouvelles réalités du Caucase du Sud. Par ailleurs, les élections législatives prévues en Arménie le 7 juin 2026 deviennent un point de ralliement majeur pour toutes les forces mécontentes du cap politique de Pachinian.
Garéguine II est désormais perçu comme un allié spirituel et symbolique de ce camp. Celui-ci regroupe notamment le parti Dachnaktsoutioun, des représentants de ce que l’on appelle le « clan du Karabagh », ainsi que le nouveau parti « Arménie forte », lié à l’oligarque russo-arménien Samvel Karapetyan. Ce qui unit ces forces n’est pas tant un programme positif qu’un rejet commun des réalités existantes.
Des rumeurs concernant une éventuelle arrestation du catholicos circulent à nouveau en Arménie, sans que l’on comprenne clairement leur origine.
Ces forces s’opposent systématiquement à la normalisation des relations arméno-azerbaïdjanaises et arméno-turques, continuent de faire appel à l’idée d’une « Arménie historique » et avancent de facto des revendications territoriales à l’égard de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. À cette approche s’oppose le cadre conceptuel proposé par Nikol Pachinian.
Présentée en février 2025, la notion d’« Arménie réelle » repose sur la reconnaissance des frontières internationalement reconnues de la république - 29 743 km² - et sur l’abandon de fantasmes géopolitiques expansionnistes qui, pendant des décennies, ont conduit le pays dans une impasse. Les critiques qualifient cette conception de « renoncement à l’Arménie historique », mais il s’agit en réalité d’une tentative de bâtir, pour la première fois depuis longtemps, un État durable plutôt que mythologique.
L’Église apostolique arménienne critique vivement cette approche, se posant en gardienne de mythes qui ont déjà coûté cher au peuple arménien. Une telle position rappelle les décennies précédentes : sacralisation des revendications territoriales, diabolisation du compromis et substitution de la politique réelle par une rhétorique eschatologique.
Il est évident que dans le contexte d’une paix de fait entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan - même si elle n’est pas encore formalisée juridiquement - les forces revanchistes se trouvent en position de faiblesse. Elles ne s’intéressent pas aux avantages évidents qu’apporteraient la signature d’un accord de paix, l’ouverture de la frontière arméno-turque ou la mise en œuvre de projets régionaux, y compris l’initiative de transport et de logistique TRIPP.
La paix dans la région les prive de leur principale ressource : la peur mobilisatrice. Elle rend obsolètes les mythes sur lesquels reposaient le pouvoir politique et la prospérité financière de certaines élites. C’est précisément pourquoi l’opposition ecclésiale et politique à Pachinian résiste avec tant d’ardeur au processus de normalisation : pour elle, il ne s’agit pas d’une question existentielle pour la nation, mais d’une menace pour son influence personnelle et ses sources de revenus.