QUELQUES REPÈRES SUR L’HISTOIRE DU PARTI « DACHNAK » ET DE CERTAINS DE SES SULFUREUX REPÈRES IDÉOLOGIQUES

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19 Octobre 2026 14:28
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QUELQUES REPÈRES SUR L’HISTOIRE DU PARTI « DACHNAK » ET DE CERTAINS DE SES SULFUREUX REPÈRES IDÉOLOGIQUES

- Le parti "Dashnak" est-il toujours membre de "l'Internationale socialiste" ? Pourriez-vous retracer certaines étapes de son histoire?

La Fédération révolutionnaire arménienne (FRA, aussi appelée Dachnak ou parti dachnak) est membre de l'Internationale socialiste (IS) depuis 1999. Elle avait essayé d'en devenir membre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais Daniel Mayer, qui dirigeait la SFIO (nom du Parti socialiste français jusqu'en 1969) s'y est vivement opposé (L'Internationale socialiste et les partis socialistes exilés du bloc communiste : le cas de la Fédération révolutionnaire arménienne Dachnaktsoutioun - Persée ) faisant valoir que la FRA n'était pas un parti socialiste, puisqu'elle avait collaboré avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste. En 1979 (Sources sur la question arménienne: Les rapports très changeants de Jean-Marc « Ara » Toranian avec des « fascistes ») , elle a tenté de nouveau d'y adhérer, mais c'est le Parti républicain populaire (CHP) de Turquie qui est devenu membre de l'IS, avec le soutien de François Mitterrand.

La FRA a été fondée en 1890 à Tbilissi (qui faisait alors partie de l'Empire russe), sous le nom de Fédération des révolutionnaires arméniens, puisque le but initial était de regrouper les partis existants, comme le Hintchak (créé en 1887) et d'y joindre de nouveaux militants. Dès 1891, le projet a échoué ; la FRA a pris alors son nom actuel. Jusqu'en 1907, la FRA a servi le gouvernement tsariste en déstabilisant l'Empire ottoman prise ( Sources sur la question arménienne: La stratégie de la tension et de la provocation menée par les nationalistes arméniens dans les années 1890 ) à Istanbul en 1896, insurrection de Sasun en 1904, etc.) et en exécutant la sale besogne contre les Azerbaïdjanais lors du conflit ethnique provoqué par des agents tsaristes dans le Caucase, en 1905. En 1907, face à la politique de russification dans le Caucase, qui n'épargnait pas les Arméniens, la FRA s'est spectaculairement retournée, en s'alliant au Comité Union progrès (CUP, opposition au sultan Abdülhamit II). Le CUP a imposé le retour à la monarchie constitutionnelle en 1908. L'alliance avec la FRA a été souvent difficile à l'intérieur, mais aisée contre la Russie tsariste à l'extérieur (cf. Michael Reynolds, Shattering Empires. The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2011). Aujourd'hui, la FRA parle très peu de cet épisode.

Elle s'est de nouveau retournée en 1912, en se mettant complètement au service de la Russie, assassinant le maire de Van, un Arménien loyaliste, Bedros Kapamaciyan (décembre 1912), recrutant des volontaires pour l'armée russe dès l'été 1914, (Sources sur la question arménienne: 1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe ) organisant des révoltes à l'intérieur de l'Empire ottoman, par exemple à Van - alors même que le gouvernement du tsar n'avait fait aucune promesse précise aux Arméniens. La FRA savait que cette trahison aurait des conséquences catastrophiques pour les Arméniens, mais ne s'est jamais excusée pour autant. Après l'effondrement de l'Empire russe, la FRA dirigé la République indépendante d'Arménie, du début à la fin (1918-1920). Son irrédentisme envers l'Azerbaïdjan (Garabagh et Nakhitchevan) mais aussi envers la Géorgie (guerre de 1918) a empêché la constitution d'un front caucasien uni contre les bolcheviques et favorisé leur victoire.

La période 1920-1945 a été très difficile pour la FRA : reconquête communiste de l'Arménie, échec à obtenir un territoire autonome en Turquie, échec des six tentatives pour assassiner Mustafa Kemal Atatürk en 1924-1927, échec de l'alliance avec les nationalistes kurdes du Hoyboun, affrontements violents, dans la diaspora, avec les Arméniens communistes et les autres partis nationalistes (ce qui a conduit à l'interdiction temporaire des groupes arméniens au Liban et en Syrie, par le haut-commissariat français, de 1933 à 1937), scission de Chahan Natalie (dirigeant de la FRA) et de ses partisans en 1929-1931, défaite de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie, sur laquelle la FRA avait misé. Plusieurs membres du Dachnak ont été condamnés à mort et fusillés en France, fin 1944. Le parti a survécu dans ce pays en faisant profil bas durant deux décennies, aux États-Unis, au Liban et en Iran en misant tout sur l'anticommunisme.

Cependant, cet anticommunisme l'avait complètement isolée dans la diaspora, dont les autres forces organisées (Hintchak, Ramkavar, et, bien entendu, associations d'Arméniens communistes) étaient toutes soviétophiles. La FRA s'est rapprochée vers l'URSS dans les années 1960, s'intégrant à sa politique de la déstabilisation de la Turquie, jusqu'au terrorisme. En 1972, la FRA s'est en effet de nouveau dotée d'une branche terroriste, les Commandos des justiciers du génocide arménien, rebaptisés Armée révolutionnaire arménienne en 1983. Contrairement à une légende tenace, la majorité des diplomates turcs assassinés par des terroristes arméniens n'ont pas été victimes de l'Armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie (ASALA), mais des CJGA/ARA : vingt sur trente. Les CJGA/ARA ont pu impunément assassiner Bora Süelkan, consul de Turquie en Bulgarie (la Bulgarie était alors le pays communiste le plus soumis à Moscou), alors que ses terroristes qui ont assassiné l'ambassadeur de Turquie en Yougoslavie (pays communiste, mais non inféodé à l'URSS) ont été arrêtés le jour même, puis condamnés à vingt ans de prison, la cour d'assises ayant refusé d'écouter les arguments de la défense sur le « génocide » de 1915. La comparaison laisse peu de doutes sur la complicité soviétique avec le terrorisme de la FRA.

La FRA a participé au gouvernement de l'Arménie indépendante, de 1998 à 2018. Dans le même temps, sa base militante en France s'est complètement délitée. Après la révolution de 2018, elle a même disparu du Parlement arménien. Elle a échoué à prendre le pouvoir par la force à Erevan en 2022. L'avancée du processus de paix, la disparition du régime Assad en Syrie (un allié historique), l'affaiblissement de la Russie poutinienne et de l'Iran des mollahs (ses parrains) la mettent dans une situation très difficile.

- Pouvez-vous développer leur doctrine du "Miatsoum", cette idéologie irrédentiste nationaliste ?

Le Miatsoum n'est pas spécifique à la FRA. À partir de 1954, l'URSS a partiellement réhabilité le nationalisme en Arménie. Vers 1963 (année où deux partisans de l'URSS ont été élus au bureau mondial de la FRA, ce qui n'est pas un hasard), Moscou a décidé de commémorer en 1965 (et bien après) la tragédie turco-arménienne de 1915, en la qualifiant de « génocide arménien », dans un but non pas historique, mais politique : s'en prendre à un membre de l'OTAN, candidat à la Communauté européenne, stratégiquement situé (l'omission des victimes turques (Sources sur la question arménienne: Les massacres de musulmans et de juifs anatoliens par les nationalistes arméniens (1914-1918) suffit à elle seule pour démontrer que l'histoire n'a rien à voir là-dedans).

Seulement, ce réveil du nationalisme arménien ne pouvait pas être complètement contrôlé par Moscou : dès 1965-1966, les communistes d'Arménie ont commencé à réclamer le rattachement à cette République fédérée de la région autonome du Haut-Karabakh (découpée de façon totalement arbitraire par le pouvoir soviétique en 1923, et dotée d'un statut d'autonomie, alors que les portions de l'Arménie à majorité azerbaïdjanaise n'en avait aucun), partie de l'Azerbaïdjan. Cette demande (récurrente) de rattachement a été appelée le Miatsoum. En 1965 aussi, la FRA a obtenu l'autorisation de créer des cellules en Arménie soviétique, à la conditions qu'elles ne fussent pas officielles. Ces groupes ont sûrement poussé au Miatsoum (la FRA espérait dès 1920 un séparatisme arménien au Karabakh et réclamait explicitement, dès avant 1965, le rattachement de cette région à l'Arménie), mais c'est une histoire reste à écrire. La paix entre l'Arménie et ses voisins turciques signifie entre autres l'ouverture des archives nationales arméniennes, et ce sera donc l'occasion de travailler là-dessus.

En 1986, la FRA a reçu de Moscou l'autorisation de créer des cellules clandestines au Karabakh, sous la surveillance du renseignement militaire soviétique, le GRU. 1986, c'est aussi l'année où les activités de la branche terroriste contre la Turquie ont été suspendues, à la demande de Moscou, qui avait fini par juger le terrorisme arménien contre-productif, car trop impopulaire en Occident, après l'attentat d'Orly (1983) et celui de Lisbonne, la même année. À la toute fin de l'époque soviétique et ensuite, la FRA a joué un rôle plus important au Karabakh qu'en Arménie et ce, jusqu'à la libération de Khankendi en 2023. C'est aussi la FRA, via le Comité national arménien d'Amérique (Armenian National Committee of America) qui a le plus pesé pour le vote, en 1992, par le Congrès américain, de la section 907, qui interdit toute assistance étasunienne à l'Azerbaïdjan. Depuis 2001, ce paragraphe est désactivé (sauf entre 2023 et 2025), mais il n'a jamais été abrogé, malgré les demandes de Bakou en ce sens, malgré le soutien d'associations juives américaines aux Azerbaïdjanais, et, dernièrement, malgré le soutien du gouvernement Trump à une telle abrogation.

- Pouvez-vous décrire leur doctrine du " tseghakron"?

La FRA s'est convertie au racisme aryaniste dans les années 1910, comme c'est visible, par exemple, dans le livre de son idéologue Mikaël Varandian, L'Arménie et la question arménienne, paru en français en 1917 et disponible en ligne. Le tsegagronisme (littéralement : « religion de la race ») a radicalisé cette conversion, en insistant sur l'importance de la « conscience raciale », en rejetant comme de mauvais Arméniens ceux qui refusent une définition raciale de la nation et en subordonnant strictement l'individu au groupe ethno-racial. La parenté avec le racisme völkisch puis nazi en Allemagne est évidente, et d'ailleurs assumée. Garéguine Nejdeh, à l'origine du tsegagron, a ainsi déclaré dans l'Armenian Weekly du 10 avril 1936 : « Aujourd’hui, l’Allemagne et l’Italie sont fortes car, comme nations, elles vivent et respirent en termes de race. »

Nejdeh est toujours un héros pour la FRA, particulièrement en Amérique du nord (États-Unis et Canada), où il a créé la branche de jeunesse du parti, et en Arménie, où plusieurs statues de Nejdeh ont été érigées. En France, elle est quelquefois embarrassée par les années nazies de Nejdeh, mais la branche française du parti Dachnak n'éprouve en revanche aucune difficulté à se revendiquer de Hratch Papazian, autre dirigeant historique du parti, qui s'est lui aussi mis au service du Troisième Reich... L'article ouvertement raciste de Laurent Leylekian, paru sur le site de France-Arménie (organe de la FRA) en 2009 montre que le tsegagron est toujours d'actualité. Il est déplorable qu'aucune association franco-turque ou franco-azerbaïdjanaise ne l'ait poursuivi pour incitation à la haine raciale. M. Leylekian a en revanche été poursuivi pour diffamation par mon amie Sirma Oran (et il a été condamné), ce qui a entraîné son départ de France-Arménie et la fermeture du site france-armenie.net Il reste un autre site de ce journal (france-armenie.fr), mais qui ne publie presque rien. L'extrême violence du ton employé plus récemment par certains rédacteurs de l'Armenian Weekly (organe de la FRA publié à Boston) montre que M. Leylekian n'est pas un cas unique.

- Où sont regroupées les archives du mouvement? On parle de la Californie, est-ce exact?

Non, ce sont les archives du Hintchak qui sont en Californie, et plus précisément à Los Angeles. Celles de la FRA sont à Watertown, à côté de Boston. Stefano Trinchese, professeur d'histoire à l'université de Chieti, a demandé, il y a environ vingt-cinq ans, à y travailler : il n'a même pas reçu de réponse. J'ai écrit plusieurs fois et appelé au téléphone ce dépôt d'archives, en 2014 et 2019, sans jamais obtenir de réponse non plus. L'historienne Houri Berberian a pu y travailler pour sa thèse sur les Arméniens d'Iran de 1905 à 1911, mais quand elle a mené une recherche sur Abraham Giulkhandanian, autre dirigeant de la FRA qui a collaboré avec les nazis, les archives du parti lui ont été complètement fermées : cf. Houri Berberian, « From Nationalist-Socialist to National Socialist? The Shifting Politics of Abraham Giulkhandanian », dans Bedross Der Matossian (dir.), The First Republic of Armenia (1918-1920) on Its Centenary: Politics, Gender, and Diplomacy, Fresno, California State University, 2020, pp. 53-88.

La FRA et le Hossank (petit parti fondé par Souren Begzadian, fils d'un dirigeant de la FRA) ont fourni à l'Allemagne nazie environ 20 000 hommes pour la Wehrmacht, environ 11 000 pour la SS et environ 4 000 pour des unités logistiques. Le terme Légion arménienne est parfois employé pour désigner les volontaires de la Wehrmacht, notamment le 812e bataillon arménien, dirigé par Drastamat « Dro » Kanayan, principal dirigeant de la FRA de 1923 à sa mort, en 1956. Nejdeh a joué un rôle essentiel dans le recrutement de volontaires, notamment en Bulgarie (il avait servi dans l'armée bulgare en 1912-1913). La justification a posteriori qu'a présentée la FRA (il fallait « protéger les Arméniens ») est une ineptie : contrairement aux Slaves (Ukrainiens, Biélorusses, Russes...), les Arméniens ont été classés comme Aryens par les nazis dès 1933, notamment à la demande de Paul Rohrbach, président de l'association Allemagne-Arménie et inspirateur d'Adolf Hitler (certaines formules de Mein Kampf sont littéralement recopiées de Rohrbach), de Johann von Leers (le collaborateur préféré de Joseph Goebbels), ardent arménophile, et d'Alfred Rosenberg, un des principaux dirigeants nazis, converti à l'arménophilie après de longs échanges avec la FRA, au tournant des années 1920 et 1930.

- Quelles ont été les actions de terrain menées par la Légion Arménienne pendant le second conflit mondial? Rôle de Dro et de Ndjeh dans cet épisode?

Les volontaires arméniens de la Wehrmacht et de la SS ont majoritairement combattu sur le front de l'Est, et certains ont suivi de près les Einsatzgruppen, unités spécialisées dans l'extermination des Juifs et des Tsiganes. Le rapport entre les deux n'a pas encore fait l'objet d'une étude digne de ce nom. Ce qui est mieux connu, c'est l'extrême sauvagerie de ceux qui ont servi en France. Par exemple, l'un de ces volontaires a été exécuté sommairement par des soldats français en août 1944, parce qu'il avait coupé les doigts de ses victimes adultes et crucifié un bébé de quelques mois (Jacques Robichon, Le Débarquement de Provence, Paris, J’ai lu, 1970, pp. 523-524).

Contrairement à Andrey Vlassov (général russe passé du côté nazi par conviction que le stalinisme était voué à disparaître), qui s'est retourné in extremis contre le Troisième Reich, les volontaires arméniens ont servi leurs maîtres nazis jusqu'au bout, or Vlassov a été condamné à mort et exécuté par la justice soviétique, alors que Nejdeh n'a été condamné qu'à vingt-cinq ans de goulag. Il a été discrètement assassiné en 1955, après la mort de Staline, et à une époque où la répression en URSS régressait — encore un sujet pour de futures recherches. Les comparaisons avec l'OUN-B ukrainienne sont tout simplement bouffonnes : l'OUN-B a été décapitée par la Gestapo en 1941, son chef Stepan Bandera a été incarcéré, et la collaboration tactique avec les nazis, essayée en désespoir de cause, a pris fin en octobre 1942, cédant place à un combat de front contre les nazis et les communistes.

- Comment cette doctrine nationaliste et racialiste peut-elle s'accommoder du marxisme-léninisme auquel elle semble se référer?

La FRA ne s'est jamais prétendue marxiste-léniniste, même quand elle s'est mise au service de l'URSS, mais effectivement, elle se réclame du socialisme démocratique quand cela l'arrange, pour obtenir le soutien d'Olivier Faure ou de Raphaël Glucksmann, par exemple. La contradiction ne l'a jamais effrayée. Aux États-Unis, elle utilise depuis son arrivée dans ce pays, fin XIXe, les pires préjugés antimusulmans, invite pour des conférences Peter Balakian (cité comme une référence par le terroriste antimusulman Anders Breivik dans son Manifeste (Wayback Machine), mais elle vient d'apporter son soutien à Abdul El-Sayed, candidat démocrate aux sénatoriales et musulman pratiquant. Elle tente de séduire en France par un discours occidentaliste, alors que son principal dirigeant en France, Franck « Mourad » Papazian, a vitupéré la politique de Nikol Pachinyan consistant à prendre des distances avec la Russie, alors que la branche libanaise de la FRA est l'alliée du Hezbollah depuis (Sources sur la question arménienne: Nationalisme arménien et islamisme chiite ) et que sa branche iranienne est l'unique parti arménien qui ait continué ses activités en Iran après la révolution islamique de 1979.

Malheureusement, ce parti est très peu connu. L'unique ouvrage universitaire qui lui soit consacré en français, Guerre et terrorisme arméniens de Gaïdz Minassian, paru en 2002 aux Presses universitaires de France, est épuisé. Personne, à ma connaissance, ne l'a montré aux élus qui fréquentent la FRA sans la connaître.