BAKOU N’ENTEND LAISSER PERSONNE LUI DICTER SES AMITIÉS

Analyses
17 Octobre 2026 20:24
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BAKOU N’ENTEND LAISSER PERSONNE LUI DICTER SES AMITIÉS

En politique internationale, un paradoxe revient fréquemment : les États qui invoquent le plus haut la liberté de choix, la souveraineté et le droit des peuples à déterminer leur propre avenir ne sont pas toujours disposés à appliquer ces principes aux autres. Tant que leurs propres intérêts sont en jeu, l’indépendance de leur politique étrangère apparaît comme une valeur incontestable. Mais dès qu’un autre pays entreprend de nouer des relations avec des partenaires de son choix, les discours sur l’égalité cèdent la place aux leçons de morale, aux revendications et aux tentatives de lui dicter ses amitiés ou de lui déconseiller certains rapprochements.

Depuis son indépendance, l’Azerbaïdjan a été confronté à plusieurs reprises à ce type d’attitude. Le pays affirme avec constance que la politique étrangère d’un État souverain ne saurait être dictée par les préférences, les affinités politiques ou les exigences de tierces parties. Elle doit reposer sur les intérêts nationaux, les avantages mutuels et le respect des partenaires. C’est précisément cette approche qui permet à l’Azerbaïdjan d’entretenir des relations avec des États en profond désaccord les uns avec les autres, sans transformer sa diplomatie en instrument des rivalités géopolitiques d’autrui.

Les événements récents illustrent cette logique. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a reçu le nouvel ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de l’Inde, Abhay Kumar, qui lui a remis ses lettres de créance. Au cours de leur entretien, les deux parties ont évoqué les perspectives de coopération bilatérale dans différents domaines, ainsi que les liens historiques et culturels entre les peuples azerbaïdjanais et indien. Les contacts entre Ilham Aliyev et le Premier ministre indien Narendra Modi, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), organisé à Bichkek en septembre dernier, ont également été mentionnés.

Cet épisode diplomatique n’a, en soi, rien de surprenant. L’Inde est une grande puissance démographique, dotée d’un potentiel économique considérable et d’une influence croissante sur la scène internationale. Le développement des relations avec New Delhi ouvre des perspectives de coopération dans le commerce, l’industrie, les technologies, l’éducation et bien d’autres secteurs. L’Azerbaïdjan a tout intérêt à élargir le cercle de ses partenaires économiques et à consolider sa position internationale. Le maintien d’un dialogue constructif avec l’Inde répond donc aux intérêts parfaitement compréhensibles de Bakou.

Mais le tableau diplomatique ne s’arrête pas là. Presque au même moment, l’Azerbaïdjan a manifesté sa volonté de poursuivre le renforcement de ses relations avec le Pakistan, un pays en proie à des différends profonds et anciens avec l’Inde. Le ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères a ainsi présenté ses condoléances au Pakistan à la suite de l’effondrement du toit d’une école privée à Peshawar, une catastrophe qui a coûté la vie à des élèves et à un enseignant.

Quelques jours auparavant, le nouvel ambassadeur d’Azerbaïdjan au Pakistan, Irfan Davudov, avait remis ses lettres de créance au président pakistanais Asif Ali Zardari. À l’issue de la cérémonie, une rencontre avait eu lieu au cours de laquelle le diplomate avait transmis au dirigeant pakistanais les salutations et les meilleurs vœux d’Ilham Aliyev. Asif Ali Zardari avait félicité l’ambassadeur pour sa nomination, l’avait remercié pour ce message et l’avait chargé de transmettre au président azerbaïdjanais son profond respect ainsi que ses vœux les plus chaleureux.

Le président pakistanais a salué le niveau des relations d’amitié et de fraternité entre les deux pays. Il a également souligné l’importance de consolider davantage leurs liens politiques en développant la coopération économique, en augmentant les échanges commerciaux et en encourageant les investissements réciproques. Ainsi, Bakou entretient simultanément des contacts diplomatiques avec New Delhi et Islamabad, sans considérer ces deux orientations comme incompatibles.

C’est là que réside la différence fondamentale entre une politique étrangère indépendante et la volonté d’intégrer un État aux rivalités des autres. Certes, les relations de l’Azerbaïdjan avec l’Inde et le Pakistan ont des histoires distinctes, des spécificités propres et des perspectives différentes. Bakou n’est pas tenu de les placer artificiellement sur un pied d’égalité dans tous les domaines, ni de faire comme si les dossiers bilatéraux ne comportaient aucune difficulté. Mais les divergences entre ces deux pays ne signifient nullement que l’Azerbaïdjan devrait renoncer à coopérer avec l’un pour prouver sa loyauté envers l’autre.

Pourquoi un État souverain devrait-il accepter une telle logique ? Sur quelle base une tierce partie pourrait-elle s’attendre à ce que son conflit avec un pays donné devienne automatiquement celui de tous ses partenaires ? Et pourquoi des relations fondées sur des intérêts réciproques devraient-elles être sacrifiées aux ambitions politiques d’autrui ?

La réponse est évidente : chaque État est seul habilité à définir les priorités de sa politique étrangère, dès lors qu’il agit dans le respect du droit international et des engagements qu’il a souscrits.

C’est précisément là que réside la portée concrète d’une diplomatie multivectorielle. Celle-ci ne consiste ni à renoncer à ses principes, ni à chercher à plaire à tout le monde, ni à abandonner ses positions sur les questions essentielles. Elle exige, au contraire, une compréhension claire des intérêts nationaux, une capacité à évaluer les risques et la volonté de prendre des décisions de manière autonome, même lorsque celles-ci ne correspondent pas aux attentes de certains acteurs extérieurs.

L’Azerbaïdjan poursuit son propre agenda. Sa sécurité, son développement économique, l’élargissement de ses débouchés à l’exportation, l’attraction des investissements, le renforcement des corridors de transport et de logistique ainsi que l’amélioration de sa compétitivité internationale figurent parmi ses priorités. La réalisation de ces objectifs suppose de maintenir des relations avec un large éventail de pays, y compris ceux qui connaissent des différends politiques, territoriaux ou économiques entre eux.

Le développement des relations avec l’Inde empêche-t-il l’Azerbaïdjan de renforcer sa coopération avec le Pakistan ? Un partenariat avec Islamabad ferme-t-il automatiquement les portes du dialogue avec New Delhi ? Si la réponse à ces questions est négative, toute tentative de présenter ces relations comme incompatibles revient à vouloir imposer à Bakou une grille de lecture qui n’est pas la sienne.

Une telle démarche est inacceptable. L’Azerbaïdjan ne prétend pas décider avec quels pays les autres États doivent coopérer ni comment ils doivent organiser leurs relations avec des tiers. Bakou est en droit d’attendre la même attitude à son égard. Il ne s’agit ni d’un privilège ni d’une revendication de statut particulier, mais d’un principe fondamental : l’égalité souveraine des États.

Lorsque des partenaires adoptent un ton paternaliste à l’égard de l’Azerbaïdjan, ils risquent d’obtenir l’effet inverse de celui qu’ils recherchent. Une telle attitude ne renforce ni la confiance ni la stabilité des relations bilatérales. Elle crée, au contraire, des tensions inutiles là où pourraient se développer des projets économiques, un dialogue politique et une coopération mutuellement bénéfique.

Par Akper Gassanov