Le président azerbaïdjanais a profité du sommet de la CICA, à Bakou, pour élargir son propos aux défaillances de la diplomatie internationale. L’enjeu est désormais de faire en sorte que la paix, acquise après des décennies de conflit, ne se réduise pas à une trêve précaire.
Une question dérangeante se trouve au cœur de la politique internationale : que se passe-t-il lorsque les règles censées régir les relations entre États sont bafouées et que les institutions chargées de les faire respecter restent inactives ?
Le président Ilham Aliyev a placé cette question au centre de son discours lors du septième sommet de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), organisé à Bakou. Si une grande partie de son intervention a porté sur le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, son argumentation dépassait largement le cadre du Caucase du Sud. Elle concernait la crédibilité du droit international, les conséquences des échecs diplomatiques et les conditions nécessaires à la pérennité de la paix.
L’argument central du président azerbaïdjanais est simple : les organisations internationales ne peuvent prétendre défendre un ordre fondé sur des règles tout en tolérant que leurs propres décisions restent inappliquées pendant des décennies. À ses yeux, l’expérience de l’Azerbaïdjan illustre de manière particulièrement frappante cette contradiction.
Pour un pays qui a recouvré son indépendance en 1991, l’héritage du conflit du Karabagh a profondément marqué la sécurité nationale, la politique étrangère et les relations avec les institutions internationales. Le président Aliyev a rappelé qu’environ 20 % du territoire internationalement reconnu de l’Azerbaïdjan étaient restés sous occupation arménienne pendant près de trente ans, tandis que des centaines de milliers d’Azerbaïdjanais étaient contraints de quitter leurs foyers. Selon lui, la réaction de la communauté internationale n’a pas été à la hauteur de l’ampleur du problème.
L’exemple le plus significatif est celui du Conseil de sécurité des Nations unies. En 1993, celui-ci a adopté quatre résolutions exigeant le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés. Pourtant, ces résolutions sont restées inappliquées pendant des décennies.
Pour le président azerbaïdjanais, il ne s’agit pas simplement d’un grief historique, mais de la preuve d’une faiblesse structurelle du système international : l’écart entre la proclamation d’un principe et les moyens mis en œuvre pour garantir son respect.
La critique du président soulève également une question qui dépasse largement le cas de l’Azerbaïdjan : quelle valeur accorder aux résolutions internationales si leur application dépend de calculs politiques plutôt que de règles appliquées de manière cohérente ?
Le droit international est souvent présenté comme le fondement d’un ordre mondial stable. Mais son autorité ne repose pas uniquement sur les principes inscrits dans les traités et les résolutions. Elle dépend aussi de la volonté des États et des institutions internationales d’agir lorsque ces principes sont violés.
Dans son discours au septième sommet de la CICA, le président Aliyev a affirmé que l’Azerbaïdjan s’était précisément heurté à cette contradiction. Les Nations unies avaient adopté des résolutions, les négociations diplomatiques s’étaient poursuivies et le Groupe de Minsk de l’OSCE avait été créé pour rechercher un règlement du conflit. Pourtant, selon lui, ces mécanismes n’avaient pas permis d’aboutir à une solution durable.
Créé en 1992, le Groupe de Minsk a fait l’objet de critiques particulièrement sévères de sa part. Le président a reproché au processus de médiation d’avoir contribué au maintien du statu quo plutôt qu’au règlement du conflit.
Il importe toutefois de distinguer la mise en évidence des limites des institutions internationales de la conclusion selon laquelle le recours à la force militaire constituerait la solution. Les organisations internationales évoluent dans un système politique où les États défendent des intérêts concurrents et où les mécanismes d’application des décisions sont souvent limités par les positions des membres les plus puissants. Réformer ce système est autrement plus complexe que d’en dénoncer les insuffisances.
La question soulevée par le président Aliyev mérite néanmoins d’être prise au sérieux. Si les États en viennent à considérer que les institutions internationales sont incapables de protéger leur intégrité territoriale ou de faire appliquer les décisions prises en leur nom, la confiance dans la diplomatie multilatérale ne peut que s’éroder.
Le président Ilham Aliyev a par ailleurs expliqué la réponse militaire finalement apportée par l’Azerbaïdjan par des décennies de conflit non résolu et par l’incapacité des négociations à déboucher sur un règlement acceptable pour Bakou.
La guerre de 44 jours de 2020 a profondément modifié la situation sur le terrain. L’Azerbaïdjan a repris le contrôle de vastes territoires, tandis que l’accord de cessez-le-feu du 10 novembre a mis fin aux combats à ce stade. Trois ans plus tard, en septembre 2023, l’Azerbaïdjan a rétabli son contrôle sur le reste du territoire du Karabagh.
Le président azerbaïdjanais a présenté ces événements comme le rétablissement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de son pays. Il a également soutenu que l’incapacité de la communauté internationale à faire appliquer ses résolutions antérieures avait contribué à créer les conditions dans lesquelles une confrontation militaire était devenue possible.
Dans son récit, la responsabilité du conflit incombe avant tout à l’Arménie et aux acteurs internationaux dont il estime qu’ils ont facilité sa politique. Cette interprétation occupe une place centrale dans la position officielle de l’Azerbaïdjan. Une analyse complète du conflit doit cependant également tenir compte des récits concurrents, des pertes subies et des craintes qui ont façonné les sociétés arménienne et azerbaïdjanaise.
L’essentiel de l’argumentation du président Aliyev n’est pas que l’Azerbaïdjan a remporté une guerre. C’est qu’un processus diplomatique incapable de traiter les causes profondes d’un différend risque d’enfermer les parties dans un cycle de confrontation, dont les conséquences finissent par dépasser le cadre des négociations.
Il s’agit, plus précisément, d’un avertissement que les institutions internationales devraient prendre au sérieux. Car la victoire ne garantit pas toujours la paix.
Le passage sans doute le plus significatif, sur le plan politique, du discours du président azerbaïdjanais est celui où il a délaissé la question de la guerre pour s’intéresser à ce qui devait lui succéder.
Il a insisté sur le fait que l’Azerbaïdjan n’avait pas cherché à se venger de l’Arménie après des décennies de souffrances et de destructions. Au contraire, a-t-il affirmé, Bakou avait proposé la paix après avoir rétabli son intégrité territoriale. Ce message remplit une fonction importante dans le discours diplomatique de l’Azerbaïdjan, qui présente l’issue militaire non comme une fin en soi, mais comme le point de départ d’une relation différente avec son voisin.
La paix exige toutefois davantage que la victoire. Une issue militaire peut régler la question du contrôle territorial sans pour autant effacer automatiquement les griefs historiques, rétablir la confiance ou éliminer les incitations politiques à une reprise des hostilités.
Dans la suite de son intervention, le président Ilham Aliyev a également mis en avant la place de l’Azerbaïdjan dans le système international. Situé entre l’Europe et l’Asie, le pays cherche de plus en plus à se présenter comme une plateforme de connexion dans les domaines des transports, de l’énergie, du commerce et du dialogue politique. Le président Aliyev a lié cette vocation à la politique étrangère indépendante de l’Azerbaïdjan, en mettant l’accent sur l’égalité souveraine des États, la non-ingérence dans les affaires intérieures et le respect de l’intégrité territoriale.
Ces principes revêtent une importance particulière pour un pays qui cherche à renforcer son influence diplomatique dans plusieurs régions tout en entretenant des relations avec des partenaires dont les intérêts ne convergent pas toujours.
La CICA offre un cadre à cette ambition. Cette instance réunit des États asiatiques autour du dialogue, du renforcement de la confiance et de la coopération face aux défis communs. Sous la présidence azerbaïdjanaise, Bakou a notamment mis en avant la connectivité des transports, la numérisation, la protection de l’environnement, le tourisme, l’éducation et la coopération scientifique.
Aliyev s’est également félicité de la prolongation de deux années supplémentaires du mandat de l’Azerbaïdjan à la présidence de la CICA, y voyant un signe de confiance dans les efforts déployés par son pays pour renforcer l’organisation.
Ces initiatives répondent incontestablement à des objectifs stratégiques. Elles reflètent non seulement la puissance économique et militaire du pays, mais aussi sa capacité à nouer des partenariats et à contribuer à la coopération régionale.
Pour l’Azerbaïdjan, la connectivité ne représente pas seulement une opportunité économique : elle constitue également un instrument diplomatique. Les corridors de transport, en particulier, peuvent favoriser l’interdépendance commerciale tout en créant des incitations concrètes pour que les acteurs régionaux préservent la stabilité.
La connectivité ne saurait cependant garantir, à elle seule, la sécurité. La coopération économique fonctionne au mieux lorsqu’elle repose sur des règles prévisibles, des engagements crédibles et un environnement politique dans lequel les désaccords peuvent être gérés sans retour à la confrontation.
C’est pourquoi la question du droit international soulevée dans le discours du président Ilham Aliyev est étroitement liée aux ambitions plus larges de l’Azerbaïdjan. La volonté du pays de devenir un pont entre plusieurs régions dépend, en partie, de la capacité de celles-ci à maintenir un environnement international stable et prévisible.
Le discours prononcé par le président Aliyev à Bakou s’enracine dans l’expérience nationale de l’Azerbaïdjan. Mais la question la plus importante qu’il soulève concerne l’avenir de la diplomatie multilatérale.
La communauté internationale ne peut empêcher toutes les guerres ni garantir que chaque différend sera résolu par une seule résolution, un mécanisme de médiation ou une déclaration de sommet. Mais les institutions qui échouent à répétition à transformer leurs décisions en résultats concrets risquent d’affaiblir les principes mêmes qu’elles ont été créées pour défendre.
Par Elnur Enveroglu