AZERBAIDJAN ET TURKMENISTAN: DE LA RIVALITE AU PARTENARIAT

Analyses
23 Juin 2026 17:18
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AZERBAIDJAN ET TURKMENISTAN: DE LA RIVALITE AU PARTENARIAT

La visite du président turkmène Serdar Berdimuhamedov à Bakou témoigne de la profonde transformation des relations entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, qui sont passées, ces dernières années, d’une logique de rivalité à un véritable partenariat stratégique. Elle est bien plus qu’un simple événement diplomatique de routine.

À l’heure où la carte des transports et de la logistique en Eurasie connaît une profonde mutation, le tandem azerbaïdjano-turkmène s’impose comme l’un des piliers majeurs du Corridor médian en plein développement. Cette évolution revêt une importance particulière si l’on considère que le Turkménistan avait initialement choisi de rester à l’écart des grands projets d’intégration régionale.

En juillet 2025, Gurbanguly Berdimuhamedov , président du « Halk Maslahatyi» du Turkménistan et dirigeant national du peuple turkmène, a effectué sa première visite officielle en Azerbaïdjan. Après des années de distance vis-à-vis des initiatives de Bakou, ce déplacement - au cours duquel l’illustre invité a également visité les territoires azerbaïdjanais libérés - a constitué un jalon historique, marquant le début d’un véritable rapprochement entre les deux voisins de la Caspienne, fondé sur des intérêts communs.

Il n’y a pas si longtemps, les relations entre Bakou et Achgabat étaient loin d’être exemptes de tensions. Pendant de nombreuses années, les deux pays se sont opposés sur la délimitation de la mer Caspienne ainsi que sur la propriété de plusieurs gisements d’hydrocarbures. Achgabat s’était systématiquement alignée sur la position de l’Iran, ce qui avait retardé la conclusion d’un accord sur le statut juridique de la mer Caspienne. Aujourd’hui, cette question appartient au passé. La Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne a été signée puis ratifiée par le Parlement turkmène.

La volonté politique affichée par les dirigeants des deux pays a permis de surmonter ces différends de longue date. Un tournant décisif est intervenu en 2021 avec la signature d’un accord sur l’exploitation conjointe du gisement Dostlug (Dostyk), devenu le symbole d’une nouvelle ère dans les relations bilatérales. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan ne connaissent pratiquement plus de désaccords politiques majeurs. Au contraire, les deux États affichent un haut niveau de confiance mutuelle, illustré par des contacts réguliers au plus haut niveau et un dialogue politique soutenu.

Si l’énergie constituait autrefois le socle des relations bilatérales, le secteur des transports occupe désormais une place de plus en plus centrale.

À la suite de la réorientation mondiale des routes commerciales entre l’Asie et l’Europe, l’importance de la Route internationale transcaspienne de transport, également connue sous le nom de Corridor médian, s’est considérablement accrue. Dans ce cadre, le Turkménistan et l’Azerbaïdjan apparaissent comme des partenaires naturels. Les ports turkmènes situés sur la côte orientale de la mer Caspienne et les infrastructures de transport azerbaïdjanaises sur la rive occidentale forment ensemble un réseau logistique intégré reliant l’Asie centrale au Caucase du Sud, à la Turquie et aux marchés européens.

Pour Achgabat, l’Azerbaïdjan offre l’accès le plus court à la mer Noire et à la Méditerranée. Pour Bakou, le Turkménistan constitue une porte d’entrée essentielle vers l’Asie centrale ainsi qu’un acteur clé du Corridor médian.

C’est pourquoi de nombreux experts interprètent la visite actuelle de Berdimuhamedov avant tout comme une étape supplémentaire dans la coordination des politiques de transport des deux pays.

Parallèlement, le secteur énergétique continue de jouer un rôle fondamental dans les relations bilatérales, partageant désormais son importance avec la connectivité des transports. L’énergie demeure l’un des principaux moteurs de la coopération. La compagnie pétrolière nationale azerbaïdjanaise SOCAR a progressivement renforcé sa présence au Turkménistan, ouvrant un bureau de représentation à Achgabat en novembre 2023.

Le Turkménistan dispose de certaines des plus importantes réserves de gaz naturel au monde, mais ses infrastructures d’exportation restent largement orientées vers l’est, en particulier vers le marché chinois. L’Azerbaïdjan, en revanche, possède des réserves plus modestes, mais bénéficie d’un réseau d’approvisionnement unique vers l’Europe grâce au Corridor gazier méridional.

Depuis de nombreuses années, les experts évoquent la possibilité d’acheminer le gaz turkmène à travers la mer Caspienne vers l’Azerbaïdjan, puis vers l’Europe. Bien que de tels projets nécessitent des investissements considérables ainsi qu’une importante coordination politique, le rapprochement croissant entre Bakou et Achgabat ouvre aujourd’hui des perspectives inédites d’intégration énergétique.

Il convient de rappeler que l’idée du gazoduc transcaspien, initialement promue par les États-Unis, n’avait pas obtenu un soutien marqué d’Achgabat à l’époque. Fidèle à son approche traditionnellement prudente, le Turkménistan avait accueilli cette proposition avec scepticisme. Aujourd’hui toutefois, l’absence d’une telle infrastructure se fait de plus en plus sentir sur la rive orientale de la Caspienne. Récemment, les États-Unis ont relancé les discussions autour de ce projet longtemps resté en sommeil.

Au-delà de l’économie, les liens culturels et civilisationnels contribuent également au rapprochement entre les deux nations. Plus important encore, les deux pays appartiennent au monde turcique. Ils partagent des langues étroitement apparentées, des traditions historiques similaires et des racines culturelles communes.

Ces dernières années, la coopération humanitaire s’est considérablement développée. Le Turkménistan accueille régulièrement des manifestations culturelles azerbaïdjanaises, tandis que la collaboration dans les domaines de l’éducation et de la culture continue de s’intensifier. Ces liens favorisent la coopération politique et créent des conditions propices à la mise en œuvre de grands projets interétatiques.

Une attention particulière doit être accordée à la construction par le Turkménistan d’une mosquée dans la ville libérée de Fuzuli. Le 7 octobre 2025, à l’occasion du 12e Sommet du Conseil des chefs d’État de l’Organisation des États turciques, tenu à Gabala, la cérémonie de pose de la première pierre de ce vaste complexe religieux a été organisée en ligne.

Le complexe s’étendra sur plus d’un hectare et comprendra deux minarets de 40 mètres de hauteur. Son dôme principal culminera à 30 mètres et la mosquée pourra accueillir jusqu’à 500 fidèles.

L’une des caractéristiques distinctives des relations entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan réside dans le fait qu’elles se développent sans être dirigées contre un quelconque pays tiers.

Bakou comme Achgabat mènent des politiques étrangères pragmatiques. Le Turkménistan conserve son statut internationalement reconnu d’État neutre, tandis que l’Azerbaïdjan poursuit une diplomatie équilibrée et multidirectionnelle. Néanmoins, le renforcement des liens entre les deux pays revêt une portée régionale plus large.

Le partenariat croissant entre Bakou et Achgabat renforce objectivement l’importance de la région caspienne sur la scène internationale. Dans un contexte marqué par l’intérêt grandissant de la Chine, de l’Union européenne, de la Turquie et des États d’Asie centrale pour le Corridor médian, la coopération azerbaïdjano-turkmène devient l’un des moteurs de l’intégration eurasienne.

La visite du président Serdar Berdimuhamedov à Bakou peut ainsi être considérée comme la confirmation que l’Azerbaïdjan et le Turkménistan sont entrés dans une nouvelle phase de leurs relations. Alors qu’autrefois l’accent était mis sur la résolution des différends, l’objectif est désormais de valoriser conjointement les avantages géographiques, les ressources énergétiques et les infrastructures de transport.

Plus important encore, les deux pays ne se perçoivent plus comme des concurrents dans l’espace caspien, mais comme des partenaires dans la réalisation de grands projets régionaux.

Cette réalité s’est clairement manifestée lors de la visite actuelle de Berdimuhamedov à Bakou, où les deux parties ont réaffirmé leur volonté de poursuivre leur coopération et de se soutenir mutuellement.

Le 22 juin, les présidents Ilham Aliyev et Serdar Berdimuhamedov ont participé en ligne à une cérémonie marquant le transfert du pétrolier « Dostlug », construit aux chantiers navals de Bakou et offert au Turkménistan.

Plusieurs accords bilatéraux ont également été signés à Bakou, dont une déclaration conjointe des chefs d’État.

Les documents conclus couvrent notamment les domaines des transports, des douanes, de la politique sociale, du secteur bancaire, de la santé, de la sécurité, de l’énergie, de l’agriculture et de l’industrie.

Pris dans son ensemble, le dernier déplacement de Berdimuhamedov à Bakou démontre que l’Azerbaïdjan et le Turkménistan progressent résolument vers un partenariat stratégique durable.

À une époque où les routes traditionnelles et les cadres de coopération établis perdent de leur fiabilité et où les équilibres géopolitiques mondiaux évoluent rapidement, les deux nations riveraines de la Caspienne parviennent à identifier des intérêts communs et à bâtir un terrain d’entente. Leur partenariat croissant devient un facteur de plus en plus important dans la configuration future du paysage économique et politique de l’Eurasie.

Par Tural Heybatov