LES SCULPTURES EN PIERRE DE L'AZERBAIDJAN - PARTIE III

Analyses
9 Février 2026 22:48
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LES SCULPTURES EN PIERRE DE L'AZERBAIDJAN - PARTIE III

La sculpture sur pierre de l’Azerbaïdjan séduit par la richesse et la diversité de ses formes, reflétant les profondeurs de la culture populaire et la vision du monde propres aux différentes époques historiques. Les sculptures zoomorphes occupent une place toute particulière : elles incarnent de manière symbolique des croyances et des représentations anciennes liées à la force, à la fertilité et à la protection. Parmi elles, les figures de béliers (ou de moutons) et de chevaux tiennent un rôle central et s’inscrivent au cœur de la tradition culturelle de la région.

La large diffusion de ces images est étroitement liée aux croyances totémiques des ancêtres des Azerbaïdjanais modernes et témoigne de leur univers spirituel. Ces monuments ne se distinguent pas seulement par leur haute valeur artistique : ils offrent également un éclairage précieux sur les dimensions sociales et religieuses de la vie des communautés anciennes. Ils constituent une couche singulière du patrimoine national, où l’art se confond avec l’identité culturelle du peuple.

L’image du bélier - animal cultuel vénéré depuis des siècles - est particulièrement répandue dans la sculpture sur pierre. Ces œuvres sont les plus nombreuses au Nakhchivan, au Karabakh et à Gandja, mais aussi dans les régions de Kalbajar, Aghdam, Tovuz, Gazakh, Lachin et Lerik. Lors de l’élaboration de la carte archéologique de l’Azerbaïdjan, l’archéologue V. M. Sysoev a également recensé des sculptures en pierre sur la péninsule d’Absheron et dans les cimetières musulmans du Chirvan, où elles continuent, jusqu’à aujourd’hui, d’incarner de manière expressive des croyances anciennes et une tradition culturelle profondément enracinée.

Toutes ces sculptures sont des œuvres d’art authentiques. La plupart datent des XIIIᵉ-XIXᵉ siècles. On connaît cependant des exemples bien plus anciens de figures zoomorphes, notamment des représentations de béliers mises au jour lors de fouilles archéologiques en Azerbaïdjan et datées des Vᵉ-IIIᵉ millénaires avant notre ère. Ainsi, dans la région de Jalilabad, sur le site archéologique de Khudutapa, des spécimens précoces de ce type de sculpture ont été identifiés.

Le culte du bélier (mouton) existe chez les peuples turciques depuis l’Antiquité et revêt une profonde signification symbolique. Selon la vision du monde des anciens Turcs, la figure du bélier offrait au défunt la possibilité de revenir de l’au-delà vers une nouvelle existence, dans le monde de la lumière. Le bélier était également perçu comme un symbole de l’inviolabilité du pouvoir. Dans la tradition populaire, ces sculptures sont connues sous le nom de goch dash.

Les béliers noirs faisaient l’objet d’une vénération particulière. Des images de béliers aux cornes puissantes et étroitement enroulées ont été reproduites pendant des siècles par des générations de potiers et de tailleurs de pierre. Le bélier remplissait une fonction talismanique : il était censé repousser les forces maléfiques et attirer les puissances bienveillantes et leur protection. Des échos de ces croyances ancestrales subsistent encore aujourd’hui : dans certaines régions du pays, des crânes de béliers sont toujours utilisés pour orner l’entrée des maisons ou des cours, en tant que symboles de protection, de prospérité et de lien avec la mémoire spirituelle pluriséculaire des ancêtres.

Nombre de sculptures zoomorphes se distinguent par leurs dimensions imposantes. Certaines sont exécutées de manière schématique et volontairement fruste, tandis que d’autres frappent par le haut niveau de maîtrise artistique. Les flancs et le dos étaient souvent ornés de compositions en relief et de motifs décoratifs, parmi lesquels figurent parfois des inscriptions en écriture arabe. Fait notable, des scènes de chasse sont fréquemment sculptées sur certains béliers de pierre, aux côtés des inscriptions.

Un exemple particulièrement éloquent de l’iconographie du bélier est fourni par les stèles funéraires en pierre découvertes dans la région de Yardimli. Dans le milieu académique, leur datation fait l’objet de divergences : certains chercheurs les attribuent aux XIVᵉ-XVᵉ siècles, tandis que d’autres les situent aux XVIᵉ-XVIIᵉ siècles. Malgré ces désaccords chronologiques, les spécialistes s’accordent unanimement sur la grande valeur artistique de ces monuments et sur leur importance de leur signification pour une bonne compréhension des traditions culturelles et religieuses de l’Azerbaïdjan.

Cette variabilité dans la datation ne fait que souligner le caractère stratifié du développement de la sculpture sur pierre dans la région. Les œuvres elles-mêmes demeurent une source essentielle pour l’étude du monde spirituel des ancêtres. Les figures de Yardimli se distinguent par la finesse et la clarté de leur exécution. À leur observation, le savoir-faire des anciens tailleurs de pierre frappe immédiatement. L’attention se porte tout particulièrement sur les ornements et le degré élevé de détail : contrairement aux sculptures de béliers d’autres régions d’Azerbaïdjan, les queues et d’autres éléments secondaires y sont également représentés, bien que de façon schématique, conférant aux figures vitalité et individualité. Les animaux sont figurés dans une posture calme et équilibrée, empreinte d’attente, donnant l’impression d’une garde symbolique veillant sur le repos des défunts.

Aux côtés des images de béliers, les figures de chevaux en pierre sont également largement répandues en Azerbaïdjan. La représentation de cet animal, présente dans diverses formes d’art, portait une forte charge symbolique. Le cheval était associé à la richesse, à la virilité, au courage et à la fidélité, tandis que certains de ses attributs - le fer à cheval ou la queue, par exemple - faisaient office de talismans et d’objets protecteurs.

Les sculptures de chevaux découvertes dans les cimetières musulmans de Nakhchivan, Gandja, Shamkir, Gazakh, Tovuz, Gadabay, Aghdam, Lachin et d’autres régions étaient, en règle générale, dédiées à des guerriers ou à des notables urbains. Elles symbolisaient leur bravoure, leur vaillance militaire et leur force vitale, servant à la fois de stèles funéraires et de marqueurs expressifs du respect et de la vénération publics.

L’image du cheval en tant qu’animal sacré est vivement reflétée dans l’épopée populaire Le Livre de Dede Korkut. Malgré les différences d’époque, la plupart des représentations de chevaux en pierre présentent des similitudes dans leurs éléments décoratifs. Les sculptures montrent un équipement équestre complet taillé dans la pierre : brides, poitrails, sangles, croupières, étriers et selles. Ces détails revêtent une valeur non seulement artistique, mais aussi historique, car des formes analogues d’ornementation caractérisaient autrefois le harnachement des montures chez les peuples de l’Asie centrale. Outre l’équipement, des éléments d’armement - arc et flèches, carquois, sabre, lasso - ainsi que des scènes de chasse étaient souvent représentés sur les surfaces des figures, soulignant le lien étroit entre la sculpture et le mode de vie ainsi que les réalités culturelles de son époque.

Les sculptures de béliers et de chevaux en pierre reflètent non seulement les traditions artistiques de l’Azerbaïdjan, mais aussi les dimensions sociales, militaires et cultuelles de la vie de son peuple. Il faut souligner que de précieux exemples de cet art sont conservés dans les collections du musée d’histoire et d’ethnographie de Gandja, ainsi que dans les musées de Bakou, où ils sont considérés comme parmi les témoignages les plus importants du riche patrimoine artistique et culturel du pays.

Des images zoomorphes similaires dans la sculpture sur pierre se retrouvent également chez d’autres peuples turciques - Kazakhs, Turcs et bien d’autres - attestant d’une profonde parenté culturelle et de traditions artistiques partagées. Ces parallèles mettent en lumière des racines communes, une continuité historique et une identité civilisationnelle unifiée des peuples turciques, exprimées à travers le symbolisme animal et les formes de l’art sacré.

Par sa diversité et sa force expressive, la sculpture sur pierre de l’Azerbaïdjan reflète les couches profondes de la culture populaire, des perceptions spirituelles et de la mémoire historique. Ces œuvres ne sont pas seulement des créations artistiques de grande valeur : elles sont aussi des vecteurs vivants de la mémoire du passé, reliant les générations et illustrant la continuité du patrimoine culturel. Dans le contexte contemporain, elles continuent d’incarner des symboles de force, de courage et de protection.