L'ENERGIE POUR L'EUROPE: GAZ RUSSE? GAZ D'AZERBAIDJAN?

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9 Février 2026 16:20
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L'ENERGIE POUR L'EUROPE: GAZ RUSSE? GAZ D'AZERBAIDJAN?

L’Union européenne a de nouveau affiché une ligne dure : pas une seule molécule de gaz russe ne doit parvenir sur le territoire européen. L’adoption du règlement UE/261/2026, qui oblige les fournisseurs de gaz à prouver que leurs exportations ne sont pas d’origine russe, formalise cette ambition. Sur le papier, l’objectif est noble. Dans la pratique, toutefois, ce règlement révèle non seulement la détermination de l’UE à rompre ses liens énergétiques avec Moscou, mais révèle aussi une série de contradictions, d’amnésies sélectives et de mythes politiquement commodes — au détriment, de plus en plus souvent, de l’Azerbaïdjan, pris pour cible sans raison.

Les nouvelles règles exigent des exportateurs qu’ils présentent la preuve d’une origine non russe avant même que le gaz ne franchisse la frontière de l’UE, y compris aux points d’entrée comme la station de compression Strandzha-1 en Bulgarie. Le gaz entrant via des interconnexions avec la Russie ou la Biélorussie, ou par le gazoduc TurkStream, est désormais présumé russe par défaut, sauf démonstration contraire des exportateurs.

Cette approche n’est pas seulement technique. Elle traduit un virage idéologique vers une doctrine d’exclusion absolue — la conviction que l’Europe peut entièrement « purifier » son système énergétique de toute molécule russe. Or les flux énergétiques n’obéissent pas aux slogans politiques. Ils suivent la logique des infrastructures, les réalités géologiques et les contraintes physiques.

Nulle part ce décalage n’est plus évident que dans les accusations récurrentes selon lesquelles l’Azerbaïdjan réexporterait du gaz russe vers l’Europe sous couvert de ses propres livraisons. Cette thèse a refait surface en 2024, lorsque Politico a suggéré que la hausse des exportations azerbaïdjanaises pourrait masquer des volumes russes. Pourtant, cet argument circulait bien avant — et a déjà été réfuté, y compris par des responsables de l’UE.

Le porte-parole de la Commission européenne pour l’action climatique et l’énergie, Tim McPhie, a déclaré sans ambiguïté qu’il n’y avait pas de gaz russe dans les importations européennes en provenance d’Azerbaïdjan. Le raisonnement est simple : l’Azerbaïdjan exporte vers l’Europe bien plus de gaz qu’il n’en importe de Russie, ce qui rend mathématiquement impossible toute réexportation à grande échelle. L’UE, a-t-il souligné, n’importe de l’Azerbaïdjan que des ressources de la mer Caspienne.

Au-delà des volumes, la réalité technique est encore plus décisive. Le gaz russe ne peut pas, physiquement, entrer dans le Corridor gazier sud. Pour atteindre l’Europe, le gaz azerbaïdjanais s’écoule du gisement de Shah Deniz vers le terminal de Sangachal, puis dans le gazoduc du Caucase du Sud, avant de poursuivre par le TANAP (gazoduc transanatolien) et enfin le TAP (gazoduc transadriatique). Il n’existe aucune interconnexion physique entre ce système et les routes d’exportation russes. Aucun robinet à tourner. Aucun embranchement caché. Aucun point d’entrée alternatif.

Autrement dit, même si quelqu’un voulait mélanger du gaz russe au Corridor gazier sud, il ne le pourrait pas.

Et pourtant, le mythe persiste, en grande partie parce qu’il remplit une fonction politique. Il détourne l’attention de la dépendance prolongée de l’Europe à l’égard de l’énergie russe pendant la guerre en Ukraine et la reporte sur un suspect extérieur commode.

Pendant près de trois ans après le début de l’invasion à grande échelle, l’Europe a continué de recevoir des volumes importants de gaz russe par gazoduc, principalement via l’Ukraine. Ce n’est qu’en janvier 2025 que Kyiv a interrompu ce transit. Durant cette période, les États membres de l’UE ont versé à la Russie des centaines de milliards d’euros pour des combustibles fossiles. Selon le Center for Research on Energy and Clean Air (CREA), d’ici mai 2025, la Russie avait engrangé plus de 883 milliards d’euros de recettes issues des exportations de carburants depuis le début de la guerre, dont 209 milliards d’euros provenant des seuls pays de l’UE.

La BBC a également indiqué que le pétrole brut russe continue de circuler par oléoduc vers la Hongrie et la Slovaquie, et que le gaz russe parvient toujours en Europe via la Turquie, avec des volumes même en hausse.

Ces faits nuancent fortement la clarté morale aujourd’hui affichée par Bruxelles.

Avant la fermeture de la route de transit ukrainienne, des responsables européens auraient exploré des moyens de maintenir les flux de gaz russe via des arrangements alternatifs, notamment des scénarios dans lesquels des entreprises européennes achèteraient du gaz à l’Azerbaïdjan pour l’injecter ensuite dans des gazoducs russes à destination de l’Europe. L’objectif était la continuité de l’approvisionnement, non la pureté morale.

Ce n’est qu’après l’échec de ces options que l’UE a pleinement adopté la rhétorique de l’interdiction absolue.

Rien de tout cela ne signifie que l’UE ait tort de rechercher son indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. La diversification est rationnelle. La réduction de la vulnérabilité stratégique est sensée. Mais réécrire l’histoire récente et projeter la responsabilité sur l’Azerbaïdjan n’est ni juste ni honnête.

L’Azerbaïdjan s’est bâti une réputation de partenaire énergétique fiable précisément parce qu’il tient ses engagements, au moyen d’infrastructures transparentes et de contrats de long terme. Le Corridor gazier sud a été conçu, financé et construit pour acheminer le gaz caspien — et non le gaz russe — vers l’Europe. Toute son architecture reflète cet objectif.

Bakou n’a aucun intérêt à compromettre cette crédibilité en se livrant à des montages qui seraient aisément détectables par des vérifications techniques, documentaires et géochimiques.

L’Azerbaïdjan se conformera au nouveau règlement européen. Il fournira des certificats, des documents d’origine, des données techniques et toute preuve supplémentaire requise aux points d’entrée frontaliers. Cela ne fait aucun doute.

Ce qui doit être interrogé, en revanche, c’est le récit d’ensemble.

L’exigence soudaine de pureté moléculaire de l’Europe intervient après des années de compromis pragmatiques, de tolérance silencieuse et de paiements records à la Russie. Après avoir bénéficié de ces arrangements, Bruxelles cherche désormais à afficher sa fermeté morale en imposant des règles maximalistes et en prêtant l’oreille à des insinuations visant des partenaires qui ont, de manière constante, agi au sein de systèmes transparents et physiquement vérifiables.

La sécurité énergétique ne se construit pas sur une mémoire sélective et des tests de pureté symboliques.

Si l’UE veut réellement un avenir énergétique durable après la Russie, elle doit considérer les partenaires fiables comme des atouts, et non comme des suspects. L’Azerbaïdjan fait partie de la solution, pas du problème.