VOILA POURQUOI L'AZERBAIDJAN CONSTRUIT PLUSIEURS CORRIDORS PLUTOT QUE DE PRIVILEGIER UN SEUL ITINERAIRE

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4 Février 2026 14:37
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VOILA POURQUOI L'AZERBAIDJAN CONSTRUIT PLUSIEURS CORRIDORS PLUTOT QUE DE PRIVILEGIER UN SEUL ITINERAIRE

Dans le Caucase du Sud, les corridors de transport ne sont plus de simples lignes tracées sur une carte. Ils sont devenus des instruments de pouvoir, d’influence et de positionnement géopolitique à long terme. Celui qui contrôle la connectivité façonne les flux commerciaux, les alignements politiques et, en définitive, l’avenir de la région. Dans ce contexte, l’engagement simultané de l’Azerbaïdjan dans le chemin de fer Bakou–Tbilissi–Kars (BTK) et dans le corridor de Zanguezour (TRIPP) ne relève ni de l’hésitation ni de la contradiction, mais d’un choix stratégique délibéré : bâtir un réseau dense de routes plutôt que de miser sur un seul corridor.

Les accords récemment signés à Tbilissi entre BTKI Railways et les Chemins de fer géorgiens illustrent concrètement cette logique. En réglementant l’utilisation des infrastructures sur le tronçon Marabda–Akhalkalaki et les services terminaux à la gare d’Akhalkalaki, Bakou et Tbilissi renforcent l’ossature opérationnelle de la ligne BTK. Il ne s’agit pas de gestes symboliques. Ces accords interviennent après l’achèvement de vastes travaux de réhabilitation et de modernisation sur les 184 kilomètres du tronçon géorgien du BTK, qui ont porté la capacité annuelle d’un à cinq millions de tonnes. Cette seule modernisation envoie un signal clair : le BTK est préparé pour un nouveau palier d’importance stratégique.

Pourquoi est-ce crucial ? Parce que le Corridor médian évolue rapidement, passant du statut d’alternative conceptuelle aux routes eurasiennes traditionnelles à celui de véritable concurrent. Les échanges commerciaux entre la Géorgie et la Chine ont progressé de 40 % au cours des dix premiers mois de 2025, un chiffre éloquent. Les flux de marchandises entre l’Asie de l’Est et l’Europe augmentent, et les opérateurs recherchent des itinéraires diversifiés, politiquement stables et efficaces en termes de délais. Le BTK est conçu pour devenir l’une des artères centrales du Corridor médian, et l’Azerbaïdjan a bien compris que sa compétitivité exige des investissements constants et une coordination institutionnelle étroite.

Parallèlement, l’Azerbaïdjan promeut activement un autre projet d’envergure : le corridor de Zanguezour, également connu sous le nom de Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP). Certains observateurs, notamment en Géorgie et en Arménie, y voient le signe d’un changement de priorités de la part de Bakou. Cette interprétation est erronée.

L’Azerbaïdjan ne choisit pas entre le BTK et le TRIPP. Il développe consciemment les deux.

Cette approche à double voie repose sur un principe simple mais souvent négligé : le transit n’est pas un jeu à somme nulle. Les nouvelles routes n’affaiblissent pas automatiquement les corridors existants ; le plus souvent, elles augmentent le volume global des échanges et élargissent les options des chaînes logistiques. Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, les régimes de sanctions et les perturbations fréquentes, la redondance n’est pas un gaspillage — c’est une assurance stratégique.

Les dirigeants géorgiens semblent l’avoir compris. Le Premier ministre Irakli Kobakhidze a déclaré publiquement que les corridors alternatifs ne feraient que compléter la fonction de transit de la Géorgie, sans la remettre en cause. Le pays investit massivement dans ses infrastructures de transport en anticipant une croissance durable du transit, une attente parfaitement rationnelle. La Géorgie dispose déjà d’atouts qu’aucun nouveau corridor ne peut facilement reproduire : des ports de la mer Noire bien connectés au réseau ferroviaire, un écosystème logistique éprouvé et une longue expérience en tant que hub de transit entre l’Europe et l’Asie.

L’idée selon laquelle l’Arménie pourrait « remplacer » la Géorgie sur le Corridor médian après l’achèvement du TRIPP est donc irréaliste. Au mieux, l’Arménie pourrait capter une part limitée de cargaisons de faible volume. Les flux à grande échelle continueront de privilégier les itinéraires offrant des ports en eau profonde, des chemins de fer à forte capacité et une fiabilité opérationnelle éprouvée — autant d’éléments que la Géorgie possède.

Pour l’Azerbaïdjan, la logique va encore plus loin. Bakou ne se concentre pas uniquement sur la connectivité régionale ; il s’emploie activement à ancrer les corridors du Caucase du Sud dans l’architecture européenne des transports. Les discussions avec la Commission européenne sur une éventuelle intégration du corridor de Zanguezour dans le Réseau transeuropéen de transport (RTE-T) témoignent clairement de cette ambition. Une telle intégration renforcerait considérablement la visibilité internationale du TRIPP et, par extension, l’ensemble de l’axe de connectivité Est-Ouest traversant l’Azerbaïdjan.

La Türkiye joue un rôle clé dans cette stratégie. La construction de la ligne ferroviaire électrifiée Kars–Iğdır–Nakhchivan, longue de 224 kilomètres et lancée en août 2025, reliera physiquement le TRIPP au BTK ainsi qu’au réseau ferroviaire turc en pleine modernisation. Des projets parallèles, comme la ligne à grande vitesse Halkalı–Kapıkule reliant Istanbul à la frontière bulgare, transforment la Türkiye en pont central entre l’Europe et l’Asie. D’ici la fin de la décennie, une continuité ferroviaire entre l’Azerbaïdjan et l’Union européenne ne sera plus une aspiration politique, mais une réalité opérationnelle.

Dans cette perspective, la diplomatie des corridors menée par l’Azerbaïdjan ne vise pas à opposer les voisins entre eux. Elle cherche à construire un système à plusieurs niveaux dans lequel chaque route renforce les autres.

Les propos de Hikmet Hajiyev, assistant du président azerbaïdjanais, tenus à Bruxelles, résument clairement cette philosophie. Il a décrit le corridor de Zanguezour comme un projet à l’impact transformateur sur le paysage des transports eurasiens et a souligné la volonté de l’Azerbaïdjan de voir l’Union européenne s’inscrire dans cette nouvelle architecture de connectivité, notamment à travers l’initiative Global Gateway. Ce n’est pas le langage de l’exclusion, mais celui de l’intégration.

Le contexte géopolitique global renforce encore l’argumentation de Bakou. À mesure que les tensions mondiales s’intensifient, les chaînes d’approvisionnement traditionnelles deviennent plus fragiles. L’Europe cherche un accès diversifié aux marchés asiatiques. La Chine souhaite multiplier ses voies d’accès vers l’Europe. Les États d’Asie centrale veulent des débouchés fiables vers le commerce mondial. Dans cet environnement, chaque corridor fonctionnel traversant le Caucase du Sud gagne en valeur.

La conclusion est simple. L’Azerbaïdjan ne fragilise pas la Géorgie en soutenant le TRIPP, pas plus qu’il ne marginalise le TRIPP en investissant dans le BTK. Bakou fait quelque chose de bien plus sophistiqué : il construit un écosystème de corridors interconnectés, où plusieurs routes coexistent, se croisent et se renforcent mutuellement.

Dans les années à venir, cette approche devrait définir le rôle du Caucase du Sud dans la connectivité eurasienne. L’Azerbaïdjan restera l’architecte central de ce processus. La Géorgie demeurera une porte d’entrée indispensable vers la mer Noire et l’Europe. L’Arménie, si elle choisit une participation constructive, pourrait y trouver un rôle complémentaire. Mais aucun itinéraire unique ne monopolisera l’avenir.

La connectivité ne consiste pas à choisir une seule route. Elle consiste à en construire plusieurs et à s’assurer qu’elles mènent toutes vers la stabilité, la coopération et une vision stratégique à long terme.