TURKMENISTAN: COMMENT LE GAZ DE GALKYNYSH POURRAIT REDESSINER LES ROUTES D'APPROVISIONNEMENT DE L'EURASIE

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24 Avril 2026 12:22
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TURKMENISTAN: COMMENT LE GAZ DE GALKYNYSH POURRAIT REDESSINER LES ROUTES D'APPROVISIONNEMENT DE L'EURASIE

La cérémonie marquant le lancement de la quatrième phase de développement du plus grand gisement gazier du Turkménistan, Galkynysh, dépasse le cadre d’un simple projet industriel. Elle ouvre en réalité une nouvelle étape dans l’évolution du secteur gazier du pays, où l’enjeu ne se limite plus à la production, mais englobe désormais la transformation de la géographie des exportations.

Ce projet de quatrième phase, estimé à environ 5 milliards de dollars et réalisé avec la participation de la China National Petroleum Corporation (CNPC), devrait accroître la production d’environ 10 milliards de mètres cubes par an. Pour un gisement déjà classé parmi les plus importants au monde, avec des réserves estimées à 27 000 milliards de mètres cubes, ce développement consolide davantage son statut de base stratégique de ressources pour le pays.

À l’heure actuelle, la production totale de Galkynysh et de ses différentes phases est estimée entre 30 et 35 milliards de mètres cubes par an, dont une part significative est destinée à l’exportation. Avec l’entrée en service de cette nouvelle phase, la production globale pourrait atteindre 40 à 45 milliards de mètres cubes annuels. Toutefois, la croissance de la production ne suffit pas à déterminer l’orientation des flux : la configuration des routes d’exportation et les capacités des infrastructures existantes jouent un rôle tout aussi décisif.

La Chine demeure la principale destination du gaz turkmène, absorbant l’écrasante majorité des exportations. Environ 80 à 90 % des volumes sont acheminés via le gazoduc Asie centrale–Chine, reliant le Turkménistan à la République populaire de Chine à travers l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Pékin s’impose ainsi comme l’acheteur structurel clé, garantissant la stabilité du modèle d’exportation turkmène.

Dans ce contexte, le lancement de la quatrième phase de Galkynysh, avec ses 10 milliards de mètres cubes supplémentaires par an, renforce directement le corridor oriental. La capacité totale des infrastructures de transport vers la Chine est actuellement estimée à environ 55 milliards de mètres cubes, avec un potentiel d’extension jusqu’à 85 milliards grâce à de nouvelles lignes.

Parallèlement, la route méridionale gagne en importance. Le projet de gazoduc Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde (TAPI), d’une capacité prévue d’environ 33 milliards de mètres cubes par an, repose principalement sur les ressources de Galkynysh. Selon des estimations préliminaires, sa mise en œuvre pourrait permettre au Turkménistan de couvrir 13 à 14 % des importations totales de gaz de l’Inde d’ici 2030.

En 2026, le projet a franchi une nouvelle étape avec l’avancement progressif du tronçon afghan : les travaux préparatoires et la pose de certaines sections en direction de Hérat sont en cours, tout comme la structuration du tracé dans l’ouest du pays. Les autorités des États participants ont annoncé leur intention d’achever ce premier segment d’ici la fin de l’année.

L’importance de TAPI ne se limite plus à l’infrastructure : elle s’inscrit aussi comme une solution logistique dans un contexte d’instabilité croissante des routes maritimes énergétiques en Asie du Sud et au Moyen-Orient. Cette réalité a été illustrée par la guerre États-Unis–Israël contre l’Iran, déclenchée en février 2026, et par le blocus consécutif du détroit d’Ormuz, point névralgique des exportations énergétiques du Golfe persique.

Dans ce contexte, l’attention se tourne de nouveau vers la direction occidentale - notamment la possibilité d’exporter du gaz turkmène vers l’Europe via l’Azerbaïdjan. En avril 2026, le ministre turkmène des Affaires étrangères, Rashid Meredov, a déclaré lors du Forum diplomatique d’Antalya que « l’un des axes prioritaires de la politique énergétique du pays est l’approvisionnement en gaz naturel de l’Europe ». Le même mois, Batyr Muradov, rédacteur en chef du journal Türkmen Dünýäsi, a confirmé que cette option était à l’étude.

Peu après, le vice-président du Conseil des ministres du Turkménistan et président du groupe public « Turkmennebit », Guvanch Agadjanov, s’est entretenu avec l’ambassadeur d’Azerbaïdjan, Gismet Gozalov. Les discussions ont porté sur les perspectives de coopération énergétique, notamment dans les secteurs pétrolier et gazier.

Selon le schéma envisagé, le gaz turkmène transiterait d’abord par l’Azerbaïdjan, puis emprunterait le gazoduc transanatolien (TANAP), avant de rejoindre l’Europe via le Trans Adriatic Pipeline (TAP).

Si ces infrastructures existent déjà, elles sont actuellement conçues pour transporter uniquement du gaz azerbaïdjanais. Leur adaptation nécessiterait des transformations structurelles. Le TAP, maillon final vers l’Europe du Sud, dispose aujourd’hui d’une capacité d’environ 10 milliards de mètres cubes par an, extensible à 20 milliards avec des investissements supplémentaires. Le TANAP, pour sa part, dépasse les 30 milliards de mètres cubes de capacité, mais son utilisation dépend des volumes contractés et de la demande.

Les deux gazoducs fonctionnent déjà à plus de la moitié de leur capacité - environ 90 % pour le TAP. Avec des investissements adéquats et l’ajout d’interconnexions, leur capacité pourrait presque doubler. Cette évolution dépendra largement des engagements financiers et des contrats d’importation à long terme conclus avec des acheteurs européens.

Une fois arrivé à la frontière de l’Union européenne via la Turquie, le gaz s’intègre au système énergétique européen, coordonné par le Réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport de gaz (ENTSOG). Dans son plan décennal de développement (TYNDP), l’organisation envisage différents scénarios d’offre et de demande, incluant des volumes supplémentaires en provenance du sud - sans toutefois les considérer comme garantis.

En parallèle, l’Europe développe rapidement ses infrastructures de gaz naturel liquéfié (GNL). Des capacités importantes existent déjà en France, en Pologne et en Grèce : le terminal de Dunkerque atteint environ 13 milliards de mètres cubes par an, celui de Świnoujście en Pologne environ 7,5 milliards après extension, et Revithoussa en Grèce plus de 5 milliards. Au total, les terminaux européens dépassent 200 milliards de mètres cubes de capacité de regazéification, constituant une alternative majeure aux gazoducs.

Dans ce paysage, la Turquie renforce son rôle stratégique avec quatre terminaux GNL, dont des unités flottantes (FSRU), et s’impose progressivement comme un hub énergétique entre la Caspienne, le Moyen-Orient et l’Europe.

Si l’expansion des pipelines vers l’Europe, notamment du corridor gazier sud, se révèle plus lente que prévu, la Turquie pourrait accroître sa marge de manœuvre via le GNL - en développant ses terminaux ou en lançant de nouveaux projets de liquéfaction et de réexportation. Cela offrirait une voie supplémentaire de diversification pour le gaz turkmène.

Au final, les volumes additionnels potentiels du Turkménistan s’inscrivent dans un système complexe d’accès aux marchés eurasiens, nécessitant une coordination étroite entre infrastructures, investissements et engagements contractuels.

À l’échelle régionale, les réseaux de transport de gaz en Asie centrale - reliant le Turkménistan, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan - sont historiquement interconnectés, mais dépourvus de mécanisme de coordination unifié. Avec l’augmentation de la production et l’expansion des routes d’exportation, la synchronisation des flux devrait devenir un enjeu croissant.

Dans ce contexte, la fiabilité du réseau de transport sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement devient cruciale pour Achgabat. Cette nécessité pourrait ouvrir la voie à une utilisation du réseau turkmène comme corridor alternatif pour les pays voisins. Le Kazakhstan, notamment, pourrait envisager d’y rediriger ses exportations vers de nouveaux marchés.

Ainsi, la quatrième phase de Galkynysh ne se traduit pas seulement par une hausse des capacités d’exportation : elle renforce aussi le rôle du Turkménistan dans le système énergétique eurasiatique. L’augmentation des volumes pourrait soutenir la base macroéconomique du pays et faciliter le financement de programmes stratégiques à long terme, notamment dans les domaines du développement socio-économique et de l’économie numérique.

Dans cette perspective, le Turkménistan s’affirme progressivement comme un exportateur de matières premières et comme un futur hub stratégique, capable de structurer les flux énergétiques entre les différentes régions de l’Eurasie.