LE TADJIKISTAN MET A L'EPREUVE LA PUISSANCE CHINOISE EN ASIE CENTRALE

Analyses
20 Avril 2026 20:14
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LE TADJIKISTAN MET A L'EPREUVE LA PUISSANCE CHINOISE EN  ASIE CENTRALE

La Chine a supplanté la Russie comme principal partenaire commercial du Tadjikistan, mais le recul du rôle sécuritaire de Moscou place Pékin face à un dilemme risqué.

En 2025, pour la première fois depuis plus de deux décennies, la Chine est devenue le premier partenaire commercial du Tadjikistan, devant la Russie. À première vue, l’événement peut sembler anodin. Le Tadjikistan est le pays le plus pauvre et le plus isolé d’Asie centrale. Pourtant, ce basculement - tant commercial que sécuritaire - mérite l’attention : il reflète des transformations géopolitiques plus larges dans une région où l’ordre établi est en train d’être remis en question, rapporte GIS Reports Online.

Jusqu’ici, le statu quo reposait sur une répartition tacite des rôles : la Russie conservait son héritage soviétique de garant principal de la sécurité régionale, tandis que la Chine s’imposait progressivement comme partenaire commercial clé et investisseur majeur dans les infrastructures. Sans accord formel, cet équilibre convenait aux deux puissances. Pékin, peu enclin à s’impliquer dans la résolution des conflits régionaux, privilégiait le déploiement de son initiative des Nouvelles routes de la soie (BRI), tandis que Moscou consolidait son statut de puissance dominante par la gestion des affaires militaires.

La guerre menée par la Russie en Ukraine a bouleversé cet arrangement. Les gouvernements d’Asie centrale se montrent de plus en plus réticents à coopérer avec Moscou, créant un vide sécuritaire. Pékin se retrouve dès lors en première ligne : au regard de l’ampleur de ses investissements, toute instabilité politique susceptible de dégénérer en violence constitue une menace directe.

L’essor du rôle chinois dans l’énergie et le commerce

Le Tadjikistan offre un aperçu de ce que pourrait être le nouvel ordre régional. Pour Pékin, les perspectives sont multiples : expansion des échanges, opportunités prometteuses dans l’exploration des hydrocarbures - notamment le gaz naturel - et ouverture de nouvelles routes commerciales via l’Afghanistan.

Les chiffres du commerce extérieur tadjik illustrent cette évolution. Au cours des cinq premiers mois de 2025, les échanges sino-tadjiks ont atteint 964 millions de dollars, soit une hausse de 30 % par rapport à la même période en 2024. La part de la Chine dans le commerce extérieur du pays s’élève ainsi à 24,8 %. Dans le même temps, les échanges avec la Russie ont avoisiné les 900 millions de dollars, soit 23,2 % du total. Fait notable : la Chine dégage un important excédent commercial, tandis que la Russie accuse un déficit significatif. Au-delà du commerce, Pékin est depuis longtemps le premier investisseur étranger au Tadjikistan, ainsi que son principal créancier, détenant environ un tiers de sa dette extérieure.

Cette présence économique croissante renforce l’influence chinoise dans la région, selon un schéma désormais familier : investissements massifs dans les infrastructures, soutien au commerce, prêts financiers conséquents et promotion de la langue et de la culture chinoises. Si ces initiatives ont suscité des résistances au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les autorités du Tadjikistan et du Kirghizistan se montrent globalement favorables à un rapprochement avec Pékin.

Dans le même temps, le rôle hégémonique de la Russie s’érode rapidement. Son ancien quasi-monopole sur les exportations de gaz d’Asie centrale a été entamé par la Chine, tandis que le Kazakhstan envisage de détourner ses exportations pétrolières du terminal russe de Novorossiïsk vers Bakou, en Azerbaïdjan. Avant même l’invasion de l’Ukraine, Moscou voyait déjà son influence décliner au sein d’organisations qu’elle dirige, comme l’Union économique eurasiatique ou l’Organisation du traité de sécurité collective.

Un moment charnière s’est produit en mai 2023, lorsque le président chinois Xi Jinping a convié les cinq pays d’Asie centrale à Xi’an, ville historique, pour un sommet inédit sans la Russie. Cette rencontre a posé les bases d’un renforcement des liens économiques, énergétiques et sécuritaires. Le rendez-vous, désormais biennal, s’est tenu une seconde fois en juin 2025 à Astana, sous l’égide du président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev.

Pour Pékin, l’enjeu est double : sécuriser l’accès aux hydrocarbures - surtout le gaz naturel - et développer les infrastructures liées à la BRI. Jusqu’à présent, le Tadjikistan n’y joue qu’un rôle modeste.

Longtemps importateur d’énergie, le pays commence seulement à explorer sérieusement ses ressources. Le gisement de Bokhtar, dans le sud-ouest, au sein du bassin afghano-tadjik, est particulièrement prometteur : il recèlerait des réserves « véritablement géantes » de pétrole et de gaz. Après le retrait de compagnies occidentales, la société publique chinoise CNPC en est aujourd’hui l’unique opérateur.

Une stratégie chinoise redessinée autour de l’Afghanistan

Conséquence directe de la guerre en Ukraine, la Chine ajuste sa stratégie pour les Nouvelles routes de la soie. Redoutant que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan ne subissent des pressions pour appliquer les sanctions occidentales, Pékin cherche à développer des itinéraires alternatifs via le Kirghizistan et le Tadjikistan, jugés plus fiables, avec deux prolongements possibles à travers l’Afghanistan.

Le premier relierait le Turkménistan et ses gisements gaziers. Le second s’inscrirait dans le corridor économique Chine-Pakistan, menant au port de Gwadar sur l’océan Indien. Cette route permettrait notamment d’éviter toute perturbation des flux commerciaux dans le détroit de Malacca, sous influence de la marine américaine. Mais ces projets restent tributaires d’un facteur clé : la sécurité en Afghanistan.

À mesure que l’importance stratégique du Tadjikistan grandit, la division traditionnelle des rôles entre Moscou et Pékin vacille. Après la chute de l’Union soviétique, la Russie avait pris en charge la sécurisation de la longue frontière tadjiko-afghane, un défi considérable dans une région montagneuse propice aux trafics et aux infiltrations de groupes islamistes. Malgré des soupçons de corruption liés au trafic de drogue, la lutte contre le terrorisme islamiste constituait un objectif commun à Moscou et Pékin.

Deux éléments laissent penser que la Russie pourrait ne plus être en mesure - ou ne plus vouloir - assumer ce rôle. D’une part, la guerre en Ukraine mobilise des ressources militaires cruciales. D’autre part, les relations entre Moscou et Douchanbé se sont fortement dégradées, notamment après l’attentat de mars 2024 au Crocus City Hall à Moscou, attribué à des ressortissants tadjiks liés à la branche afghane de l’État islamique (ISKP). L’attaque a provoqué une vague de sentiment anti-tadjik en Russie et des expulsions massives de travailleurs migrants, dont les transferts de fonds sont essentiels pour l’économie du Tadjikistan.

Pékin se retrouve ainsi face à une question cruciale : peut-il encore compter sur Moscou pour assurer la sécurité nécessaire à ses ambitions économiques en Asie centrale ? La Chine redoute depuis longtemps que l’infiltration de groupes islamistes depuis l’Afghanistan n’alimente la radicalisation de sa population ouïghoure au Xinjiang. Plus récemment, des ressortissants chinois travaillant au Tadjikistan ont été la cible d’attaques. Après une série d’incidents en novembre 2025, l’ambassade de Chine à Douchanbé a appelé ses citoyens à évacuer les zones frontalières et exigé des autorités tadjikes qu’elles garantissent leur sécurité.

La situation est d’autant plus complexe que ces attaques seraient attribuées à l’ISKP, qui chercherait à fragiliser l’autorité des talibans. Selon l’analyste Ibraheem Bahiss, de l’International Crisis Group, « l’objectif est de briser l’image des talibans comme garants de la sécurité auprès des gouvernements de la région ».

Dans ce contexte, la position du Tadjikistan demeure délicate. En raison de relations historiquement tendues avec les talibans, Douchanbé n’a pas reconnu le nouveau pouvoir à Kaboul après le retrait américain en 2021. Lorsque Moscou a ensuite décidé de normaliser ses relations avec les talibans, les tensions se sont accrues entre la Russie et le Tadjikistan. Pékin, engagé dans un dialogue prudent avec Kaboul, se retrouve ainsi contraint à un exercice d’équilibriste particulièrement périlleux.