TADJIKISTAN: EMPRISE CROISSANTE DE LA CHINE PAR LA DETTE, LES TERRES AGRICOLES ET LES MINES D'OR

Analyses
10 Avril 2026 10:06
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TADJIKISTAN: EMPRISE CROISSANTE DE LA CHINE PAR LA DETTE, LES TERRES AGRICOLES ET LES MINES D'OR

par Moses Becker

Après l’effondrement de l’URSS et l’accession à l’indépendance, les pays d’Asie centrale se sont retrouvés plongés dans un vide idéologique et politique. Ils ont dû opérer une transition difficile, passant d’un système planifié et d’une propriété étatique des ressources à une économie de marché où chacun doit se débrouiller pour survivre.

Ce bouleversement a naturellement engendré désorientation et perte de repères. Une part importante de la population s’est appauvrie et a été contrainte d’émigrer à la recherche d’un emploi. La Fédération de Russie elle-même traversait alors une crise tout aussi profonde.

Dans ce contexte, l’arrivée de la Chine dans ces nouveaux États n’a rien de surprenant. Forte de ressources considérables, la République populaire de Chine a entrepris de développer activement cet espace.

Au-delà des facteurs économiques, le renforcement des liens entre Pékin et Douchanbé s’appuie aussi sur l’établissement de relations diplomatiques en 1992 et sur l’existence d’une frontière commune de 414 kilomètres. Cette frontière portait en elle les germes de futurs différends en raison de son statut longtemps incertain. Le 13 août 1999, un accord sur la frontière d’État sino-tadjike est signé : le Tadjikistan conserve la pleine juridiction sur une zone contestée au col de Karzak, mais cède environ 200 km² près de la rivière Markansu à la Chine.

En mai 2002, un accord complémentaire sur la délimitation et le règlement des différends territoriaux est conclu. Le Tadjikistan accepte alors de transférer 1 000 km² sur les 28 000 km² disputés dans le Pamir oriental. Le 6 octobre 2011, la cession totale de 1 158 km² de territoire tadjik sous juridiction chinoise est finalisée. Le 6 mai 2013, selon plusieurs médias internationaux, des troupes chinoises seraient entrées dans le district de Mourghab, dans la région du Haut-Badakhchan - sans démenti officiel.

Dans tout différend, c’est généralement le plus fort qui l’emporte : celui qui dispose d’une économie plus développée et d’une puissance militaire supérieure. À titre d’illustration, le PIB du Tadjikistan atteignait à peine 19 milliards de dollars en 2025, contre plus de 20 000 milliards pour la Chine. Les exportations tadjikes restent dominées par des concentrés de minerais et des métaux.

En 2013, les échanges commerciaux entre les deux pays s’élevaient à 682,1 millions de dollars, dont seulement 86,3 millions d’exportations tadjikes - essentiellement des matières premières. En retour, la Chine exporte vers le Tadjikistan des meubles, des plastiques, des polymères, des équipements techniques et des véhicules.

Pékin accorde également des prêts importants à Douchanbé. En 2012, la dette du Tadjikistan envers la Chine atteignait 878,5 millions de dollars. Dans ce contexte, une grande partie de l’or et de l’argent extraits dans le pays provient de l’entreprise conjointe sino-tadjike Zarafshan. Dès 2009, l’usine de traitement plomb-zinc de Zarnisor, détenue à 51 % par des capitaux chinois, est mise en service. En 2012, elle produit plus de 23 400 tonnes de concentré de plomb et plus de 37 300 tonnes de zinc destinés à l’industrie chinoise.

Aujourd’hui, la Chine participe à de nombreux projets d’investissement : reconstruction de routes, construction de ponts, développement d’infrastructures reliant différentes régions du pays. Parmi les projets financés par des dons figure notamment la réhabilitation de l’axe Kalai-Khumb–Rushon, d’un montant de 120 millions de dollars, intégré au corridor international Douchanbé–Koulob–Kalai-Khumb–Khorog–Kulma (frontière chinoise).

Ces dernières années, dix projets conjoints ont été achevés, dont la centrale thermique Douchanbé-2, une filature textile à Dangara, une usine métallurgique, la cimenterie Huaxin Gayur-Sughd, le tunnel ferroviaire Vahdat–Yavan, ainsi que des usines de fluorure d’aluminium et de cryolithe.

Afin de créer un environnement favorable aux capitaux chinois, un modèle s’est progressivement imposé : « investissements contre accès aux ressources ». La Chine applique efficacement cette stratégie, sécurisant des matières premières à bas coût pour soutenir la croissance de son économie. Grâce à ses vastes ressources financières, à sa main-d’œuvre qualifiée et à ses capacités scientifiques, elle renforce peu à peu sa présence dans le secteur extractif tadjik via prêts et investissements.

Selon l’expert Zulfikor Ismoiliyon, le danger réside dans l’incapacité potentielle du pays à rembourser sa dette, ce qui pourrait ouvrir à la Chine un accès légal à ses gisements. À l’inverse, des experts proches du pouvoir rejettent cette inquiétude, qualifiant Pékin de « partenaire fiable ».

Ainsi, dans une interview accordée en 2017 à Radio Ozodi, le directeur de l’époque du Centre d’études stratégiques, Khudoyberdi Kholiknazar, affirmait : « La Chine tient toujours ses promesses. Tous les accords qu’elle signe sont appliqués et contribuent au développement de notre pays. »

Cela peut être vrai. Néanmoins, toute dépendance à la dette entraîne une limitation de la souveraineté. Comme évoqué, des différends territoriaux subsistent entre la Chine et le Tadjikistan. Douchanbé doit aujourd’hui plus de 1,5 milliard de dollars à Pékin - une somme difficile à rembourser - ce qui rend la situation d’autant plus sensible.

En janvier 2011, le ministre tadjik des Affaires étrangères déclarait devant le Parlement que la Chine revendiquait initialement 28 500 km² de territoire, soit près de 20 % de la superficie du pays. Après les accords, Pékin n’en a obtenu qu’environ 3 %.

Cependant, selon des médias d’Asie centrale depuis 2020, la Chine maintiendrait toujours certaines revendications territoriales. Un article du journaliste et historien chinois Chu Yao Lu évoque ainsi un « retour » des terres ancestrales chinoises, prétendument perdues sous pression occidentale à la fin de la dynastie Qing (1644-1912). Les autorités chinoises n’ont pas condamné cette publication, ce que certains interprètent comme une approbation tacite.

Aujourd’hui, l’intérêt de Pékin pour le Tadjikistan dépasse ces seuls enjeux. L’intégration croissante de l’économie tadjike à celle de la Chine constitue un élément clé : en exploitant les fragilités de ses partenaires, Pékin renforce progressivement son accès aux ressources et approfondit la dépendance financière. La balance commerciale du Tadjikistan avec la Chine est structurellement déficitaire : en 2019, les exportations vers la Chine s’élevaient à 55 millions de dollars contre 605 millions d’importations ; en 2021, respectivement 159 millions et 679 millions.

La plupart des prêts sont liés, imposant le recours à des matériaux, équipements, technologies et main-d’œuvre chinois. De plus, la Chine investit prioritairement dans des projets dont la production s’intègre à ses propres chaînes d’approvisionnement. Ainsi, les ressources tadjikes alimentent directement l’économie chinoise, sans contrepartie équivalente.

Récemment, Pékin a intensifié l’exploitation des gisements d’or au Tadjikistan, utilisés comme forme de remboursement de la dette. Le principe « investissements contre ressources naturelles » s’y applique pleinement.

L’expérience montre que la Chine n’accorde pas de prêts à caractère philanthropique : les espoirs d’annulation ou même de report de dette apparaissent peu réalistes. À court terme, une intensification des revendications des institutions financières chinoises sur les ressources minières, les terres, l’immobilier et d’autres actifs ne peut être exclue.

Le Tadjikistan rembourse ainsi la Chine non seulement par des concessions territoriales, mais aussi par des baux agricoles de long terme accordés à des acteurs chinois. En 2014, par exemple, la société publique Xinjiang Production and Construction Corps a obtenu la location de 500 hectares dans la région de Khatlon pour une durée de 50 ans.

Par ailleurs, la Chine délocalise une partie de sa production textile vers le Tadjikistan, où le coût du travail est nettement inférieur. Malgré les risques, Douchanbé poursuit son rapprochement avec Pékin. Le pays semble enfermé dans une spirale de dépendance dont il ne voit pas clairement l’issue.