KAZAKHSTAN: UN POINT SUR LA SITUATION ACTUELLE ET SES RAPPORTS AVEC LE CAUCASE DU SUD

Interviews
16 Mars 2026 20:04
41
KAZAKHSTAN: UN POINT SUR LA SITUATION ACTUELLE ET SES RAPPORTS AVEC LE CAUCASE DU SUD

Madia Torebayeva, rédactrice du portail analytique Cronos.Asia, a partagé son analyse des perspectives de coopération entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, du développement de la Route de transport internationale transcaspienne et de l’importance géopolitique croissante du Corridor médian.

Dans un entretien accordé à News.Az, elle a également évoqué le référendum constitutionnel à venir au Kazakhstan, l’engagement économique du pays dans le Caucase du Sud ainsi que l’évolution du rôle de l’Organisation des États turciques dans le système contemporain des relations internationales.

- L’Azerbaïdjan et le Kazakhstan prévoient de signer un accord intergouvernemental sur le développement de la Route de transport internationale transcaspienne (TITR). Quelles perspectives cela ouvre-t-il ?

- Je pense que cet accord intergouvernemental donnera avant tout un nouvel élan aux relations bilatérales entre le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan. Les deux parties ont beaucoup à s’offrir mutuellement.

Il est également évident que la route transcaspienne présente plusieurs avantages pour nos pays : elle constitue un corridor commercial d’importance stratégique, un moyen de réduire la dépendance à l’itinéraire septentrional, et un signal politique adressé à la communauté internationale indiquant que ce qui apparaissait autrefois comme une idée visionnaire devient progressivement une réalité infrastructurelle.

En novembre dernier, j’ai participé au Forum économique Asie centrale–Union européenne à Tachkent. Au cours des discussions, des experts non seulement de l’Union européenne mais aussi de notre région et du Caucase du Sud ont qualifié le Corridor médian de voie d’une importance critique pour l’économie mondiale. Dans le même temps, ils ont souligné que la coordination visible et l’alignement des positions entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan jouent un rôle particulièrement déterminant dans son développement.

Cependant, il est impossible d’ignorer les risques associés au développement de la route transcaspienne. Ces risques sont rarement évoqués, peut-être parce qu’ils s’intègrent mal dans le récit optimiste entourant le projet. À mon avis, ils ne doivent pas être négligés. Sans une évaluation lucide, le projet risque de rester une déclaration séduisante sur le papier.

Le premier risque est environnemental. On parle beaucoup ces derniers temps de la baisse du niveau de l’eau de la mer Caspienne. Le recul du littoral oblige nos pays à chercher des solutions pour améliorer les infrastructures portuaires. Au Kazakhstan, par exemple, un programme de dragage a été lancé dans les ports d’Aktau et de Kuryk. Toutefois, des informations récentes suggèrent également que le niveau de la mer Caspienne pourrait augmenter fortement au cours des dix prochaines années. Un phénomène similaire avait été observé dans les années 1970 et 1980. Nos pays devraient donc envisager la création d’un service conjoint de surveillance de la mer Caspienne et consacrer des financements suffisants à la recherche scientifique. À défaut, des ressources considérables pourraient être dépensées pour résoudre des problèmes actuels sans en éliminer les causes profondes.

Le deuxième risque concerne les capacités de transport et les infrastructures techniques. Pour être franc, si nos pays souhaitent réellement accroître le volume de marchandises transitant par la TITR, ils devront augmenter de manière significative leur flotte — tant en porte-conteneurs qu’en pétroliers. Certaines mesures sont déjà prises. Il a récemment été annoncé, par exemple, que le chantier naval de Bakou avait commencé la construction de deux nouveaux porte-conteneurs d’une capacité de 780 EVP chacun. Toutefois, la capacité du chantier reste limitée et la construction d’un navire porte-conteneurs prend en moyenne jusqu’à deux ans. Or le corridor de transport ne peut pas attendre : il a besoin de navires dès aujourd’hui.

La situation est encore compliquée par la géographie. Passer des commandes à l’étranger est actuellement difficile : la route du Nord est pratiquement fermée, tandis que la route du Sud demeure instable en raison de tensions persistantes. On ne peut qu’espérer que Bakou et Astana trouveront une solution commune. Une option pourrait être une coopération avec la Chine, également intéressée par la TITR, par exemple via la fourniture de sections de navires prêtes à assembler et d’équipements destinés aux chantiers navals de la Caspienne.

Le troisième facteur tient à l’environnement géopolitique extrêmement tendu autour du Corridor médian. Il ne s’agit plus de scénarios hypothétiques. Les opérations militaires en Ukraine ont affecté la partie nord de la région caspienne, tandis qu’une guerre se déroule au sud en Iran. Dans ces conditions, le corridor de transport est entouré de conflits, ce qui, pour le dire sobrement, n’ajoute rien à sa stabilité.

Il est difficile de prévoir comment la situation évoluera et si la route transcaspienne pourrait être perçue comme une menace pour les intérêts de certains pays. Dans une certaine mesure, le seul élément rassurant a été la réaction immédiate de Kassym-Jomart Tokaïev aux frappes sur la République autonome du Nakhitchevan, lorsqu’il a exprimé un soutien ferme à l’Azerbaïdjan ami.

Cela démontre une nouvelle fois la coordination entre les dirigeants de nos pays et laisse espérer que la signature prochaine de l’accord intergouvernemental renforcera notre capacité commune à faire face aux risques émergents.

- Le Kazakhstan organisera demain un référendum national sur un projet de nouvelle Constitution. Quels changements sociétaux cela reflète-t-il ?

- En effet. Le 15 mars, le Kazakhstan tiendra un référendum sur un projet de nouvelle Constitution. Tous les sondages sociologiques réalisés jusqu’à présent montrent que la population soutient globalement les changements proposés, et ils sont nombreux. Je n’en mentionnerai que quelques-uns.

Si le projet est approuvé, le président ne pourra exercer qu’un seul mandat de sept ans. Après trente ans d’interruption, la fonction de vice-président, responsable devant le chef de l’État et doté d’un certain nombre de compétences importantes, sera rétablie. Les membres de la Cour constitutionnelle, le procureur général et le commissaire aux droits de l’homme seront eux aussi limités à un seul mandat.

Cependant, la transformation la plus notable pourrait être l’apparition d’un parlement monocaméral — le Kouroultaï — si la nouvelle Constitution est adoptée. Ses députés seraient élus pour cinq ans exclusivement sur des listes de partis. En d’autres termes, le Kazakhstan pourrait mettre fin au « ping-pong » législatif entre les chambres basse et haute du parlement, qui empêchait parfois l’adoption de certaines lois pendant des années.

Il s’agirait, en substance, de l’introduction d’un modèle scandinave pour le pouvoir législatif. Dans le contexte géopolitique actuel particulièrement turbulent, un tel système permettrait au pays de réagir plus rapidement aux défis tant externes qu’internes.

- Comment évaluez-vous l’activité politique et économique du Kazakhstan dans le Caucase du Sud ? Dans quelle mesure le marché kazakh est-il attractif pour les pays de la région, et inversement ?

- À mon avis, cette activité n’est pas encore suffisamment élevée. Néanmoins, certains contours de la présence du Kazakhstan dans le Caucase du Sud commencent à se dessiner - non plus comme un partenaire occasionnel, mais comme un acteur permanent.

Par exemple, l’année dernière, le Kazakhstan a envoyé sa première cargaison de céréales à Erevan via l’Azerbaïdjan, et Bakou a ensuite levé les restrictions sur le transit de marchandises vers l’Arménie. Grâce à l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan ne rencontre pas non plus de difficultés majeures dans ses échanges avec la Géorgie. À titre personnel, j’ai vu des produits kazakhs dans des magasins à Tbilissi et à Batoumi. Leur présence reste modeste, mais ce sont des signaux importants indiquant que les facteurs économiques incitent progressivement les acteurs politiques à adopter une attitude plus pragmatique.

En revanche, lors de mes visites à Bakou, je n’ai pas vu de produits kazakhs, et j’ai observé une situation similaire à Erevan. Il s’agit probablement d’un domaine où la coopération économique dispose encore d’un potentiel de développement considérable.

Quant à l’attractivité du marché kazakh pour les pays du Caucase du Sud, elle est un peu plus difficile à évaluer. Le Kazakhstan cherche aujourd’hui davantage à attirer des investissements directs destinés à créer des industries à forte valeur ajoutée. À cet égard, la situation est comparable à celle de l’Azerbaïdjan, qui figure désormais parmi les trois principaux investisseurs de la région eurasiatique, légèrement derrière le Kazakhstan. Selon la Banque eurasiatique de développement, en juillet 2025, le volume cumulé des investissements directs étrangers de l’Azerbaïdjan atteignait 3,2 milliards de dollars, répartis entre 41 projets.

Au Kazakhstan, la création de coentreprises est de plus en plus recherchée — non seulement dans le secteur pétrolier et gazier, mais aussi dans la construction mécanique, l’industrie légère, l’énergie et d’autres domaines. L’époque où l’économie du pays reposait principalement sur l’exportation de matières premières touche progressivement à sa fin. La volonté de développer une coopération industrielle plus complexe et plus diversifiée devient de plus en plus visible.

Dans le même temps, le Kazakhstan s’intéresse également à l’importation de légumes primeurs, de fruits et de produits laitiers provenant des pays du Caucase du Sud. Ces produits sont particulièrement demandés dans les régions occidentales du pays, où la logistique depuis cette direction est particulièrement pratique.

- Selon vous, quel rôle joue l’Organisation des États turciques dans le système actuel des relations internationales ?

- À Cronos.Asia, nous suivons ces évolutions de près, et je pense qu’il n’est pas exagéré d’affirmer que le rôle de l’Organisation des États turciques dépasse aujourd’hui largement celui d’une simple plateforme culturelle ou civilisationnelle.

L’organisation a été créée à l’origine comme un cadre de coopération globale. Ces dernières années, elle évolue de plus en plus vers un mécanisme de coordination politique et économique. Cela est apparu particulièrement clairement après le sommet de l’année dernière dans l’ancienne ville de Gabala, où le format OTS+ a été introduit. Lors de cette rencontre, des projets d’exercices militaires conjoints pour 2026 ont été annoncés. On remarque également que les ministres des Affaires étrangères de l’Organisation publient de plus en plus souvent des déclarations communes sur des questions internationales importantes.

Cela indique, selon moi, que l’organisation se transforme progressivement en un acteur international plus clairement défini. L’un de ses avantages est qu’elle ne cherche pas à remplacer d’autres alliances ou organisations. Sa principale force réside dans le fait qu’elle offre à ses États membres un niveau supplémentaire de coordination en matière de logistique, de commerce, de diplomatie et de culture.

Pour le Kazakhstan, qui mène traditionnellement une politique étrangère multivectorielle, cet aspect est particulièrement important, car il élargit la marge de manœuvre du pays sur la scène internationale.

- Comment le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan peuvent-ils synchroniser leurs approches au sein de l’Organisation des États turciques ?

- Je répondrai brièvement. Pour nos pays, la synchronisation des approches au sein de l’Organisation des États turciques ne relève pas seulement de l’unité culturelle. Elle concerne avant tout une démarche pragmatique visant à harmoniser la logistique, simplifier les procédures douanières, coordonner les tarifs de transport, promouvoir la numérisation et renforcer la coopération énergétique.

Si l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan parviennent à créer des conditions favorables à la mise en œuvre de ces initiatives — éventuellement dans le cadre du même accord intergouvernemental évoqué plus tôt — alors l’Organisation des États turciques deviendra non seulement un symbole d’unité turcique, mais aussi un véritable instrument d’influence, au moins à l’échelle régionale.