KIRGHIZSTAN: LE PRESIDENT ECARTE LE CHEF DE LA SECURITE NATIONALE

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18 Février 2026 14:21
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KIRGHIZSTAN: LE PRESIDENT ECARTE LE CHEF DE LA SECURITE NATIONALE

Cette décision a provoqué une onde de choc au sein de l’establishment politique kirghiz. Depuis plus de cinq ans, le tandem Japarov-Tachiïev a façonné la vie politique du Kirghizstan. Leur alliance est née des turbulences de 2020, lorsque manifestations de masse et luttes d’élites ont redessiné les contours du pouvoir. Depuis, Japarov a consolidé l’autorité présidentielle, tandis que Tachiïev transformait l’appareil sécuritaire en l’institution la plus puissante du pays.

Son éviction soudaine ne constitue donc pas un simple remaniement administratif, mais bien une reconfiguration structurelle du pouvoir à Bichkek.

Un tandem sous tension

Le départ de Tachiïev de la tête du Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNB) et de son poste de vice-président du Cabinet des ministres a pris tout le monde de court -lui compris. Des sources proches de l’intéressé ont confié qu’il aurait appris la nouvelle alors qu’il suivait un traitement médical à Munich, qualifiant la décision de « totalement inattendue ».

Pourtant, des analystes percevaient depuis longtemps des tensions sous-jacentes.

La journaliste indépendante et analyste au Carnegie Russia Eurasia Center, Galiya Ibragimova, relevait récemment un malaise croissant entre les deux hommes forts du pays. Officiellement loyal à Japarov et favorable à sa probable candidature à la présidentielle de janvier 2027, Tachiïev élargissait simultanément son propre périmètre d’influence, éclipsant parfois le président par sa visibilité et son activisme opérationnel.

Dans une culture politique aussi personnalisée que celle du Kirghizstan, un tel déséquilibre ne pouvait qu’alimenter les spéculations.

Les rumeurs prêtant à Tachiïev des ambitions présidentielles se sont intensifiées à l’approche des élections législatives de fin novembre. Certains observateurs y ont vu une répétition générale d’un futur affrontement au sommet de l’élite dirigeante.

L’activiste civique Mavlyan Askarbekov estimait d’ailleurs que, si Tachiïev nourrissait réellement des ambitions présidentielles, le moment présent représentait peut-être sa seule fenêtre d’opportunité crédible.

Une ingénierie institutionnelle en profondeur

Le limogeage s’est accompagné de changements structurels d’ampleur.

La Garde nationale a été retirée de la tutelle du GKNB pour être placée directement sous l’autorité présidentielle. Le service des gardes-frontières, jusque-là rattaché au GKNB, est devenu une entité indépendante. Jumgalbek Shabdanbekov, ancien vice-président du comité, a été nommé chef par intérim.

Officiellement, le porte-parole présidentiel Askat Alagozov a présenté la décision comme une mesure destinée à « renforcer l’unité entre les structures de l’État ».

Officieusement, elle semble viser à limiter l’autonomie institutionnelle et les réseaux de loyauté informels que Tachiïev avait patiemment construits au sein des services de sécurité.

Sous sa direction, le GKNB s’est considérablement développé, tant en effectifs qu’en ressources et en visibilité publique. De nouveaux sièges ont été inaugurés à travers le pays. Les conditions de service ont été améliorées. Les flux financiers vers l’agence ont augmenté, bien que leur origine soit souvent restée opaque.

Tachiïev présidait personnellement les inaugurations de bâtiments et les remises d’appartements aux officiers. S’il servait formellement le président, nombre d’agents pouvaient se sentir avant tout redevables envers celui qui les promouvait et les récompensait.

Comme l’a souligné le commentateur politique Peter Leonard, le GKNB est passé « d’un instrument de coercition discret mais omniprésent à quelque chose de plus redoutable ».

Dans ce contexte, l’éviction de Tachiïev dépasse largement la simple rotation bureaucratique.

L’ombre de 2027

La présidence de Japarov a été critiquée pour ses dérives autoritaires, notamment les pressions exercées sur les médias indépendants et la concentration du pouvoir exécutif. À l’approche de l’élection présidentielle de janvier 2027, le contrôle des institutions coercitives devient stratégique.

Aucun président sortant ne peut se permettre la moindre ambiguïté dans la chaîne de commandement sécuritaire.

Japarov a peut-être aussi estimé que laisser l’autorité de Tachiïev croître sans frein revenait à transformer un fidèle exécutant en rival potentiel.

Le politologue Emilbek Joroev jugeait la décision à la fois imminente et inévitable. Selon lui, les tandems au sommet de l’État sont, par nature, éphémères. Une alliance de cinq ans constitue déjà une longévité exceptionnelle. À terme, la compétition structurelle supplante la loyauté personnelle.

Ces transitions, insiste-t-il, relèvent de dynamiques politiques objectives plus que de trahisons individuelles.

La question centrale demeure désormais de savoir si cette transition s’opérera sans heurts ou débouchera sur une confrontation entre factions.

Mécontentement social et pétition

Le calendrier du limogeage coïncide avec une montée des tensions socio-économiques.

Une pétition appelant à une élection présidentielle anticipée a récemment été adressée à Japarov et au président du Parlement, Nurlanbek Turgunbek uulu. Parmi les signataires figurent d’anciens Premiers ministres, des députés et des personnalités publiques. Ils évoquent une dette publique approchant les 9 milliards de dollars, la hausse du coût de la vie et l’aggravation de la pauvreté.

Il reste difficile d’établir un lien direct entre cette initiative et l’éviction de Tachiïev. Mais la concomitance d’un remaniement au sommet et d’un mécontentement populaire crée un climat politique volatile.

La réputation de Tachiïev comme « général du peuple », forgée par des campagnes anticorruption médiatisées et par son affirmation d’avoir démantelé des réseaux criminels organisés, lui a conféré une aura populiste dépassant les cercles bureaucratiques.

Son rôle dans l’élimination en 2023 du baron du crime Kamchybek Kolbayev, abattu à Bichkek par une unité spéciale du GKNB, a encore consolidé son image d’homme fort déterminé.

Mais les hommes forts peuvent aussi devenir politiquement imprévisibles.

Stabilité ou fragmentation ?

À ce stade, aucun signe d’affrontement ouvert n’est visible. Tachiïev n’a pas lancé de défi public. La présidence conserve le contrôle de l’architecture sécuritaire.

Cependant, l’histoire politique du Kirghizstan est jalonnée de basculements brusques et de recompositions d’élites. Les vides de pouvoir restent rarement inoccupés.

Le démantèlement du tandem Japarov-Tachiïev marque la fin d’un chapitre déterminant de la politique kirghize. Reste à savoir s’il ouvrira la voie à une centralisation accrue autour de Japarov ou à une nouvelle phase de rivalités au sein de l’élite.

S’il est géré avec prudence, ce tournant pourrait consolider l’autorité présidentielle avant 2027. Mal maîtrisé, il pourrait raviver le cycle d’instabilité qui a, à plusieurs reprises, redessiné le paysage politique du pays.

Une chose est sûre : il ne s’agit pas d’un limogeage ordinaire, mais d’un rééquilibrage du pouvoir au plus haut sommet de l’État kirghiz -dont les répercussions dépasseront largement les frontières de Bichkek.