Pendant une grande partie de l’ère post–guerre froide, la relation entre le Japon et l’Asie centrale s’est développée discrètement. Tokyo a investi dans les infrastructures, soutenu l’éducation et la formation, et participé de manière ciblée à des projets commerciaux — notamment dans les secteurs de l’énergie et des mines au Kazakhstan. Cette implication relevait moins d’une ambition géopolitique affirmée que de l’accent traditionnel mis par le Japon sur la « sécurité humaine », le renforcement des capacités et l’aide au développement. En conséquence, le Japon apparaissait rarement au cœur des débats sur la rivalité entre grandes puissances en Asie centrale.
Ce qui a changé en 2025 n’est pas une soudaine prise de conscience de l’existence de la région, mais une réévaluation stratégique opérée à Tokyo. L’Asie centrale ne pouvait plus être considérée comme périphérique. Cette réorientation a culminé avec un moment clé : le tout premier sommet au niveau des dirigeants du Dialogue « Asie centrale + Japon », tenu à Tokyo le 20 décembre 2025.
Cette analyse revisitée examine les motivations du retour japonais en Asie centrale avec un objectif renouvelé, explique ce qui faisait la nouveauté substantielle du sommet de 2025, décrypte les principaux éléments de « l’Initiative de Tokyo » et évalue l’évolution probable des dynamiques d’investissement et de commerce dans les cinq États d’Asie centrale. Elle s’intéresse également aux contraintes susceptibles d’en limiter la portée et aux indicateurs permettant de déterminer si 2025 marque réellement un tournant.
Pourquoi l’Asie centrale a gagné en importance stratégique pour le Japon
L’intérêt accru du Japon pour l’Asie centrale résulte de la convergence de plusieurs impératifs stratégiques plutôt que d’un facteur unique. Pris ensemble, ils expliquent pourquoi Tokyo a décidé d’élever la région dans la hiérarchie de ses priorités de politique étrangère et économique.
Le premier impératif concerne la sécurité des chaînes d’approvisionnement dans une économie mondiale de plus en plus fragmentée. La base industrielle japonaise dépend fortement d’un accès fiable aux ressources énergétiques, à l’uranium et aux minéraux critiques. À mesure que les risques géopolitiques se multiplient et que les points de passage stratégiques deviennent plus vulnérables, la diversification s’impose. L’Asie centrale — et le Kazakhstan en particulier — occupe une position centrale dans l’approvisionnement mondial en uranium et dispose de réserves importantes de matières premières critiques. Pour le Japon, approfondir les partenariats dans la région permet de réduire l’exposition aux ruptures et de renforcer la résilience de ses industries stratégiques.
Un deuxième facteur relève de ce que l’on pourrait appeler un réalisme de la transition énergétique. Le chemin du Japon vers la décarbonation est complexe et inégal. Si les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique progressent, les préoccupations liées à la sécurité énergétique demeurent aiguës, tandis que les débats internes sur le nucléaire se poursuivent. Les producteurs d’Asie centrale peuvent fournir des combustibles de transition et, dans le cas du Kazakhstan, de l’uranium soutenant les besoins nucléaires japonais. Parallèlement, la région offre des opportunités de coopération dans les énergies renouvelables, l’hydrogène et l’ammoniac, ainsi que la modernisation des réseaux électriques. Le sommet de 2025 a explicitement cadré cette coopération autour de l’idée que croissance économique, sécurité énergétique et décarbonation doivent être poursuivies conjointement, et non successivement.
La connectivité constitue un troisième moteur. À mesure que les tensions géopolitiques compliquent les routes de transit eurasiennes traditionnelles, l’attention se porte de plus en plus sur des corridors alternatifs reliant l’Asie de l’Est à l’Europe via le bassin caspien, souvent regroupés sous l’appellation de « corridor médian » ou Route de transport internationale transcaspienne. Pour le Japon, l’amélioration de la connectivité dépasse la simple facilitation du commerce : elle constitue une assurance contre les perturbations et un moyen pour les entreprises japonaises de s’ancrer dans les réseaux logistiques, les normes techniques et les dispositifs de financement qui structureront les flux commerciaux futurs.
Enfin, le regain d’engagement du Japon reflète un attachement au pluralisme stratégique sans militarisation de l’Asie centrale. Les États de la région maîtrisent une diplomatie multivectorielle, cherchant à équilibrer leurs relations avec les grandes puissances tout en évitant une dépendance excessive à l’égard d’un partenaire unique. Le Japon propose une offre distincte : technologies avancées, expertise en infrastructures de haute qualité, capacités en gestion des risques de catastrophe et modèle de partenariat relativement peu polarisant. Contrairement à d’autres acteurs extérieurs, l’approche japonaise privilégie des résultats de développement pragmatiques plutôt qu’une logique d’alignement politique — une tonalité clairement reflétée dans le langage et la structure du sommet.
Le sommet Japon–Asie centrale de 2025 : une montée en gamme diplomatique
Le Dialogue « Asie centrale + Japon » n’est pas une création récente. Il remonte à 2004, lorsque les ministres des Affaires étrangères se sont réunis pour la première fois à Astana et ont convenu d’institutionnaliser un cadre de coopération. Pendant deux décennies, le dialogue s’est poursuivi principalement au niveau ministériel, générant des avancées progressives mais une visibilité politique limitée.
Ce qui distingue décembre 2025 est l’élévation, pour la première fois, de ce format au niveau des dirigeants. Accueillie à Tokyo par la Première ministre Sanae Takaichi, la réunion a rassemblé les présidents des cinq États d’Asie centrale. Cette évolution revêtait une importance non seulement symbolique, mais aussi fonctionnelle.
D’abord, l’aval des chefs d’État modifie les incitations bureaucratiques. Lorsqu’un cadre est validé au plus haut niveau, les ministères, les entreprises publiques et les agences de développement disposent d’un mandat renforcé pour prioriser les projets, simplifier les procédures et coordonner les financements, accélérant ainsi le passage de l’idée à la mise en œuvre.
Ensuite, le sommet a permis au Japon de regrouper la coopération sous une bannière régionale unique tout en poursuivant des initiatives bilatérales. La Déclaration de Tokyo agit comme un menu flexible, permettant à chaque pays d’Asie centrale de privilégier des projets conformes à ses priorités nationales tout en les inscrivant dans une stratégie régionale plus large.
Enfin, la diplomatie a été explicitement reliée à la conclusion d’accords économiques. Le sommet s’est accompagné de forums d’affaires, dont l’un tenu à Astana en août 2024 et un autre à Tokyo en marge de la rencontre. Le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie a souligné que 158 mémorandums de coopération signés par des entreprises et des organisations ont été présentés lors du Forum d’affaires Asie centrale + Japon. Ce couplage entre signal politique et engagement commercial souligne la volonté de Tokyo d’aller au-delà des déclarations.
L’Initiative de Tokyo et ses piliers fondamentaux
Au cœur de la Déclaration de Tokyo figure l’« Initiative de Tokyo » du CA+JAD, structurée autour de trois piliers prioritaires : transition verte et résilience, connectivité, et développement des ressources humaines. Le choix de ces axes révèle le calcul stratégique du Japon.
Plutôt que de rivaliser sur le terrain du volume ou de la rapidité avec d’autres puissances, Tokyo mise sur des domaines où il dispose d’avantages comparatifs clairs : technologies d’efficacité énergétique, conception d’infrastructures résilientes, réduction des risques de catastrophe, systèmes numériques avancés et développement des compétences. En influençant la manière dont la modernisation s’opère — plutôt qu’en la finançant simplement — le Japon cherche à inscrire ses normes et son expertise dans les trajectoires de développement de l’Asie centrale.
L’élément le plus marquant de la Déclaration est l’engagement à viser 3 000 milliards de yens de projets d’affaires en Asie centrale sur cinq ans. S’il ne s’agit pas d’une promesse de dépenses garantie, ce chiffre constitue un signal politique fort destiné à mobiliser l’intérêt des entreprises et à aligner les écosystèmes de financement publics et privés.
Tout aussi importante est la diversité des instruments envisagés. La Déclaration mentionne l’aide publique au développement, les agences de crédit à l’exportation, les banques multilatérales de développement et les financements privés, suggérant un modèle de financement mixte. Cette approche reflète la conscience que nombre de projets en Asie centrale nécessitent un partage des risques et des structures de financement de long terme pour être viables.
Les évolutions de 2025 ayant façonné l’agenda
Le sommet ne s’est pas tenu en vase clos. Plusieurs développements survenus tout au long de 2025 ont contribué à définir son périmètre et ses priorités.
Les dialogues économiques et énergétiques en cours, lancés en septembre 2023 et poursuivis lors d’un second cycle en septembre 2025, ont servi de plateforme pour identifier des projets et aligner les objectifs de politique publique. Ils témoignent de la vision japonaise de l’engagement comme d’un processus continu plutôt que d’un événement ponctuel.
Le Japon a également élargi la coopération à des domaines reflétant les préoccupations mondiales actuelles : intelligence artificielle, transformation numérique, réduction des risques de catastrophe, renforcement des systèmes de santé, ainsi que développement de l’État de droit et des capacités de lutte contre le terrorisme. Des ateliers et des propositions de réunions ministérielles illustrent l’accent mis par Tokyo sur une coopération institutionnelle et systémique.
Les communications liées au sommet du Cabinet du Premier ministre ont mis en avant des initiatives concrètes de dons et d’assistance, notamment en faveur du Kirghizstan et du Tadjikistan. Cette combinaison de programmes numériques, de résilience, de santé et de formation souligne la stratégie japonaise consistant à bâtir son influence par les systèmes de gouvernance et le capital humain plutôt que par le seul commerce de matières premières.
Dynamiques d’investissement et de commerce en Asie centrale
L’Asie centrale n’est pas un marché homogène, et l’empreinte économique japonaise continuera de varier sensiblement selon les pays. Le Kazakhstan demeure le partenaire pivot, tandis que l’Ouzbékistan s’impose comme un deuxième pilier. L’engagement au Kirghizstan, au Tadjikistan et au Turkménistan reste plus sélectif et ciblé.
Le Kazakhstan s’impose comme la pièce maîtresse de la stratégie japonaise. Il combine ressources stratégiques, opportunités de projets de grande ampleur et relative stabilité de l’environnement d’investissement. Lors de la visite du président Kassym-Jomart Tokaïev au Japon en amont du sommet, le Kazakhstan aurait signé plus de 40 accords d’une valeur supérieure à 3 milliards d’euros avec des entreprises japonaises dans les secteurs de l’énergie, de la numérisation, des mines et des transports. Un accord d’approvisionnement à long terme en uranium entre Kazatomprom et Kansai Electric Power a encore renforcé les liens stratégiques.
Sur les deux dernières décennies, les investissements japonais au Kazakhstan sont estimés à environ 9 milliards de dollars, illustrant un engagement de long terme. Les échanges commerciaux restent complémentaires : le Kazakhstan exporte des matières premières, tandis que le Japon fournit des machines, des véhicules et des équipements à forte valeur ajoutée. De plus en plus, Tokyo semble vouloir dépasser la simple extraction pour s’impliquer dans l’amont et l’aval, notamment via les technologies de transformation, les systèmes logistiques et les infrastructures numériques.
L’Ouzbékistan offre une opportunité différente. Les réformes en cours et la taille de son marché intérieur le rendent attractif pour les entreprises japonaises à la recherche d’économies d’échelle. Les accords de coopération mettent en avant des initiatives de villes intelligentes, des projets pilotes de sécurité routière, des collaborations en informatique et une assistance dans le domaine de la santé. Le pays pourrait devenir un terrain d’expérimentation pour l’approche japonaise axée sur la transformation numérique, le développement du capital humain et la montée en gamme industrielle plutôt que sur l’extraction de ressources.
Au Kirghizstan et au Tadjikistan, l’engagement japonais correspond étroitement à ses domaines d’excellence traditionnels. La réduction des risques de catastrophe, la résilience climatique et le soutien ciblé aux petites et moyennes entreprises dominent l’agenda. Des projets tels que la surveillance des glissements de terrain par satellite ou la recherche sur les crues liées aux lacs glaciaires illustrent la capacité du Japon à exporter une expertise en gestion des risques qui génère une influence institutionnelle durable, même lorsque les volumes commerciaux restent modestes.
Le Turkménistan, en revanche, continue de privilégier de grands projets étatiques, notamment dans la pétrochimie et la maintenance industrielle. Le rôle du Japon y restera probablement transactionnel et centré sur des projets spécifiques, mais cette implication peut néanmoins revêtir une valeur stratégique si elle s’inscrit dans des logiques plus larges de connectivité régionale et de transition énergétique.
La position du Japon dans un paysage concurrentiel dense
La relance japonaise en Asie centrale intervient dans un contexte de forte concurrence extérieure. Le financement chinois des infrastructures, l’agenda européen sur la connectivité et les matières premières critiques, l’influence croissante de la Turquie, les capitaux du Golfe et le regain d’attention des États-Unis façonnent tous l’environnement régional.
Le Japon se distingue par la qualité de ses projets, leur valeur sur l’ensemble du cycle de vie, son expertise en résilience face aux catastrophes et son accent sur le développement du capital humain. Il propose également un modèle de partenariat comportant moins de conditionnalités politiques et moins de risques d’endettement. La combinaison d’un sommet au niveau des dirigeants, d’un vaste forum d’affaires et d’un objectif d’investissement emblématique illustre la volonté de Tokyo de rivaliser par la coordination et la crédibilité plutôt que par la seule ampleur financière.
Malgré l’élan observé, plusieurs contraintes pourraient limiter l’impact de ce regain d’engagement. La géographie et les coûts logistiques demeurent des défis structurels pour des économies enclavées. Les projets devront s’attaquer aux goulets d’étranglement du transport ou tirer parti des corridors émergents pour être viables.
La bancabilité constitue un autre obstacle. De nombreuses initiatives nécessitent des financements mixtes, des assurances contre les risques politiques ou des garanties souveraines. La capacité du Japon à coordonner efficacement ses instruments de financement publics et privés sera déterminante. La fragmentation régionale persiste également : malgré des progrès en matière de coopération, les priorités nationales divergent fortement, notamment sur les questions d’eau et d’énergie.
Enfin, l’Asie centrale doit rivaliser pour l’attention au sein même du Japon. Les entreprises japonaises disposent d’opportunités abondantes en Asie du Sud-Est, en Inde et dans les initiatives de relocalisation domestique. La région devra démontrer sa capacité à offrir des rendements fiables et une valeur stratégique tangible.
Les indicateurs à surveiller au-delà de 2025
Si le sommet de 2025 doit marquer un véritable pivot, plusieurs indicateurs seront révélateurs à partir de 2026. Parmi eux figurent les avancées concrètes du portefeuille de projets de 3 000 milliards de yens, l’émergence de projets de connectivité liés à la route transcaspienne, et des progrès tangibles dans la transformation et le traitement des minéraux critiques, au-delà de leur simple extraction. L’extension des programmes de réduction des risques de catastrophe et l’institutionnalisation des mécanismes du CA+JAD indiqueront également si la coopération s’enracine durablement.
Du soutien au développement à la co-création :
Le renouveau de l’engagement japonais en Asie centrale en 2025 représente une évolution stratégique plutôt qu’une rupture avec le passé. La coopération au développement de longue date est désormais intégrée dans un cadre plus large reliant transition verte, connectivité, modernisation numérique et développement du capital humain. Le sommet du 20 décembre et la Déclaration de Tokyo ont fourni l’architecture politique de ce virage, soutenue par un objectif d’investissement ambitieux et une mobilisation accrue du secteur privé.
Le caractère véritablement transformateur de cette stratégie dépendra moins des déclarations que de leur mise en œuvre. L’épreuve décisive consistera à transformer les mémorandums en projets financés, à aligner la connectivité régionale sur la compétitivité économique et à intégrer les technologies et normes japonaises dans les systèmes économiques quotidiens de l’Asie centrale.