LA QUESTION SECURITAIRE EN ASIE CENTRALE DEPUIS LE RETOUR DES TALIBANS EN AFGHANISTAN

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26 Janvier 2026 17:12
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LA QUESTION SECURITAIRE EN ASIE CENTRALE DEPUIS LE RETOUR DES TALIBANS EN AFGHANISTAN

Lorsque les Talibans sont revenus au pouvoir en août 2021, de nombreux observateurs avaient serait rapidement submergé prédit que l'Asie Centrale serait rapidement submergée par une instabilité se propageant vers le nord. Ces prédictions ne se sont pas entièrement réalisées. La région n'a ni sombré dans un chaos immédiat ni connu une flambée spectaculaire d'insurrections transfrontalières. Elle est plutôt entrée dans une phase plus complexe, et sans doute plus difficile: un dilemme sécuritaire prolongé, marqué par l'incertitude davantage que par l'effondrement.

Ce dilemme est façonné par trois forces étroitement liées. Premièrement, la transformation de l’Afghanistan a modifié — plutôt que créé — les risques sécuritaires le long de la frontière méridionale de l’Asie centrale. Deuxièmement, les dynamiques politiques internes de la région continuent d’encadrer la notion « d’extrémisme » d’une manière qui confond souvent menaces réelles et impératifs de préservation des régimes. Troisièmement, l’environnement sécuritaire régional est en pleine recomposition sous l’effet des approches divergentes de la Chine et de la Russie en matière de gestion des risques, de protection et de contrôle.

Le défi central n’est pas que l’Afghanistan « exporte mécaniquement l’insécurité ». C’est plutôt que son instabilité a amplifié des vulnérabilités préexistantes : frontières poreuses, économies de contrebande bien ancrées, gouvernance fragile dans les régions périphériques, pressions liées aux migrations de travail et environnements informationnels propices aux récits alarmistes. Les États d’Asie centrale sont désormais contraints de poursuivre simultanément trois objectifs : prévenir la violence transfrontalière et les flux illicites sans militariser durablement leurs sociétés ; distinguer les véritables menaces militantes transnationales des récits d’extrémisme politiquement commodes ; et naviguer dans un marché sécuritaire de plus en plus concurrentiel dominé par Moscou et Pékin, chacun proposant des solutions distinctes — et parfois incompatibles.

Des frontières comme système, non comme lignes:

Pour les États d’Asie centrale limitrophes de l’Afghanistan, en particulier le Tadjikistan, la frontière n’est pas une simple démarcation géographique. Il s’agit d’un système à plusieurs niveaux, façonné par la géographie, la société et l’économie politique. La frontière tadjiko-afghane traverse des reliefs accidentés difficiles à contrôler. Elle coupe également des communautés liées par des relations familiales, commerciales et des réseaux d’échanges informels bien antérieurs aux frontières étatiques modernes. Sur le plan économique, elle repose sur des routes de contrebande qui ont survécu à des décennies de guerre, de changements de régime et d’interventions internationales.

Dans ce contexte, la sécurité frontalière ne peut se réduire à des clôtures, des patrouilles ou des déploiements de troupes. Elle implique la gestion d’un écosystème entier : capacités de surveillance et d’intervention rapide, moyens de subsistance frontaliers réduisant la dépendance aux échanges illicites, lutte contre la corruption au sein des douanes et des forces de sécurité, et mécanismes de partage du renseignement capables d’interpréter des incidents ambigus.

Des événements récents illustrent à quel point cet environnement est devenu volatil et politiquement chargé. À la mi-janvier 2026, des gardes-frontières tadjiks auraient tué quatre individus armés franchissant la frontière depuis l’Afghanistan. Les autorités afghanes ont présenté l’incident comme une confrontation liée à la contrebande, tandis que Douchanbé l’a qualifié d’opération antiterroriste. Cette divergence d’interprétation n’est pas anodine : elle reflète une ambiguïté structurelle où presque tout affrontement frontalier peut être perçu soit comme criminel, soit comme militant. Cette ambiguïté influence ensuite les réponses politiques, la communication publique et l’implication d’acteurs extérieurs.

Un épisode encore plus marquant s’est produit en novembre 2025, lorsqu’une attaque de drone lancée depuis le territoire afghan contre le Tadjikistan a tué trois ressortissants chinois. Cet incident a mis en lumière deux réalités souvent négligées dans les analyses frontalières classiques. D’une part, les menaces de débordement ne se limitent plus aux infiltrations armées légères : elles incluent désormais des attaques technologiques et ciblées. D’autre part, toute violence touchant des citoyens ou des intérêts chinois internationalise immédiatement un incident local, impliquant directement Pékin dans les dynamiques frontalières de l’Asie centrale.

Ailleurs dans la région, l’Ouzbékistan et le Turkménistan ont adopté une posture plus transactionnelle vis-à-vis de Kaboul. Plutôt que de privilégier l’isolement ou la confrontation, ils ont mis l’accent sur le commerce frontalier, les exportations énergétiques, la connectivité ferroviaire et un engagement pragmatique avec les autorités afghanes. Cette approche écarte délibérément les questions politiques sensibles — reconnaissance, gouvernance, droits — au profit de ce que les décideurs considèrent comme une coopération stabilisatrice. Loin d’être naïve, cette stratégie repose sur un calcul selon lequel l’interdépendance économique peut servir d’outil de gestion des risques.

Cependant, la connectivité comporte ses propres vulnérabilités. Les chemins de fer, pipelines, lignes électriques et corridors logistiques augmentent le coût économique de l’instabilité, incitant à composer avec ceux qui contrôlent le territoire afghan. Mais ils deviennent aussi des cibles de grande valeur pour les réseaux criminels, les insurgés et les groupes jihadistes transnationaux cherchant à démontrer qu’aucune route n’est sûre.

Le paradoxe est frappant : fermer totalement les frontières appauvrit les communautés locales et renforce les incitations à la contrebande ; les ouvrir pleinement invite à la prédation. Les États d’Asie centrale convergent donc vers une approche hybride : durcissement sélectif par des postes de contrôle, drones et capteurs ; ouverture contrôlée via des corridors commerciaux et des marchés frontaliers ; et externalisation du risque à travers des partenariats sécuritaires — notamment avec la Russie et la Chine.

L'extrémisme, entre menace et récit:

Peu de concepts en Asie centrale sont aussi malléables — et politiquement chargés — que celui « d’extrémisme ». Les gouvernements de la région l’invoquent régulièrement pour justifier la surveillance, encadrer les pratiques religieuses et restreindre l’opposition. Avec le temps, cela a creusé un fossé de crédibilité. Pour de nombreux citoyens, les avertissements officiels relèvent davantage de l’instrument politique que de l’évaluation sécuritaire. Pour les services de sécurité, ce scepticisme public nourrit la crainte que de véritables dangers soient sous-estimés ou ignorés.

Ce déficit de crédibilité constitue en soi une vulnérabilité sécuritaire. Une lutte antiterroriste efficace repose sur la confiance, la coopération et une communication crédible sur les menaces. Lorsque « l’extrémisme » devient synonyme de contrôle politique, la qualité du renseignement se dégrade et la coopération communautaire s’affaiblit.

Deux réalités doivent être prises en compte simultanément. D’un côté, l’Asie centrale a connu des niveaux relativement faibles de violence terroriste directe comparativement à d’autres zones de conflit. De l’autre, des organisations militantes transnationales — en particulier l’État islamique au Khorasan (EI-K) — ont démontré leur intention et leur capacité à opérer au-delà des frontières afghanes. Ces constats ne sont pas contradictoires : ils soulignent la nécessité de politiques proportionnées et ciblées.

Le paysage contemporain des menaces:

L’EI-K s’est imposé comme l’une des branches les plus agressives et les plus tournées vers l’extérieur du réseau de l’État islamique. Il a mené des attaques de masse, fomenté des complots internationaux et ciblé délibérément des étrangers afin de maximiser l’impact géopolitique. Sa propagande s’adresse de plus en plus à des publics multilingues, y compris en Asie centrale, en exploitant des plateformes numériques qui contournent les contrôles frontaliers traditionnels.

Pour l’Asie centrale, les risques les plus aigus ne résident pas dans le passage massif de combattants à travers les cols montagneux. Ils prennent la forme de vecteurs de menace imbriqués : réseaux criminels recoupant les logistiques militantes ; radicalisation numérique sans frontières ; circuits de migration de travail exploitables par des recruteurs ; et attaques symboliques contre les infrastructures visant à saper la confiance dans la connectivité et la gouvernance.

Les attaques en Afghanistan visant des ressortissants étrangers ont un écho bien au-delà de ses frontières. Un attentat-suicide perpétré en janvier 2026 dans un lieu de Kaboul fréquenté par des citoyens chinois a renforcé la perception de Pékin selon laquelle l’Afghanistan et l’Asie centrale constituent un espace sécuritaire unique et interconnecté. De tels incidents accroissent la probabilité que les puissances extérieures considèrent l’instabilité régionale comme un problème partagé nécessitant un engagement accru.

Les conséquences des récits exagérés:

Parallèlement à ces risques réels, l’Asie centrale est souvent décrite — tant sur le plan interne qu’international — comme intrinsèquement vulnérable à la radicalisation jihadiste. Un nombre croissant de travaux universitaires contestent cette vision, estimant qu’elle exagère les niveaux de menace et réduit des dynamiques sociales complexes à une étiquette sécuritaire unique. Ces études critiquent des « discours du danger » persistants qui présentent la région comme un foyer inévitable de l’extrémisme, en dépit de données empiriques peu concluantes.

Les récits alarmistes engendrent des réponses politiques prévisibles : répression préventive généralisée plutôt que perturbation ciblée ; criminalisation des expressions religieuses non violentes ; arrestations politisées produisant plus de bruit que de renseignement exploitable ; et dépendance accrue à l’égard de parrains sécuritaires extérieurs pour résoudre des problèmes enracinés dans des déficits de gouvernance.

Lorsque l’extrémisme est principalement traité comme un outil de légitimation, le dilemme sécuritaire s’approfondit. Les citoyens se désengagent, les communautés dissimulent les problèmes et l’espace de participation légale se réduit. Paradoxalement, de tels environnements peuvent favoriser une radicalisation réelle en supprimant les canaux de confiance pour l’expression et la résolution des griefs.

Russie et Chine: des logiques sécuritaires divergentes

L’environnement sécuritaire extérieur de l’Asie centrale connaît une transformation discrète mais déterminante. Pendant une grande partie de la période post-soviétique, la Russie a été le fournisseur par défaut de la sécurité « dure » de la région, maintenant des bases militaires, formant les forces locales et structurant des dispositifs de défense collective. La Chine, à l’inverse, s’est imposée comme l’acteur économique dominant tout en conservant un rôle sécuritaire limité et sélectif.

Cette division du travail s’érode. L’instabilité afghane, les ambitions transnationales de l’EI-K et les attaques visant des intérêts chinois ont poussé Pékin vers des pratiques sécuritaires plus visibles. Dans le même temps, la guerre de la Russie en Ukraine a mis à l’épreuve les capacités de Moscou et modifié la perception régionale de sa fiabilité, malgré le maintien de liens institutionnels et militaires profonds.

Il ne s’agit pas d’une rivalité frontale, mais d’une compétition entre modèles.

L'offre sécuritaire russe: institutions et posture de force

L’avantage comparatif de la Russie réside dans une coopération sécuritaire institutionnalisée. À travers des alliances, des déploiements avancés et des cadres d’interopérabilité, Moscou propose aux États d’Asie centrale un ensemble d’outils familiers et immédiatement opérationnels. Le Tadjikistan occupe une place centrale dans cette approche, servant d’État de première ligne dans le renforcement de la frontière afghane.

Les mécanismes collectifs privilégient les exercices conjoints, la planification partagée et une dissuasion visible. Les discours russes mettent systématiquement en avant les menaces liées à l’Afghanistan pour justifier un engagement et une présence militaire durables. Pour les gouvernements en quête de renforcement rapide des capacités, ce modèle est attractif : il fournit formation, équipements et doctrine opérationnelle cohérente.

Mais les coûts sont élevés. Une intégration profonde aux systèmes russes peut restreindre la flexibilité diplomatique, ancrer des réponses militarisées à des problèmes socio-économiques et lier les États à des perceptions des menaces centrées sur Moscou, parfois éloignées des réalités locales.

L'approche chinoise: la protection par la connectivité

L’engagement sécuritaire chinois repose sur une logique différente. Plutôt que des alliances formelles, il privilégie la gestion des risques : sécurisation des frontières, protection des infrastructures et prévention des connexions militantes susceptibles d’affecter le Xinjiang. La coopération prend de plus en plus une forme bilatérale, complétée par des cadres multilatéraux de lutte antiterroriste mettant l’accent sur les menaces partagées.

Concrètement, cela se traduit par des programmes de formation, des technologies de surveillance, une coopération policière et des mesures de protection des infrastructures. L’accent est mis sur la prévention et la sécurisation des actifs, afin de neutraliser les risques perçus avant qu’ils ne se matérialisent.

Ce modèle séduit les gouvernements car il s’accompagne de financements, d’investissements et de projets de connectivité. Il comporte toutefois des risques : expansion des États de surveillance, dépendances financières croissantes et agenda sécuritaire davantage orienté vers la protection des corridors et des projets que vers la sécurité quotidienne des citoyens.

Composer entre deux parrains:

Pour les gouvernements d’Asie centrale, la divergence entre les approches russe et chinoise offre à la fois des opportunités et des dangers. Du côté positif, elle permet une stratégie d’équilibrage : mobiliser les capacités militaires russes tout en tirant parti des technologies et des investissements chinois. Cela soutient les efforts visant à diversifier les partenariats et à renforcer l’autonomie stratégique.

Mais cette double tutelle peut fragmenter les doctrines sécuritaires. L’un des systèmes peut privilégier la défense territoriale et la guerre d’alliance, tandis que l’autre se concentre sur le contrôle interne et la protection des actifs. En situation de crise, des cultures de commandement concurrentes et des silos de renseignement peuvent compliquer la réponse et politiser l’interprétation des menaces.

Le coeur du dilemme sécuritaire:

En substance, le défi post-afghan de l’Asie centrale peut se résumer simplement : contrer des menaces transnationales réelles sans laisser la lutte contre l’extrémisme se substituer à la gouvernance, tout en évoluant dans un marché sécuritaire où la Russie propose des institutions et une posture de force, et la Chine des technologies et une protection de la connectivité.

Vers une stratégie plus durable:

Une approche régionale viable n’exige pas de choisir entre Moscou et Pékin, mais de définir d’abord des principes, puis d’acquérir les capacités en conséquence.

La sécurité des frontières doit être envisagée comme un projet de gouvernance plutôt que comme une mission strictement militaire. Les mesures anticorruption, des systèmes douaniers responsables et des canaux commerciaux légaux sont aussi essentiels que les patrouilles et les capteurs. L’évaluation des menaces doit être rigoureuse, distinguant criminalité, insurrection et terrorisme au lieu de les fondre en une seule catégorie. La confiance des communautés doit être reconnue comme un atout de la lutte antiterroriste, non comme une faiblesse.

Des mécanismes régionaux d’alerte précoce et de fusion du renseignement — notamment via des formats multilatéraux liés à l’ONU — peuvent contribuer à standardiser les analyses et à réduire la politisation. Les partenariats extérieurs doivent être utilisés de manière sélective, avec un contrôle national des outils de surveillance et des cadres juridiques clairs.

Un nouveau socle, pas un choc temporaire:

L’environnement post-afghan de l’Asie centrale n’est pas une parenthèse : c’est un nouveau socle. Les frontières resteront des espaces disputés où se croisent criminalité, politique et militantisme. L’extrémisme persistera à la fois comme un risque transnational réel et comme un récit domestique tentant. La Russie et la Chine continueront d’offrir des logiques sécuritaires concurrentes — l’une fondée sur les alliances et la force, l’autre sur la technologie et la protection de la connectivité.

La stabilité à long terme de la région dépendra de sa capacité à traiter la sécurité non comme un état d’urgence permanent, mais comme un défi de gouvernance durable — tout en restant prête à faire face à des chocs périodiques, à mesure que l’instabilité afghane et l’opportunisme de l’EI-K continueront de mettre la frontière à l’épreuve.