La rivalité géopolitique entre la Turquie et Israël s’intensifie dans la Corne de l’Afrique, autour de la mer Rouge. Et, selon les analystes, il s’agit d’une réalité, et non de simples spéculations. Cette rivalité se manifeste désormais par le déploiement de forces militaires, la reconnaissance diplomatique, les accords de défense et des déclarations de plus en plus directes de responsables officiels en Somalie, dans la région séparatiste du Somaliland (reconnue uniquement par Israël), ainsi qu’en Turquie et en Israël.
Le conseiller aux affaires étrangères du « président » du Somaliland, Mohamed Osman Fadal, a déclaré au média Middle East Eye que le Somaliland souhaitait approfondir sa coopération avec Israël dans le domaine de la sécurité, notamment par l’acquisition de systèmes de défense antiaérienne, sur fond de présence militaire croissante de la Turquie en Somalie.
« Nous avons besoin de systèmes de défense antiaérienne, a déclaré Fadal. Nous voulons qu’Israël nous soutienne dans notre lutte contre la Turquie. »
Selon Fadal, le déploiement de chasseurs turcs F-16 en Somalie et le renforcement des capacités d’Ankara dans le domaine des drones figurent parmi les raisons pour lesquelles les responsables de Hargeisa souhaitent renforcer les capacités de défense du Somaliland. Cette année, la Turquie a déployé des moyens aériens militaires en Somalie, et trois F-16 turcs ont participé, en avril, à un survol de Mogadiscio dans le cadre des célébrations de la Journée des forces armées somaliennes.
Rappelons qu’à la fin de l’année dernière, Israël a reconnu « l’indépendance » du Somaliland, un « État » séparatiste constitué sur le territoire somalien. Israël est ainsi devenu le premier pays à reconnaître le Somaliland, qui avait proclamé son « indépendance » dès 1991. Cette reconnaissance israélienne a rebattu les cartes dans la Corne de l’Afrique, où se confrontent les intérêts de grandes puissances, dont la Turquie, et où passent des routes commerciales stratégiques.
Le Somaliland est une « république » non reconnue située dans le nord de la Corne de l’Afrique, à l’intérieur des frontières internationalement reconnues de la Somalie, sur le territoire de l’ancienne colonie de la Somalie britannique, avec Hargeisa pour capitale. Près de six millions de personnes y vivent. La région occupe une position stratégique sur les côtes du golfe d’Aden. Cette zone, traversée par d’importantes routes maritimes commerciales internationales, offre à Israël la possibilité d’acquérir une tête de pont particulièrement importante. C’est d’ailleurs dans cette région que se trouvent également certains de ses adversaires, notamment les rebelles houthis du Yémen.
La région revêt une importance stratégique non seulement pour Israël, mais aussi pour la Turquie. Les relations entre la Turquie et la Somalie remontent au Moyen Âge. La Turquie est considérée comme l’un des principaux alliés stratégiques de la Somalie. En 2017, Ankara a ouvert à Mogadiscio son plus grand centre de formation militaire à l’étranger et a, depuis, formé des milliers de membres des forces de sécurité somaliennes. En février 2024, Mogadiscio et Ankara ont signé un accord de coopération dans le domaine de la défense. Celui-ci vise à renforcer la présence militaire turque en Somalie, à protéger les eaux territoriales du pays contre la piraterie et à soutenir le gouvernement central dans sa lutte terrestre contre les groupes terroristes liés à Al-Qaïda.
Il n’est donc pas surprenant qu’après la reconnaissance du Somaliland par Israël, la Turquie ait commencé à renforcer sa présence militaire en Somalie, notamment en déployant des chasseurs F-16 à Mogadiscio. Des informations font également état de la présence en Somalie de drones turcs Bayraktar, d’hélicoptères d’attaque et d’avions de transport. Ces moyens donnent à la Turquie un niveau d’influence opérationnelle important dans la Corne de l’Afrique.
Les analystes soulignent que l’approfondissement des relations entre la Turquie et le gouvernement central somalien s’inscrit dans la stratégie d’Ankara visant à devenir l’un des principaux acteurs géopolitiques de la région.
De son côté, Israël transforme rapidement le Somaliland en avant-poste régional. Ces derniers mois, des informations sont également apparues sur la possibilité d’une présence militaire israélienne dans le port de Berbera. Situé dans la ville du même nom, considérée comme la « capitale commerciale » du Somaliland, le port de Berbera est l’un des plus importants de la région de la mer Rouge. La semaine dernière, le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a déclaré qu’Israël envisageait d’établir une base navale dans cette ville et d’utiliser également son aéroport. Le Somaliland dément l’existence d’un tel accord. En juin, son « ministre de la Défense » avait déclaré qu’il n’y avait aucune présence militaire israélienne et qu’aucune négociation sur la création d’une base n’était en cours. Il avait toutefois confirmé qu’Israël assurait la formation de militaires et de policiers du Somaliland.
Les analystes soulignent que Berbera inscrit les relations entre le Somaliland et Israël dans le cadre plus large de la confrontation en mer Rouge. Le port et l’aéroport se trouvent de l’autre côté du golfe d’Aden par rapport au Yémen, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb et à portée opérationnelle des territoires contrôlés par les Houthis. La piste exceptionnellement longue de l’aéroport, l’accès à un port en eaux profondes et l’éloignement relatif des zones densément peuplées en font un site adapté à la surveillance, à la logistique, à la défense antiaérienne et aux opérations navales.
Une enquête publiée précédemment par le quotidien Le Monde, fondée sur des images satellites, faisait état d’importants travaux autour de l’aéroport de Berbera, notamment de tranchées, d’entrepôts protégés, d’infrastructures aéronautiques et de positions surélevées susceptibles, selon l’analyse, d’accueillir des installations de défense antiaérienne. Le rapport établissait explicitement un lien entre ces travaux et les Émirats arabes unis et avançait que ces installations pourraient, à terme, être utilisées pour des opérations israéliennes et américaines.
Les Émirats arabes unis jouent le rôle de pont matériel entre le Somaliland et Israël. Abou Dhabi a investi des sommes considérables à Berbera par l’intermédiaire de la société DP World, conserve depuis longtemps des intérêts sécuritaires autour du port et développe une vaste coopération de défense avec Israël depuis la conclusion des accords d’Abraham. Les capitaux émiratis, les technologies israéliennes de sécurité et la position géographique du Somaliland créent ainsi un rapprochement naturel, quoique en partie informel.
Les autorités du Somaliland considèrent Israël comme un contrepoids potentiel au rapprochement croissant entre la Somalie et la Turquie. Le « directeur général » du « ministère des Affaires étrangères » du Somaliland, Mohamed Abdirahman Hassan, a déclaré à Middle East Eye que, selon eux, le gouvernement somalien envisageait une action militaire contre le Somaliland et que la Turquie pourrait l’y aider. Cette affirmation n’a toutefois pas été confirmée de manière indépendante, et le gouvernement fédéral somalien n’a annoncé aucun projet d’invasion du Somaliland.
Ahmed Abdi, analyste basé à Mogadiscio, a déclaré au média Somalia Today qu’à son avis, la Turquie ne représentait pas une menace significative pour le Somaliland et que ces déclarations s’adressaient principalement à un public extérieur à la région. Selon Abdi, le Somaliland cherche à se rapprocher des acteurs occidentaux qui critiquent la Turquie ou soutiennent Israël, dans l’espoir d’obtenir davantage de soutien international et une reconnaissance accrue.
De son côté, le partenariat entre la Turquie et la Somalie recoupe les intérêts de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et du Pakistan, sans pour autant constituer une coalition unifiée contre le Somaliland.
L’Égypte soutient la Somalie, en partie en raison de sa propre rivalité avec l’Éthiopie autour du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne et de l’accès à la mer Rouge. La position de l’Arabie saoudite est plus nuancée. Riyad soutient l’intégrité territoriale de la Somalie et reste prudent concernant les relations entre le Somaliland et Israël. Le royaume développe également des liens de défense plus étroits avec la Turquie et le Pakistan dans le cadre de l’accord de défense commune de La Mecque, selon lequel une attaque contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous.
Néanmoins, l’Arabie saoudite et Israël ont tous deux intérêt à contenir les Houthis, tandis que Riyad et Abou Dhabi, malgré leur rivalité, restent étroitement liés sur les plans commercial et stratégique. La Turquie fournit elle-même des équipements et des conseillers aux efforts soutenus par l’Arabie saoudite pour lutter contre les Houthis.
Ainsi, le camp turc réunit plusieurs intérêts communs : la Somalie veut empêcher la reconnaissance du Somaliland ; la Turquie veut protéger ses investissements et son influence à Mogadiscio ; l’Égypte veut limiter l’influence de l’Éthiopie ; l’Arabie saoudite veut assurer la sécurité de sa frontière méridionale et de ses échanges commerciaux en mer Rouge ; et le Pakistan cherche à renforcer son partenariat stratégique avec Riyad et Ankara.
La Corne de l’Afrique n’est pas le premier théâtre où la Turquie et Israël s’affrontent en tant qu’acteurs de sécurité concurrents. Leur rivalité s’est intensifiée en Syrie, où les deux pays conservent des intérêts militaires et défendent des visions radicalement différentes de l’ordre politique post-Assad. Par ailleurs, la rivalité entre la Turquie et Israël s’intensifie également dans la région méditerranéenne.