Le meurtre du célèbre dignitaire religieux sunnite baloutche Molavi Yousef Gorgij, tué devant son domicile à Zahedan, a ravivé l’attention sur les tensions sécuritaires dans la province iranienne du Sistan-et-Baloutchistan, dans le sud-est du pays. Cette région est l’une des plus instables d’Iran. Le meurtre intervient moins d’une semaine après celui d’un autre dignitaire religieux sunnite dans le nord-ouest du pays.
Gorgij, qui dirigeait les prières dans une mosquée de Zahedan, a été abattu par des hommes armés non identifiés le 14 septembre. Le gouverneur de Zahedan, Jamshid Rokhshani Nasab, a confirmé le meurtre, précisant que l’attaque avait eu lieu devant le domicile du religieux. Immédiatement après l’attaque, aucune organisation n’en avait revendiqué publiquement la responsabilité.
Qui était Molavi Yousef Gorgij et que lui est-il arrivé ?
Molavi Yousef Gorgij était une figure religieuse sunnite baloutche basée à Zahedan, capitale de la province du Sistan-et-Baloutchistan, dans le sud-est de l’Iran.
Selon les responsables iraniens, des hommes armés ont attaqué Gorgij devant son domicile le 14 septembre. Le gouverneur de Zahedan, Jamshid Rokhshani Nasab, a confirmé sa mort, mais n’a initialement pas identifié les auteurs de l’attaque.
Des comptes liés aux autorités iraniennes ont présenté Gorgij comme favorable à la République islamique. Le gouverneur a déclaré qu’il avait œuvré contre les forces cherchant à provoquer des divisions ainsi que contre le sionisme. D’autres médias iraniens l’ont décrit comme un dignitaire religieux sunnite pro-gouvernemental.
Ce détail pourrait être important pour les enquêteurs lorsqu’ils examineront les mobiles possibles du meurtre.
Le Sistan-et-Baloutchistan est confronté à une combinaison complexe d’attaques militantes, de troubles politiques, de criminalité organisée, de contrebande et d’affrontements entre les forces de sécurité et des groupes armés. Les personnalités considérées comme coopérant avec les autorités iraniennes peuvent devenir des cibles pour les organisations opposées à Téhéran.
Certains rapports locaux ont évoqué l’organisation militante sunnite baloutche Jaish al-Adl à propos de ce meurtre, mais aucune revendication de responsabilité vérifiée publiquement n’avait été publiée immédiatement après la mort de Gorgij.
La chaîne publique iranienne IRIB a utilisé l’expression « mercenaires sionistes » pour rendre compte de l’assassinat. Cette accusation doit toutefois être distinguée d’une conclusion établie de manière indépendante concernant les auteurs de l’attaque.
L’enquête devra donc déterminer à la fois l’identité des hommes armés et s’ils agissaient de leur propre initiative, pour le compte d’une organisation armée iranienne ou pour celui d’un autre acteur.
Pourquoi le Sistan-et-Baloutchistan est-il l’une des régions les plus sensibles d’Iran ?
Le Sistan-et-Baloutchistan occupe une position stratégique, mais politiquement difficile, sur la frontière sud-est de l’Iran.
La province est frontalière du Pakistan et de l’Afghanistan et possède un accès au golfe d’Oman. Sa situation géographique la place sur d’importantes routes commerciales, tout en la rendant vulnérable à la contrebande transfrontalière, aux mouvements de groupes armés et aux réseaux de trafic.
Sa composition démographique la distingue également d’une grande partie du reste de l’Iran.
De nombreux habitants sont des Baloutches ethniques et des musulmans sunnites, alors que l’Iran est dans son ensemble très majoritairement chiite. Le sous-développement économique, le chômage, les revendications politiques et les accusations de discrimination ont contribué à des tensions persistantes entre une partie de la population locale et le gouvernement central.
Des organisations armées sont également actives dans la région.
Jaish al-Adl compte parmi les groupes les plus importants impliqués dans des attaques contre les forces de sécurité iraniennes. Téhéran considère cette organisation comme terroriste et mène régulièrement des opérations de sécurité contre ses membres et ses cellules présumés.
Les autorités iraniennes ont annoncé en juillet et en août avoir démantelé plusieurs cellules militantes présumées dans le Sistan-et-Baloutchistan. Selon les responsables iraniens, ces groupes préparaient des attaques contre des infrastructures et d’autres cibles.
Zahedan elle-même est devenue particulièrement importante sur le plan politique ces dernières années en raison des manifestations, des incidents sécuritaires et de son rôle de centre de la vie religieuse sunnite.
Le meurtre d’un dignitaire religieux sunnite dans cette ville a donc des implications qui dépassent celles d’une simple enquête criminelle. Selon l’identité des auteurs et leurs motivations, il pourrait affecter les relations entre les communautés locales et l’État et accentuer les préoccupations déjà existantes concernant la sécurité dans les régions frontalières du sud-est de l’Iran.
Pourquoi le meurtre d’un autre dignitaire religieux sunnite, cinq jours auparavant, est-il important ?
La mort de Gorgij a attiré davantage l’attention parce qu’elle est survenue après un autre assassinat visant une personnalité religieuse sunnite dans une région complètement différente de l’Iran.
Mamosta Mohammad Nezhati, un dignitaire religieux sunnite kurde, a été tué dans la province de l’Azerbaïdjan occidental le 8 septembre.
Le commandement provincial des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) a ensuite imputé la mort de Nezhati à ce qu’il a appelé des « groupes séparatistes kurdes sionistes-américains ». Il a affirmé que leur objectif était de provoquer des divisions entre les communautés sunnites et chiites et de déstabiliser la province.
Les médias iraniens ont également indiqué que Nezhati avait coopéré avec des organisations du Basij. Le Basij est une organisation paramilitaire affiliée aux Gardiens de la révolution islamique.
Cette relation pouvait faire de Nezhati, aux yeux des opposants armés à l’État iranien, davantage qu’une simple figure religieuse locale.
Les deux assassinats ont eu lieu dans des régions présentant des contextes ethniques très différents. Gorgij était baloutche et vivait dans le sud-est de l’Iran, tandis que Nezhati était kurde et vivait dans le nord-ouest.
Il existe néanmoins une similitude importante : tous deux étaient des dignitaires religieux sunnites présentés comme ayant des liens avec les structures de l’État ou comme leur étant favorables.
Un autre dignitaire religieux sunnite baloutche, Molavi Mohammad Anvar Rigi, avait également été tué par des hommes armés non identifiés dans la ville frontalière de Mirjaveh, dans le sud-est du pays, en juillet.
Ces incidents ne permettent pas, à eux seuls, d’établir que les meurtres étaient coordonnés ou qu’ils avaient été commis par la même organisation.
Cependant, le ciblage répété de personnalités religieuses sunnites associées aux institutions de l’État devrait faire l’objet d’une attention particulière de la part des autorités iraniennes chargées de la sécurité.
Pourquoi l’Iran accuse-t-il fréquemment des acteurs étrangers d’être à l’origine d’attaques commises sur son territoire ?
Les autorités iraniennes interprètent souvent les incidents de sécurité intérieure dans le contexte plus large de leur confrontation avec Israël, les États-Unis ainsi qu’avec des organisations séparatistes ou d’opposition armées.
Téhéran a à plusieurs reprises accusé Israël de mener des opérations de renseignement et de sabotage en Iran, notamment contre les infrastructures nucléaires et militaires du pays.
Des scientifiques nucléaires, des responsables militaires et d’autres personnes liées à des secteurs sensibles ont été tués lors d’opérations antérieures que Téhéran a attribuées à Israël.
Cette confrontation plus large conduit les autorités iraniennes à examiner régulièrement la possibilité que des groupes militants opérant à l’intérieur du pays aient reçu l’aide de services de renseignement étrangers.
La terminologie utilisée par les responsables iraniens reflète cette perspective. Les groupes opérant dans les régions kurdes et baloutches sont parfois présentés par les autorités comme étant liés aux intérêts américains ou israéliens.
Cependant, de telles affirmations nécessitent des éléments de preuve indépendants pour que la responsabilité d’une attaque donnée puisse être établie de manière concluante.
Dans le cas de Gorgij, la description des meurtriers comme des « mercenaires sionistes » par les médias d’État iraniens n’était pas accompagnée d’éléments rendus publics permettant d’identifier les assaillants ou de démontrer un lien opérationnel avec Israël.
De même, le CGRI a accusé des « groupes séparatistes kurdes sionistes-américains » après le meurtre de Nezhati.
Ces accusations font donc partie de l’explication avancée par le gouvernement iranien concernant les attaques, mais elles ne doivent pas être considérées comme une attribution indépendante et confirmée tant que les enquêtes ne sont pas terminées.
L’établissement des responsabilités nécessitera des éléments concernant les assaillants, les armes utilisées, les communications, les liens organisationnels et la préparation de l’assassinat.
Le meurtre pourrait-il accroître les tensions entre sunnites et chiites en Iran ?
Le risque de tensions confessionnelles est l’une des raisons pour lesquelles les attaques contre des personnalités religieuses sont considérées avec une attention particulière en Iran.
L’Iran est gouverné par un système politique islamique chiite, mais le pays compte d’importantes communautés sunnites, notamment parmi les populations baloutches, kurdes, turkmènes et certaines populations arabes.
Les relations entre l’État et ces communautés comportent des dimensions religieuses, économiques, politiques et ethniques qui ne peuvent pas être réduites aux seules différences entre sunnites et chiites.
Le Sistan-et-Baloutchistan illustre cette complexité.
Les revendications locales portent notamment sur la pauvreté, l’emploi, le développement, la représentation politique et les politiques de sécurité, en plus des questions religieuses. Les groupes armés présents dans la région poursuivent également des objectifs idéologiques et politiques différents.
Le meurtre d’un dignitaire religieux sunnite pourrait donc devenir déstabilisateur s’il était interprété comme une attaque visant l’ensemble de la communauté sunnite.
Dans le même temps, la position apparemment favorable au gouvernement de Gorgij complique l’analyse. S’il a été pris pour cible en raison de sa coopération avec les autorités, l’assassinat pourrait constituer une tentative d’intimidation visant les responsables religieux sunnites disposés à travailler avec Téhéran, plutôt qu’une attaque principalement motivée par l’identité confessionnelle.
Les autorités iraniennes ont avancé un argument similaire après la mort de Nezhati, affirmant que ses meurtriers cherchaient à saper l’unité entre sunnites et chiites.
Il sera donc important, pendant la poursuite des enquêtes, d’éviter que les spéculations sur les responsabilités n’aggravent les divisions existantes.
Les identités et les motivations des responsables permettront finalement de déterminer si ces meurtres doivent être principalement compris comme des violences militantes, des assassinats politiques, des attaques confessionnelles ou comme faisant partie d’une confrontation sécuritaire plus large.
Que pourrait signifier cet assassinat pour la sécurité intérieure de l’Iran ?
Le meurtre de Gorgij s’ajoute à une série d’incidents qui mettent en évidence les défis sécuritaires auxquels sont confrontées les provinces frontalières iraniennes.
Le Sistan-et-Baloutchistan nécessite depuis longtemps une importante présence sécuritaire en raison de l’activité de groupes armés et de ses frontières poreuses avec le Pakistan et l’Afghanistan. Les régions occidentales à population kurde connaissent également des tensions liées aux groupes d’opposition armés et aux forces de sécurité iraniennes.
L’assassinat de personnalités associées aux institutions de l’État pourrait inciter Téhéran à intensifier les opérations de renseignement et de lutte contre le terrorisme dans ces régions.
Ces mesures pourraient comprendre davantage de postes de contrôle, des arrestations, des opérations de sécurisation des frontières et des enquêtes sur des réseaux militants présumés.
Mais un renforcement de la réponse sécuritaire comporte également des risques.
Des mesures jugées excessivement coercitives peuvent approfondir la méfiance des populations locales si les habitants estiment que les opérations de sécurité ciblent injustement certains groupes ethniques ou religieux.
Le défi pour Téhéran est donc à la fois opérationnel et politique : identifier les responsables des attaques tout en évitant d’exacerber les griefs existants.
La proximité temporelle des meurtres de Gorgij et de Nezhati devrait accroître la pression sur les autorités iraniennes afin qu’elles déterminent s’il existe un quelconque lien entre les deux incidents ou s’ils résultent de conflits locaux distincts.
À ce stade, aucun élément de preuve publiquement établi ne démontre que les deux assassinats ont été coordonnés.
Ce qui est certain, c’est que le meurtre de Gorgij a une nouvelle fois attiré l’attention sur les régions frontalières iraniennes marquées par des enjeux ethniques et religieux. Tant que les enquêteurs n’auront pas identifié les auteurs et fourni des éléments vérifiables concernant leurs motivations et leurs affiliations, les accusations désignant des responsables - notamment les allégations d’implication étrangère - restent non démontrées.
Par Faig Mahmudov