Le président du Centre d’analyse des relations internationales (AIR Center), Farid Shafiyev, a adressé une lettre au Guardian pour critiquer sa recension de The Black Garden, un documentaire réalisé par un cinéaste arménien, estimant que celle-ci présente de manière unilatérale le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Dans sa lettre, Shafiyev affirme que la critique reproduit un récit incomplet du conflit en présentant principalement les Arméniens comme des victimes des actions militaires azerbaïdjanaises, tout en ne fournissant pas suffisamment de contexte sur l’occupation des territoires azerbaïdjanais pendant presque trente ans, le déplacement d’environ 700.000 personnes de nationalité azerbaïdjanaise et les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations unies.
Le texte intégral de la lettre est reproduit ci-dessous :
Madame, Monsieur,
Je vous écris au sujet de l’article intitulé « Critique de The Black Garden - une étude saisissante sur le fait de grandir dans le Haut-Karabagh déchiré par la guerre ».
La critique publiée par The Guardian de The Black Garden, un documentaire réalisé par un cinéaste arménien, présente le conflit passé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous un angle manifestement biaisé et, à ce titre, va considérablement au-delà d’une simple discussion du film lui-même. En quelques phrases seulement, elle reproduit un récit politique profondément unilatéral qui présente de fait l’Azerbaïdjan - un État internationalement reconnu dont les territoires ont été occupés par l’Arménie pendant près de trois décennies - comme l’agresseur, tout en présentant presque exclusivement la partie arménienne sous l’angle de la victimisation.
L’exemple le plus révélateur est l’affirmation selon laquelle, après l’effondrement de l’Union soviétique, la « population en grande partie arménienne » de la région du Karabagh en Azerbaïdjan « s’est battue contre d’innombrables campagnes militaires de l’armée azerbaïdjanaise ». Cette formulation déforme fondamentalement l’histoire du conflit. Elle donne l’impression que l’Azerbaïdjan menait une campagne d’agression contre une population arménienne par ailleurs pacifique, tout en omettant le fait central que les forces armées arméniennes ont instrumentalisé la population arménienne locale de la région du Karabagh dans le cadre de leurs projets d’agression et d’occupation, ont occupé le Karabagh ainsi que sept districts limitrophes de l’Azerbaïdjan et ont procédé à un nettoyage ethnique complet des territoires occupés au début des années 1990.
Il ne s’agit pas simplement d’une question d’interprétations concurrentes de l’histoire. Quatre résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies adoptées en 1993 exigeaient le retrait des forces occupantes du territoire azerbaïdjanais et réaffirmaient la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. Pendant près de trois décennies, jusqu’à 700 000 Azerbaïdjanais ont été déplacés de force de leurs foyers au Karabagh et dans les districts environnants et se sont vu refuser le droit d’y retourner. Des milliers de civils ont été brutalement tués, torturés ou pris en otage dans le cadre de cette campagne de nettoyage ethnique violente. L’occupation s’est accompagnée non seulement de l’expulsion de la population azerbaïdjanaise, mais aussi de la destruction et du pillage systématiques de villes et de villages entiers. De grands centres urbains tels qu’Aghdam ont été presque entièrement dévastés, ce qui a valu à la ville le surnom d’« Hiroshima du Caucase ». Cette ampleur de la violence et de la destruction est remarquablement absente du récit du Guardian.
Pourtant, aucune de ces expériences vécues par les Azerbaïdjanais ne transparaît dans la présentation du Guardian. À la place, le lecteur se voit proposer un récit dans lequel les civils arméniens sont les victimes des campagnes militaires azerbaïdjanaises, tandis que la population azerbaïdjanaise expulsée de ces territoires disparaît pratiquement du récit.
Le même problème apparaît dans la description du village de Talish. La critique s’ouvre sur l’image d’une « école bombardée » et l’inscrit immédiatement dans le récit d’enfants arméniens grandissant sous les attaques militaires azerbaïdjanaises. Or Talish était situé sur la ligne de contact et a été à plusieurs reprises affecté par les combats. Présenter les destructions sans en expliquer le contexte militaire et politique permet à l’image de la dévastation de fonctionner comme une accusation contre l’Azerbaïdjan, sans établir qui a causé les dommages en question ni dans quelles circonstances.
La présentation sélective du Guardian doit également être considérée dans le contexte d’une campagne politique et informationnelle plus large visant à préserver le récit arménien traditionnel du conflit passé et à présenter exclusivement l’Azerbaïdjan comme un agresseur. Le film a été produit à l’initiative et avec le soutien de milieux qui ne se sont jamais réconciliés avec la perte du Karabagh et sa libération par les propriétaires légitimes de la région.
Cette campagne est soutenue et amplifiée par des organisations influentes de la diaspora arménienne et des réseaux de lobbying, ainsi que par des milieux politiques et militants associés à des oligarques tels que Samvel Karapetyan et Ruben Vardanyan. Leurs campagnes ne visent pas seulement à défendre une interprétation historique ; elles servent l’objectif politique de s’opposer à la normalisation des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et de maintenir la question du Karabagh comme source de mobilisation politique.
Cela est particulièrement préjudiciable à un moment où le gouvernement arménien poursuit une voie fondamentalement différente. Le Premier ministre Nikol Pachinian a fait de la paix et de la normalisation avec l’Azerbaïdjan un élément central de son agenda politique. Les forces politiques pro-russes dirigées par Samvel Karapetian sont apparues en 2026 comme le principal défi politique auquel Pachinian est confronté, son mouvement « Arménie Forte » s’opposant à des éléments essentiels de l’agenda de Pachinian axé sur la paix et tourné vers l’Occident.
À ce moment précis, les récits qui reproduisent la logique binaire de l’ancien conflit - victimes arméniennes contre agresseurs azerbaïdjanais - ne sont pas politiquement neutres. Ils renforcent les forces qui s’opposent à la normalisation, confortent la présentation de la politique de paix de Pachinian comme une trahison et rendent les compromis plus difficiles.
Le critique du Guardian lui-même reconnaît que The Black Garden « aurait pu être enrichi par un contexte sociopolitique plus détaillé ». C’est précisément là que réside le problème. Décrire les Arméniens comme s’étant battus « contre » les campagnes militaires azerbaïdjanaises, sans expliquer l’occupation du territoire azerbaïdjanais, le déplacement de sa population et les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies exigeant le retrait des forces occupantes, ne constitue en rien une présentation équilibrée.