LE GOLFE ET LE GOUFFRE : L’IRAN PEUT-IL TRANSFORMER LE DÉTROIT EN INSTRUMENT DE PRESSION MONDIALE ?

Analyses
24 Juillet 2026 10:35
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LE GOLFE ET LE GOUFFRE : L’IRAN PEUT-IL TRANSFORMER LE DÉTROIT EN INSTRUMENT DE PRESSION MONDIALE ?

La situation autour du détroit d’Ormuz évolue rapidement d’une crise régionale vers l’un des défis géopolitiques les plus graves de notre époque. L’enjeu ne se limite plus au face-à-face entre l’Iran, les États-Unis et Israël. Il concerne désormais l’avenir de l’une des voies maritimes les plus stratégiques au monde, dont la stabilité influe directement sur la sécurité énergétique mondiale.

« Je pense que le monde est arrivé à un point où il devient évident que l’Iran - ou du moins certaines forces au sein du pays - cherche à prendre le contrôle du détroit et à s’en servir comme levier contre la communauté internationale. La communauté internationale devra décider si elle est prête à laisser une route maritime internationale tomber sous le contrôle d’un tel État. Ce serait une démarche totalement illégale et inacceptable », a déclaré le secrétaire d’État américain Marco Rubio dans un entretien accordé à DWS News en marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN à Manille.

Selon Marco Rubio, les États-Unis continueront de prendre les mesures nécessaires pour protéger la navigation internationale. Il a toutefois insisté sur la nécessité pour les autres pays de jouer un rôle plus actif et de partager une partie du fardeau, qu’il s’agisse de fournir des moyens militaires ou un soutien financier.

En substance, ces déclarations constituent un appel aux alliés et partenaires de Washington afin qu’ils assument une part de responsabilité dans la protection du détroit d’Ormuz. Malgré sa nette supériorité militaire, les États-Unis ne sont jusqu’à présent parvenus ni à modifier seuls la situation ni à contraindre l’Iran à renoncer à sa revendication d’un contrôle exclusif sur cette voie maritime stratégique.

Une telle évolution semble difficilement envisageable sans provoquer une escalade beaucoup plus grave. Pour Téhéran, le détroit d’Ormuz n’est pas une simple voie de navigation : il représente son atout stratégique le plus précieux dans son affrontement régional, ainsi qu’un levier politique, économique et militaire essentiel face à ses voisins comme aux grandes puissances.

Selon l’agence Fars News, une source militaire iranienne a affirmé que le détroit demeurait fermé et que la situation ne changerait pas tant que les « actions hostiles » des États-Unis se poursuivraient. L’Iran affirme exercer un contrôle total sur le détroit et a clairement indiqué qu’il n’entendait partager cette autorité avec aucune puissance extérieure.

La même source a précisé que l’ouverture ou la fermeture du détroit relèverait exclusivement des considérations de sécurité nationale et des intérêts de l’Iran, tout en imputant à Washington la responsabilité des conséquences qui pourraient en découler.

Les responsables iraniens qualifient depuis longtemps le détroit d’Ormuz de « ligne rouge ». Téhéran cherche désormais à démontrer qu’il est prêt à défendre cette ligne non seulement par des déclarations politiques, mais aussi par la force militaire.

Deux pétroliers auraient été frappés par des explosions alors qu’ils tentaient de franchir le détroit. Les sources iraniennes n’ont pas précisé si les navires avaient heurté des mines sous-marines ou s’ils avaient été pris pour cible par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Elles ont simplement indiqué que les pétroliers avaient tenté d’emprunter ce qu’elles ont décrit comme la « route méridionale non sécurisée » du détroit.

À la suite d’une série d’explosions ayant provoqué d’importants incendies à bord, les deux navires auraient été interceptés puis immobilisés. L’organisme britannique United Kingdom Maritime Trade Operations (UKMTO) a confirmé qu’un pétrolier traversant le détroit d’Ormuz avait été touché par un projectile non identifié. Son équipage a dû abandonner le bâtiment et évacuer à bord d’un canot de sauvetage.

La crise autour du détroit d’Ormuz est désormais devenue l’un des développements géopolitiques les plus lourds de conséquences, affectant non seulement la stabilité du Moyen-Orient, mais aussi la sécurité énergétique mondiale.

Par le passé, Téhéran menaçait périodiquement de fermer le détroit. Après l’escalade militaire avec les États-Unis et Israël, les dirigeants iraniens semblent toutefois avoir décidé de dépasser le stade des menaces pour mettre en place un mécanisme permanent de contrôle.

L’Iran tente ainsi d’atteindre un objectif poursuivi depuis des décennies, mais jusque-là limité par le droit international et le risque d’un affrontement direct avec l’Occident.

Un élément particulièrement significatif est le dépôt, le 13 juillet, au Parlement iranien, d’un projet de loi intitulé « Mesures stratégiques pour assurer la sécurité et le développement durable du détroit d’Ormuz et du golfe Persique ». Ses auteurs ont ouvertement indiqué que son objectif était d’établir un mécanisme iranien de gestion du trafic maritime.

Selon les informations disponibles, ce texte instaurerait de nouvelles règles de passage pour les navires étrangers, définirait de nouveaux couloirs de transit, autoriserait la perception de droits de passage, renforcerait les pouvoirs des forces armées et des garde-côtes iraniens, et créerait un système national de régulation de la circulation dans le détroit.

Officiellement, Téhéran présente cette initiative comme une mesure destinée à renforcer la sécurité. En pratique, elle pourrait toutefois traduire une volonté de transformer un contrôle militaire temporaire en un système permanent placé sous l’autorité de l’État.

Dans le même temps, une fermeture totale et prolongée du détroit d’Ormuz ne servirait probablement pas les intérêts de l’Iran. Un blocus complet pénaliserait son économie, priverait le pays de recettes d’exportation et éloignerait les États qui cherchent encore à conserver une position neutre.

L’objectif de Téhéran n’est donc vraisemblablement pas d’interrompre complètement la navigation. Il s’agit plutôt de démontrer que l’Iran est la puissance dominante dans la zone, seule habilitée à fixer les règles, à accorder des privilèges aux États amis et à créer des obstacles pour les pays soutenant ses adversaires.

Dans un tel scénario, le détroit d’Ormuz pourrait devenir un instrument de pression que l’Iran utiliserait bien plus fréquemment que ses missiles ou ses drones. Le contrôle de cette voie maritime permettrait à Téhéran d’exercer des pressions sans recourir à une guerre ouverte, de réguler les flux de pétrole et de gaz, d’influencer les prix mondiaux de l’énergie et d’obtenir des concessions politiques.

La situation demeure dans sa phase la plus dangereuse. Mais si l’Iran parvient à consolider sa position actuelle, son ambition de longue date de dominer le golfe Persique pourrait se rapprocher de la réalité.

Les États-Unis n’ont évidemment aucune intention d’accepter une telle évolution. Les déclarations de Marco Rubio à Manille montrent clairement que Washington considère les actions de l’Iran comme une remise en cause de l’ordre international et de la liberté de navigation.

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), les détroits internationaux doivent rester ouverts au droit de passage en transit. Le détroit d’Ormuz relève de cette catégorie. Téhéran défend cependant sa propre conception de la sécurité régionale.

Les responsables iraniens soutiennent régulièrement que la République islamique est le garant naturel de la sécurité du golfe Persique et que la présence de navires de guerre étrangers constitue un facteur d’instabilité et une menace. Les pays occidentaux considèrent au contraire qu’un contrôle unilatéral de l’une des principales routes maritimes du monde est inacceptable.

Les intérêts des États-Unis, de l’Union européenne et des autres grandes puissances ne sont toutefois pas parfaitement alignés.

Pour Washington, Ormuz ne concerne pas seulement l’approvisionnement énergétique. Il s’agit également de préserver son influence militaire et politique au Moyen-Orient. Si l’Iran acquiert la capacité de fixer les règles de passage dans le détroit, cela porterait un coup sévère à l’architecture de sécurité régionale que les États-Unis ont bâtie depuis des décennies.

L’Union européenne adopte une approche plus pragmatique. Bruxelles s’intéresse avant tout à la stabilité des approvisionnements en pétrole et en gaz. Après les crises énergétiques de ces dernières années, toute menace pesant sur le détroit d’Ormuz est perçue avec une inquiétude particulière en Europe.

L’UE soutiendra donc, dans les faits, la partie capable de garantir une navigation prévisible et des livraisons d’énergie ininterrompues. À ce stade, l’Iran ne semble pas en mesure d’assumer ce rôle. Au contraire, ses initiatives renforcent l’incertitude et obligent les marchés de l’énergie à intégrer une prime de risque géopolitique supplémentaire.

La Chine a également un intérêt majeur à préserver la stabilité. Pékin demeure le premier acheteur de pétrole du Moyen-Orient tout en entretenant des relations de travail étroites avec Téhéran. Si l’Iran renforçait son contrôle sur le détroit, la Chine pourrait bénéficier de certains traitements préférentiels.

Mais Pékin recherche davantage que des avantages commerciaux. La Chine a besoin d’une réduction des tensions militaires, de routes logistiques sûres et de prix de l’énergie prévisibles. Une escalade majeure dans le détroit d’Ormuz pourrait infliger de lourds dommages à son économie, même si Téhéran garantissait officiellement la sécurité des cargaisons chinoises.

Les ambitions iraniennes pourraient également créer des difficultés encore plus importantes pour les États producteurs de pétrole du golfe Persique. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar et les autres pays de la région n’ont aucun intérêt à voir l’Iran institutionnaliser son contrôle sur la voie par laquelle transite une part considérable de leurs exportations énergétiques.

Pour ces États, la question dépasse les seuls intérêts économiques, elle touche directement à leur souveraineté. Accepter les règles imposées par l’Iran reviendrait à reconnaître la prééminence de Téhéran dans le golfe Persique.

Il demeure difficile de prévoir avec précision l’évolution de la situation. Une chose apparaît néanmoins certaine : l’Iran n’a aucune intention de renoncer à ses ambitions et cherchera à exploiter les opportunités créées par l’escalade militaire.

Pour Téhéran, le détroit d’Ormuz constitue un instrument politique, économique et diplomatique unique. Ayant désormais l’occasion de renforcer son contrôle sur cette voie maritime, les dirigeants iraniens feront vraisemblablement tout leur possible pour préserver cet avantage.

Une perception gagne également du terrain : le conflit actuel joue, dans une certaine mesure, en faveur de l’Iran. Les États-Unis ne semblent pas, pour l’instant, disposés à mener une guerre totale visant à détruire l’État iranien. Les frappes limitées et les escalades temporaires permettent à Téhéran de se présenter comme un acteur résilient tout en soulignant, selon lui, l’incapacité de son adversaire à atteindre ses objectifs.

Le conflit comporte également une dimension économique importante. Selon Euronews, une interruption d’un mois du blocus maritime américain a permis à l’Iran d’exporter près de 70 millions de barils de pétrole vers l’Asie, pour une valeur d’environ 6 milliards de dollars.

Les analystes des marchés de l’énergie estiment que Téhéran a exploité cette fenêtre d’opportunité avec une remarquable rapidité. Immédiatement après la signature, le 17 juin, d’un accord temporaire de désescalade et la levée des restrictions maritimes, les pétroliers stationnés près du port stratégique de Chabahar et dans les terminaux du golfe Persique ont mis le cap sur l’océan Indien et l’Asie orientale.

Nombre de ces navires appartiennent à ce que l’on appelle communément la « flotte fantôme » iranienne. En profitant de ce corridor temporaire et de l’itinéraire passant par Chabahar, l’Iran est parvenu à porter ses exportations quotidiennes de pétrole à des niveaux inédits depuis plusieurs années.

Toujours selon Euronews, le volume des expéditions était comparable aux exportations mensuelles totales de pétrole iranien vers la Chine avant le conflit actuel. Cela montre que même un assouplissement temporaire des restrictions peut procurer à Téhéran plusieurs milliards de dollars de recettes supplémentaires et des ressources pour poursuivre son affrontement.

La situation s’est toutefois de nouveau dégradée. Les deux camps échangent des frappes, le nombre de victimes augmente et les prix mondiaux du pétrole repartent à la hausse.

Les États-Unis refusent que l’Iran établisse son contrôle sur le détroit d’Ormuz. De son côté, Téhéran n’a aucune intention d’abandonner les positions qu’il estime avoir acquises.

Le détroit d’Ormuz devient ainsi bien davantage qu’un simple théâtre d’affrontement militaire. Il s’impose comme l’un des principaux foyers de tension de la politique mondiale. L’issue de cette confrontation déterminera non seulement l’avenir du golfe Persique, mais aussi la possibilité, pour un État, de transformer une voie maritime internationale en instrument de puissance géopolitique.

À ce stade, aucun des deux camps ne semble prêt à reculer. La pression sur le commerce mondial et sur les marchés de l’énergie devrait donc continuer de s’intensifier.

Par Tural Heybatov