La mer Caspienne semblait jusqu’à récemment être un véritable havre de paix, à l’abri des menaces militaires, en particulier depuis que les États riverains ont consacré juridiquement, par la Convention de 2018, l’interdiction notamment de toute présence de forces armées de puissances extérieures dans ses eaux. Mais les événements de ces dernières années, notamment la guerre contre l’Iran et la rivalité croissante des grandes puissances pour leur influence dans les États du bassin caspien, ont accéléré une militarisation progressive de la mer par les membres de la « Cinq ». Chacun, selon ses moyens, renforce aujourd’hui ses capacités militaires et techniques. Telle est désormais la réalité de ce « paradis sur l’eau », au nom de sa propre sécurité.
Il ne s’agit pas pour les États riverains - l’Azerbaïdjan, la Russie, l’Iran, le Kazakhstan et le Turkménistan - de se préparer à une confrontation entre eux. Mais ils ne peuvent pas non plus se permettre de baisser la garde. Ils renforcent leurs forces navales, leur défense aérienne, la sécurité de leurs ports, de leurs routes maritimes et de leurs infrastructures.
Si l’on considère généralement que la stabilité de la Caspienne après la signature de la Convention de 2018 dépend uniquement des cinq États riverains, les événements récents ne permettent plus de garantir que ce niveau de sécurité sera préservé dans un contexte de turbulences géopolitiques croissantes, notamment autour de l’Iran. Rien n’exclut que la mer Caspienne soit entraînée, même de manière indirecte ou fragmentaire, dans des affrontements armés susceptibles de perturber la navigation et de rompre les chaînes logistiques qui s’étendent, faut-il le souligner, jusqu’à la Chine.
Il convient également de rappeler que Pékin, qui a investi des sommes considérables dans le développement du corridor de transport traversant la Caspienne, resterait difficilement indifférent à une déstabilisation de cet espace. Une telle situation menacerait non seulement ses intérêts économiques, mais aussi ses intérêts de sécurité, ne serait-ce qu’en raison de sa longue frontière avec le Kazakhstan.
La Chine est en outre un partenaire commercial de l’Iran. Une part importante de leurs échanges repose sur le corridor caspien, qui, jusqu’à présent, était resté relativement à l’écart des rivalités impliquant des puissances extérieures.
Les capacités de la Caspienne demeurent naturellement bien inférieures à celles du golfe Persique. Alors que le port iranien de Bandar Abbas assurait environ 85 % du trafic conteneurisé du pays, soit près de 55 % de son commerce extérieur, la route caspienne ne représente qu’environ 8 % des échanges extérieurs de la République islamique.
Elle n’en demeure pas moins capable d’atténuer, dans une certaine mesure, les effets d’un éventuel blocus. Une telle possibilité peut constituer une tentation pour ceux qui souhaiteraient priver l’Iran de ce qui apparaît comme l’une de ses dernières voies lui permettant de maintenir une activité économique minimale.
À cet égard, un premier signal d’alarme a déjà retenti pour une Caspienne longtemps considérée comme sûre : la frappe israélienne contre le principal port iranien de Bandar-e Anzali.
Selon certaines analyses, Tel-Aviv cherchait ainsi à limiter les livraisons à l’Iran de munitions, de drones et d’autres équipements militaires russes par voie maritime. Il convient de souligner qu’il s’agissait de la première attaque menée par un État étranger contre un port situé sur la Caspienne.
Une question s’impose dès lors : cet épisode n’est-il qu’un précédent, annonçant une possible multiplication des frappes de puissances extérieures dans la région ? Et cette attaque contre un port caspien ne démontre-t-elle pas que la mer ne peut plus être considérée comme totalement protégée ?
Au-delà du seul dossier iranien, une interrogation plus fondamentale se pose : assiste-t-on à une remise en cause de l’idée même de la Caspienne comme espace sécurisé de transport ? Une telle évolution aurait automatiquement des répercussions sur les États d’Asie centrale, l’Azerbaïdjan, la Russie, l’Iran, la Chine, ainsi que sur l’ensemble des acteurs qui dépendent des routes maritimes et logistiques traversant la mer Caspienne.
Les risques pesant sur cette mer demeurent, comme on le voit, élevés et menacent la stabilité régionale. Dans ce contexte, la militarisation progressive de la Caspienne apparaît moins comme une surprise que comme une nécessité imposée par les circonstances.
Parallèlement, les appels à la démilitarisation de la Caspienne se multiplient déjà. Certains mettent en garde contre une concentration croissante d’armements qui pourrait provoquer des incidents « accidentels » en mer.
Mais entre qui ? Entre les États riverains eux-mêmes ou sous l’effet de l’intervention d’acteurs extérieurs non invités ?
La véritable question devrait plutôt être la suivante : est-il prématuré de parler de désarmement alors que la majorité des pays riverains ne disposent pas encore des capacités militaires jugées suffisantes pour assurer la sécurité de la Caspienne, dans un contexte marqué par l’escalade des conflits au Moyen-Orient voisin, la persistance de la menace terroriste, l’activité de forces par procuration intéressées par une déstabilisation de la région et les signaux d’alerte déjà évoqués ?
Dans les circonstances actuelles, peut-on réellement se permettre d’affaiblir les dispositifs de sécurité ou de les laisser évoluer sans contrôle ?
La « démilitarisation » est devenue une formule à la mode. Pourtant, avant d’y recourir à tout propos, il convient d’en mesurer les avantages comme les inconvénients et, surtout, d’en comprendre le sens.
Il s’agit, en résumé, d’un processus consistant à réduire le potentiel militaire d’un État, celui de ses forces armées, voire à les supprimer totalement, soit à l’initiative du pays concerné, soit sous la pression d’un autre État, dans le but de renforcer la sécurité internationale ou de prévenir les menaces militaires.
Il faut toutefois rappeler que lorsqu’une démilitarisation est imposée par un État à un autre, elle devrait être placée sous contrôle international et reposer sur des accords juridiquement contraignants.
Or, l’expérience récente montre que les initiatives de réduction ou de destruction du potentiel militaire d’un État, menées sous l’impulsion d’un autre pays ou d’un groupe de pays, débouchent souvent sur des guerres prolongées ou sur des conflits simplement différés.
Dans la plupart des cas, elles ne garantissent ni une sécurité internationale ou régionale durable, ni l’absence d’une nouvelle course aux armements.
Dans ces conditions, évoquer aujourd’hui la démilitarisation de la Caspienne, alors que sa militarisation reste jugée insuffisante pour garantir sa sécurité, apparaît non seulement prématuré mais aussi dangereux, même si une telle perspective pourrait servir les intérêts de puissances extérieures au regard de l’importance géopolitique du plus vaste plan d’eau fermé de la planète.
Il suffit de rappeler que son plateau continental et son sous-sol recèlent d'immenses réserves de pétrole et de gaz, que la mer Caspienne constitue une voie essentielle reliant l’Asie centrale et le Caucase du Sud à l’Europe - sans oublier la Chine - pour le transport des ressources énergétiques et de nombreuses marchandises vers des marchés proches ou lointains.
Plus important encore, la Caspienne est considérée, sur le plan stratégique, comme une plateforme permettant d’exercer une influence sur l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et les régions avoisinantes.
Ces atouts considérables engendrent également, au moins en partie, des défis majeurs pour la sécurité de la mer elle-même et des États riverains. D’où la nécessité de protéger cet espace.
Selon des sources ouvertes, la Russie dispose des capacités militaires les plus importantes sur la Caspienne, suivie de l’Iran, qui possède lui aussi une force navale significative. Ces deux pays sont aujourd’hui engagés dans des conflits armés.
L’Azerbaïdjan dispose également d'une marine importante, tandis que celle du Kazakhstan est plus modeste. Quant au Turkménistan, bien que neutre, il a entrepris la constitution de sa propre flotte caspienne à partir de 2009, un processus qui s’est poursuivi à un rythme soutenu.
Il est donc encore prématuré d’affirmer que « les étrangers n’ont pas leur place ici ». Une présence militaire sur la Caspienne demeure l’ambition de nombreux États.
Seule la cohésion des cinq États riverains et leur respect rigoureux des dispositions de la Convention de 2018 permettront d’empêcher que cette ambition ne devienne réalité.
La question est désormais de savoir si les États de la Caspienne seront capables, ensemble, malgré des niveaux de militarisation différents, de transformer la mer en une sorte de zone arrière sécurisée dans un contexte international extrêmement instable et imprévisible, notamment au Moyen-Orient et dans les régions voisines, alors que nombreux sont ceux qui convoitent déjà le statut géopolitique exceptionnel de la Caspienne ainsi que les richesses de son sous-sol.
Par Irina Djorbenadze