« LE SOMMET D’ANKARA DEVRAIT OUVRIR LA VOIE À L’OTAN 3.0 » : UNE BRÈVE HISTOIRE L’OTAN DANS SES DIFFÉRENTES ÉPOQUES - ENTRETIEN

Analyses
10 Juillet 2026 13:06
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« LE SOMMET D’ANKARA DEVRAIT OUVRIR LA VOIE À L’OTAN 3.0 » : UNE BRÈVE HISTOIRE L’OTAN DANS SES DIFFÉRENTES ÉPOQUES - ENTRETIEN

Le sommet de l’OTAN à Ankara est largement considéré comme un tournant majeur pour l’avenir de l’Alliance, sa doctrine de défense collective et l’évolution de l’architecture mondiale de sécurité. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, les menaces hybrides et le partage du fardeau de la défense ont encore renforcé l’importance de cette rencontre.

News.Az s’est entretenu avec le professeur Yalçın Sarıkaya, directeur du département des Relations internationales de l’Université de Giresun, afin d’évoquer la portée du sommet d’Ankara pour l’OTAN, le rôle stratégique de la Turquie, l’émergence du corridor de sécurité reliant la mer Noire au Caucase du Sud, ainsi que l’avenir de l’Alliance dans un contexte géopolitique en profonde mutation.

– Le sommet d’Ankara peut-il marquer un nouveau départ stratégique pour l’OTAN ou, au contraire, révéler la crise de confiance qui traverse l’Alliance ?

– Durant la guerre froide, la mission première de l’OTAN était de protéger les pays transatlantiques face à l’Union soviétique et au Pacte de Varsovie. Cette période est aujourd’hui communément désignée sous le nom d’« OTAN 1.0 ».

Après 1991, avec la fin de la confrontation bipolaire et la dissolution du Pacte de Varsovie le 1er juillet 1991, une nouvelle époque s’est ouverte. Tout au long du milieu des années 1990, l’OTAN a largement bénéficié des acquis de la période précédente. Les pays européens ont progressivement réduit leurs engagements en matière de défense ainsi que leurs dépenses militaires, tandis que les responsabilités des États-Unis se sont maintenues et se sont même accrues à bien des égards.

Dans le même temps, l’OTAN s’est assigné de nouvelles missions, allant des opérations de recherche et de sauvetage aux efforts de reconstruction des États. Durant cette phase dite « OTAN 2.0 », notamment dans les années 2000, plusieurs dirigeants de l’Alliance ont multiplié les déclarations de plus en plus pessimistes, parfois contradictoires, quant à son avenir.

Les interventions russes en Géorgie en 2008, puis en Ukraine en 2014 et de nouveau en 2022, ont encore accentué les divisions au sein de l’Alliance. Certains membres ont estimé que l’OTAN devait contribuer de manière plus concrète à la sécurité européenne, avertissant que, faute de dissuader efficacement la Russie, le conflit risquait de dépasser les frontières de l’Ukraine.

D’autres ont soutenu que la politique de sanctions sévères contre Moscou n’avait pas permis de résoudre la crise, tout en provoquant de graves difficultés pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe.

Aujourd’hui, le sommet d’Ankara devrait ouvrir la voie à ce que l’on pourrait appeler l’« OTAN 3.0 » : un nouveau concept stratégique centré sur la guerre hybride, les cybermenaces, l’intelligence artificielle, les systèmes sans pilote et la résilience globale des sociétés.

Cela étant, il serait irréaliste de penser que ce sommet mettra fin à tous les problèmes de confiance entre les membres de l’OTAN. De telles divergences existaient déjà durant la période 1949-1991, que nous appelons aujourd’hui « OTAN 1.0 ».

Néanmoins, il existe de solides raisons de croire que le sommet d’Ankara offrira à l’Alliance une vision stratégique renouvelée et renforcera sa conception de la défense collective.

– Comment interpréter la demande de Washington visant à ce que l’Europe assume une plus grande part des responsabilités en matière de défense ?

– Le principe fondateur de l’OTAN n’est pas celui d’un partenariat stratégique, mais celui de la sécurité collective, une notion beaucoup plus large.

Les critiques de plus en plus fréquentes adressées ces dernières années par les États-Unis à l’Europe, résumées par le concept de « partage du fardeau », sont compréhensibles du point de vue financier de Washington.

À l’avenir, la défense européenne devrait évoluer vers un nouvel équilibre entre pouvoir et responsabilités. L’objectif central est de bâtir une défense européenne plus forte au sein d’une OTAN elle-même plus robuste.

À mesure que les États-Unis réorientent leur priorité stratégique vers l’Indo-Pacifique et l’hémisphère occidental, ils compteront de plus en plus sur leurs alliés européens pour assurer la responsabilité principale de la défense conventionnelle du continent. Cette évolution impliquera inévitablement une redistribution des responsabilités au sein de l’OTAN ainsi qu’une adaptation de sa planification stratégique.

– L’OTAN est-elle capable de dissuader simultanément la Russie, de soutenir l’Ukraine, de gérer les risques au Moyen-Orient et de préserver sa cohésion interne ?

– Gérer tous ces défis en même temps n’est évidemment pas une tâche facile.

Il faut toutefois rappeler que l’OTAN demeure l’organisation de défense la plus puissante au monde en raison de son expérience historique, de la profondeur de ses institutions et de ses capacités technologiques.

L’enjeu principal est d’assurer une plus grande convergence des intérêts de ses membres, une prise en compte équitable de leurs besoins en matière de sécurité et un partage plus juste des responsabilités.

Dans sept mois, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine entrera dans sa cinquième année. Elle a laissé derrière elle des destructions considérables, d’immenses souffrances humaines et des déplacements massifs de populations, tant à l’intérieur du pays qu’au-delà de ses frontières. Elle a également fourni d’importants enseignements militaires à toutes les parties concernées.

Ces enseignements sont tout aussi précieux pour l’OTAN, bien que l’Alliance ne soit pas directement engagée dans le conflit. Elle suit de près l’évolution de la situation sur le terrain, tandis que ses principaux États membres continuent de soutenir l’Ukraine sous différentes formes. L’expérience opérationnelle acquise est progressivement intégrée aux nouveaux concepts de défense de l’OTAN, à sa planification logistique et à son développement technologique.

Parallèlement, le Moyen-Orient, longtemps considéré par de nombreux pays européens comme une préoccupation secondaire en matière de sécurité, est devenu une source majeure de défis interconnectés, allant de la sécurité des frontières terrestres et maritimes aux trafics d’êtres humains et au terrorisme.

Réduire l’instabilité chronique dans cette région est donc devenu un enjeu essentiel pour la sécurité de l’Europe elle-même.

L’OTAN et, plus largement, les pays occidentaux ont lancé plusieurs initiatives pour répondre à ces défis, notamment le Dialogue méditerranéen, l’Initiative de coopération d’Istanbul et la Politique européenne de voisinage.

À mon sens, leur impact global demeure toutefois limité.

Ce qu’il faut véritablement, c’est une plus grande volonté d’écouter la Turquie, qui appartient à la fois géographiquement et stratégiquement à l’Europe et au Moyen-Orient, ainsi que les autres États de la région, tout en renforçant la coopération concrète.

– Qu’est-ce qui fait aujourd’hui d’Ankara un lieu politique et stratégique si important pour l’OTAN ?

– La Turquie est confrontée simultanément à plusieurs crises sécuritaires.

Au nord se trouve la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Au sud, les opérations militaires israéliennes qui s’étendent de la Palestine au Liban, ainsi que le processus toujours fragile de stabilisation intérieure de la Syrie.

À l’est, les tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël continuent d’alimenter une forte incertitude.

Dans le même temps, les nouveaux corridors géopolitiques appelés à relier une Asie en plein essor, notamment la Chine, à l’Europe devraient traverser la Turquie et le monde turcique.

Le corridor Turquie–Caucase du Sud–Caspienne–Turkestan devient progressivement un espace offrant des perspectives non seulement pour la paix et la prospérité régionales, mais aussi pour la stabilité mondiale.

La Turquie demeure l’un des rares acteurs capables d’entretenir un dialogue constructif à la fois avec la Russie et l’Ukraine. Elle a su équilibrer puissance militaire et influence diplomatique dans sa politique étrangère, tout en apportant une contribution significative aux efforts internationaux de médiation.

Pour toutes ces raisons, Ankara représente bien davantage qu’un symbole : la capitale offre de véritables avantages stratégiques.

La sécurité européenne a été profondément ébranlée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La montée en puissance de la Chine sur la scène internationale et l’escalade des tensions impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran ont créé ce qui constitue sans doute l’environnement sécuritaire le plus complexe auquel l’OTAN ait jamais été confrontée.

À ce moment sans précédent, où plusieurs lignes de fracture géopolitiques convergent, l’Alliance doit à la fois concilier les priorités divergentes de ses membres et redéfinir son orientation stratégique à long terme.

Comme l’ont souligné le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, et le ministre de la Défense nationale, Yaşar Güler, cette réunion dépasse largement le cadre d’un sommet ordinaire des chefs d’État et de gouvernement. Elle constitue un test décisif de la capacité de l’OTAN à s’adapter à un ordre international en rapide évolution.

Malgré les profondes divisions politiques de part et d’autre de l’Atlantique, la participation d’une personnalité aussi imprévisible que Donald Trump souligne, elle aussi, l’importance mondiale de cette épreuve politique et des efforts de l’Alliance pour préserver sa cohésion interne.

– Ce sommet peut-il montrer que l’avenir de l’OTAN se jouera de plus en plus le long des nouvelles lignes de fracture qui s’étendent de la mer Noire au Caucase du Sud ?

– Personnellement, je ne pense pas que la guerre entre la Russie et l’Ukraine prendra fin dans un avenir proche.

Par conséquent, les conditions géopolitiques permettant à la Russie de se réengager pleinement dans le Caucase du Sud ne sont pas encore réunies.

Les trois pays du Caucase du Sud entretiennent chacun une relation différente avec l’OTAN.

La Géorgie conserve son ambition d’adhérer à l’Alliance, mais demeure confrontée à d’importants défis politiques internes.

L’Arménie a progressivement pris ses distances avec la Russie, tout en restant l’un des membres fondateurs de l’Organisation du traité de sécurité collective.

L’Azerbaïdjan, plus grand pays du Caucase du Sud, a clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas rejoindre l’OTAN. Dans le même temps, il poursuit sa coopération institutionnelle avec l’Alliance dans le cadre du programme « Partenariat pour la paix », tout en accordant une grande importance à ses relations étroites avec la Turquie, les États-Unis et de nombreux autres États membres de l’OTAN.

Dans ces conditions, la manière dont l’OTAN pourrait renforcer son engagement dans le Caucase du Sud demeure une question ouverte.

Il n’en reste pas moins qu’une stratégie de sécurité collective tournée de plus en plus vers l’Indo-Pacifique, tant sur le plan géopolitique que stratégique, ne peut raisonnablement ignorer le Caucase du Sud et le bassin de la mer Caspienne.

Par Abulfaz Babazadeh