TURQUIE ET ISRAEL: QUEL EST LE RISQUE D'ESCALADE MILITAIRE? - PAROLES D'EXPERTS

Analyses
10 Juin 2026 20:12
50
TURQUIE ET ISRAEL: QUEL EST LE RISQUE D'ESCALADE MILITAIRE? - PAROLES D'EXPERTS

Dans un contexte de forte montée des tensions verbales entre la Turquie et Israël, la perspective d’une confrontation militaire entre les deux puissances régionales n’apparaît plus comme une simple hypothèse théorique. La Syrie, la question kurde, la compétition pour l’influence régionale ainsi que l’implication d’acteurs extérieurs dessinent un paysage sécuritaire complexe où la diplomatie doit impérativement garder une longueur d’avance sur la logique militaire. Des experts israéliens et turcs analysent le degré de réalisme d’un scénario d’escalade entre Ankara et Tel-Aviv et tentent de définir la frontière entre rivalité intense et conflit potentiellement dangereux.

Mark Gorine, rédacteur en chef de la chaîne israélienne Aviv (« Printemps »)

Selon l’expert, il n’existe pas de risque sérieux de confrontation militaire directe, même limitée, entre la Turquie et Israël, malgré l’intensification des discours politiques et la rivalité croissante entre les deux pays.

« Avant tout, parce que les fondements de l’amitié, les liens historiques et la bienveillance mutuelle entre le peuple turc et le peuple juif remontent à plusieurs siècles », souligne-t-il.

« Nous sommes liés par de nombreux facteurs. Malgré la rhétorique actuelle, les relations économiques substantielles entre la Turquie et Israël demeurent, à ma connaissance, intactes. Tout cela constitue un frein à une escalade militaire », estime-t-il, ajoutant que le problème du Moyen-Orient réside souvent dans le fait que la force y est mesurée à l’aune de la puissance militaire, tandis que les signaux politiques résonnent parfois plus fort que le bon sens.

Il espère que les relations bilatérales ne deviendront pas otages de récits négatifs.

« Le monde porte déjà un lourd fardeau de tragédies, de guerres, de bombes, de souffrances et de douleurs humaines. Je ne crois pas que quiconque souhaite réellement ajouter un nouveau niveau d’hostilité à cette réalité déjà difficile », affirme-t-il, suggérant que l’intensification actuelle du discours sert certains intérêts politiques. « Malheureusement, cela arrive. Mais je ne pense pas qu’Israël soit à l’origine d’une telle escalade. »

L’expert souligne également qu’Israël et la Turquie évoluent largement dans le cadre des politiques menées par les États-Unis sous la présidence de Donald Trump. Selon lui, les deux parties trouveront inévitablement les moyens d’éviter des initiatives inutiles, en particulier celles susceptibles de conduire à un scénario militaire.

« À mon sens, il subsiste un fond de sympathie mutuelle entre les deux sociétés et les deux États », déclare Gorin.

Il rappelle l’initiative de médiation proposée par le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, qu’il avait alors saluée dans un article.

« Cette initiative avait été bien accueillie dans nos médias, ainsi qu’en Turquie et en Azerbaïdjan, et avait suscité une réaction positive », explique-t-il. Il ajoute que le président Trump a également entrepris des efforts pour rapprocher des États qui semblaient jusqu’à récemment irréconciliables.

« Cela montre que lorsqu’une volonté politique existe, un chemin vers la paix peut toujours être trouvé. »

Selon lui, Trump n’a tout simplement pas encore eu l’occasion de se concentrer sur ce dossier particulier. Il rappelle qu’Israël organise des élections cette année tandis que d’importantes évolutions politiques sont également attendues en Turquie.

« Il est donc tout à fait possible que de nouvelles personnalités émergent, que les approches se renouvellent et que les relations retrouvent l’état positif et constructif que j’ai toujours défendu dans le débat public israélien. »

« Je dis cela en tant que personne proche de l’Azerbaïdjan, proche de la Turquie et amie d’Israël », ajoute-t-il.

Concernant la Syrie, Gorin estime que les intérêts de la Turquie et d’Israël peuvent effectivement s’y croiser, mais que beaucoup dépendra des dirigeants, de la volonté politique et de la capacité à empêcher que des divergences régionales ne dégénèrent en confrontation directe.

« La Syrie peut être un espace de rivalité, mais elle ne doit pas nécessairement devenir un théâtre de conflit entre Ankara et Tel-Aviv. »

Hüsamettin İnaç, politologue turc et professeur à l’Université Dumlupınar

Pour l’universitaire, le risque d’une confrontation militaire directe entre la Turquie et Israël demeure limité, même si les tensions verbales se sont nettement accentuées.

« Les principales sources de tension sont liées à la position de la Turquie sur Gaza, à son activisme diplomatique, à ses critiques virulentes de la politique israélienne et à ses efforts visant à placer la question palestinienne au centre de l’agenda international », explique-t-il.

Dans le même temps, Israël paraît peu enclin à un affrontement direct avec Ankara, la Turquie disposant d’un poids militaire, démographique, politique et historique considérable. Elle reste également membre de l’OTAN et joue un rôle important dans l’architecture sécuritaire régionale.

« Les formes de confrontation les plus probables seront donc les pressions diplomatiques, les campagnes informationnelles et la compétition d’influence dans des pays tiers », estime-t-il.

Selon İnaç, la Syrie constituera probablement le principal terrain de rivalité entre les deux pays, puisque leurs intérêts s’y croisent sur des questions telles que la sécurité, le contrôle des groupes armés, l’avenir de l’État syrien et l’équilibre régional des pouvoirs.

Israël cherche à préserver sa liberté d’action en Syrie, tandis que la Turquie étend son influence, notamment à travers la lutte contre les structures liées au PKK/YPG/PYD et les efforts de stabilisation du nord du pays.

L’expert insiste également sur la sensibilité extrême de la question kurde pour Ankara.

« Tout soutien à certains groupes armés associés au PKK/YPG peut être perçu comme une menace directe à la sécurité nationale. Dans de telles circonstances, la Turquie réagirait fermement et pourrait, si nécessaire, lancer de nouvelles opérations dans le nord de la Syrie. »

Malgré ces divergences importantes, il juge une guerre directe peu probable.

« Les risques politiques, militaires et internationaux seraient tout simplement trop élevés. »

Selon lui, ni les États-Unis ni les autres membres de l’OTAN n’ont intérêt à voir émerger un tel scénario.

« La confrontation devrait donc rester confinée à une rivalité politique intense, à une compétition d’influence en Syrie et à des pressions exercées par le biais de mécanismes régionaux. »

À plus long terme, conclut-il, tout dépendra de la capacité des deux parties à revenir à une approche diplomatique plus rationnelle.

« La Turquie est concentrée sur la sécurisation de ses frontières et la neutralisation des menaces terroristes, tandis qu’Israël cherche à préserver sa liberté d’action stratégique au Moyen-Orient. Transformer ces intérêts divergents en conflit militaire direct serait une démarche dangereuse et inutile pour les deux parties. »

Aygün Attar, politologue turque et présidente de TADİV

Selon Aygün Attar, la Turquie et Israël disposent tous deux de capacités militaires respectables et entretiennent des liens stratégiques avec les États-Unis, ce qui les conduit à mesurer pleinement le coût d’une confrontation directe.

« Pour cette raison, une guerre conventionnelle entre Ankara et Tel-Aviv paraît peu probable », affirme-t-elle.

Elle rappelle toutefois que le Moyen-Orient demeure particulièrement dangereux parce que les grands conflits y débutent souvent non par des déclarations de guerre officielles, mais par des incidents qui échappent progressivement à tout contrôle.

« La principale zone de risque n’est pas une frontière turco-israélienne - puisqu’elle n’existe pas - mais les théâtres tiers, et avant tout la Syrie. »

C’est en Syrie que se croisent les intérêts sécuritaires turcs, les calculs militaires israéliens, le destin de différents groupes armés, la question de l’intégrité territoriale syrienne et la lutte pour façonner un nouvel ordre régional.

« Toute frappe qu’Ankara percevrait comme une menace pour ses militaires, ses forces alliées ou ses actifs stratégiques pourrait provoquer une brusque montée des tensions », avertit-elle.

Selon elle, la Syrie pourrait devenir le principal champ de rivalité entre les deux États, même si cette confrontation prendrait davantage la forme d’une compétition indirecte, d’activités de renseignement, de pressions exercées par des acteurs locaux et de manœuvres diplomatiques.

« Israël cherche à préserver sa liberté d’action en Syrie, tandis que la Turquie entend éliminer ce qu’elle considère comme des menaces terroristes le long de sa frontière méridionale et empêcher l’émergence d’une ceinture sécuritaire hostile. Ces objectifs stratégiques contradictoires placent inévitablement les deux parties sur une trajectoire de collision. »

Attar qualifie également la question kurde de particulièrement sensible.

« Tout soutien extérieur à des groupes qu’Ankara associe au PKK/YPG/PYD sera considéré non comme un simple élément de géopolitique régionale, mais comme une ingérence directe dans sa sécurité nationale. »

« Si ces groupes sont utilisés comme instruments de pression, la Turquie réagira avec fermeté - politiquement, par le renseignement et, si nécessaire, militairement. »

Elle souligne par ailleurs que ni les États-Unis, ni l’OTAN, ni les acteurs régionaux n’ont intérêt à une confrontation ouverte entre la Turquie et Israël, laquelle affecterait l’ensemble de l’architecture sécuritaire de la Méditerranée orientale, de la Syrie, de l’Irak, du Caucase ainsi que des corridors énergétiques régionaux.

« Le scénario le plus probable n’est donc pas une guerre majeure, mais un état de tension contrôlée caractérisé par une rhétorique agressive, une compétition d’influence en Syrie, des pressions exercées par des groupes alliés et des efforts de désescalade diplomatique. »

Elle conclut :

« Stratégiquement, la Turquie agit selon une logique de protection de son État, de ses frontières et de son influence régionale. Israël, de son côté, raisonne en termes de préservation de sa supériorité militaire et de sa liberté opérationnelle. Le danger apparaît lorsque ces deux impératifs stratégiques entrent en collision sans médiation efficace ni retenue politique. La véritable question n’est donc pas de savoir si une guerre éclatera demain, mais si les deux parties seront capables de maintenir leur rivalité en dessous du seuil de la confrontation directe. C’est précisément là que la diplomatie doit avancer plus vite que les missiles. »

Yuri Lagunin, politologue israélien

Pour Yuri Lagunin, une guerre directe entre la Turquie et Israël reste improbable, mais il serait naïf d’écarter totalement le risque d’un incident limité.

« Dans le Moyen-Orient actuel, une seule erreur, une seule provocation ou une frappe mal ciblée peut contraindre la diplomatie à courir derrière les événements comme un pompier arrivant après que la maison a déjà brûlé », explique-t-il.

Il souligne que la Turquie et Israël possèdent trop de liens historiques, économiques et stratégiques pour se diriger volontairement vers une guerre majeure.

« Mais la politique ne se résume pas toujours à la logique : les émotions, les élections, l’idéologie, les pressions internes et la compétition pour le leadership régional jouent également un rôle. »

Le principal risque réside donc, selon lui, non dans une guerre planifiée, mais dans une escalade incontrôlée.

Lagunin observe qu’Israël surveille attentivement l’expansion de l’influence turque, de la Syrie et de la Méditerranée orientale jusqu’au Caucase et à la mer Rouge.

« Ankara n’est plus depuis longtemps un simple observateur régional. Elle est devenue un centre de pouvoir autonome. Face à ce type d’acteur, Israël préfère généralement tester les limites plutôt que s’engager dans une guerre directe, au moyen d’opérations de renseignement, de signaux stratégiques, de frappes ciblées, de pressions diplomatiques ou d’actions indirectes. »

« C’est là toute la complexité : Israël ne cherche peut-être pas la guerre avec la Turquie, mais il peut être tenté de tester périodiquement la détermination d’Ankara. »

Selon lui, plusieurs déclencheurs potentiels existent : une frappe touchant un site où sont présents des militaires ou conseillers turcs, un incident dans l’espace aérien syrien, des attaques menées par des groupes intermédiaires contre les forces turques ou encore l’utilisation du PKK/YPG comme moyen de pression.

« Il ne s’agit pas de scénarios purement théoriques, mais de risques plausibles. »

Il estime également que la Syrie pourrait devenir le principal théâtre de la rivalité turco-israélienne.

« La Turquie y poursuit ses propres priorités : sécurité frontalière, lutte antiterroriste et influence sur l’avenir de l’État syrien. Israël poursuit d’autres objectifs : empêcher l’émergence d’infrastructures militaires hostiles et préserver sa liberté d’action. Le problème est que ces deux objectifs stratégiques se chevauchent de plus en plus dans le même espace géographique. »

L’absence de frontière commune réduit certes la probabilité d’une guerre directe, mais accroît le risque d’affrontements indirects à travers des territoires tiers.

« Ce sont souvent les conflits les plus dangereux aujourd’hui : aucune guerre n’est officiellement déclarée, mais toutes les parties mènent déjà des opérations militaires, soutiennent des alliés et s’accusent mutuellement d’agression. »

La question kurde constitue, selon lui, la ligne de fracture la plus sensible pour Ankara.

« Israël pourrait théoriquement chercher à utiliser certains groupes kurdes comme levier contre la Turquie. Mais ce serait une stratégie extrêmement risquée. Pour Ankara, le PKK/YPG n’est pas une question kurde abstraite ; c’est une question de sécurité nationale. »

« Ce qui apparaît aujourd’hui comme un moyen de pression pourrait demain se transformer en incendie régional. »

Enfin, Lagounine rappelle qu’Israël applique souvent le principe selon lequel il vaut mieux frapper préventivement que devoir expliquer plus tard pourquoi une menace a été sous-estimée. Toutefois, cette logique serait beaucoup moins applicable dans le cas de la Turquie.

« La Turquie n’est ni un groupe armé fragmenté, ni un État faible, ni une cible sur laquelle exercer des pressions sans coût. C’est un membre de l’OTAN doté d’une armée importante, d’un puissant appareil de renseignement, d’une forte volonté politique et d’une direction habituée à répondre avec fermeté. »

Il conclut :

« Pour Israël, le dossier turc ressemble à un échiquier où aucun mouvement ne peut être effectué pour le simple effet dramatique. Une seule mauvaise manœuvre pourrait faire échapper toute la partie à tout contrôle. »

Par Abulfaz Babazadeh