LA GUERRE CONTRE L'IRAN RAPPROCHE LA TURQUIE ET ISRAEL D'UNE CONFRONTATION

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9 Juin 2026 17:40
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LA GUERRE CONTRE L'IRAN RAPPROCHE LA TURQUIE ET ISRAEL D'UNE CONFRONTATION

Les relations entre Israël et la Turquie ont longtemps été marquées par un respect mutuel et par de profonds liens historiques. Le peuple juif n’a jamais oublié l’accueil bienveillant que l’Empire ottoman réserva aux Juifs expulsés d’Espagne, invités par le sultan Bayezid II à s’installer sur ses terres en 1492.

Durant plus de cinq siècles de présence juive en territoire ottoman puis turc, les descendants d’Abraham n’ont pas subi de restrictions systématiques de leurs droits. Le système des « millets », instauré par les sultans ottomans, accordait à chaque communauté religieuse une certaine autonomie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les diplomates turcs déployèrent également de nombreux efforts pour sauver des Juifs des persécutions nazies.

En 1949, la République de Turquie devint le premier pays à majorité musulmane à reconnaître l’État d’Israël. Pendant de nombreuses années, les relations bilatérales continuèrent de se développer de manière stable. Les forces armées des deux pays allèrent même jusqu’à mener des exercices militaires conjoints.

Toutefois, l’arrivée de Recep Tayyip Erdoğan au poste de Premier ministre en 2003, puis à la présidence, marqua le début d’une dégradation progressive des relations. Dans un premier temps, peu de changements furent perceptibles : les échanges commerciaux poursuivirent leur croissance, le tourisme se développa et le nouveau dirigeant turc tenta même de jouer les médiateurs entre la Syrie et Israël.

Mais à mesure que les capacités économiques et militaires de la Turquie se renforçaient, Erdoğan se présenta de plus en plus comme le défenseur des musulmans à travers le monde. Dans un geste de solidarité envers les habitants de la bande de Gaza, l’organisation humanitaire turque İHH organisa la « Flottille de la liberté », dont faisait partie le navire Mavi Marmara.

Dans la nuit du 31 mai 2010, le bâtiment fut arraisonné par des commandos israéliens. L’opération fit neuf morts et plus de trente blessés, provoquant une brusque détérioration des relations entre les deux pays.

Par la suite, la politique d’Erdoğan à l’égard d’Israël favorisa le rapprochement croissant de l’État hébreu avec la Grèce et Chypre.

Les événements du 7 octobre 2023 constituèrent un tournant dans la confrontation turco-israélienne. À l’automne de cette année-là, Erdoğan durcit considérablement son discours, qualifiant les actions israéliennes à Gaza d’exemple de terrorisme d’État. Il déclara publiquement que la Turquie ne considérait pas le Hamas comme une organisation terroriste, une position en décalage avec celle de la plupart des pays occidentaux.

Par ailleurs, Ankara limita d’abord, puis suspendit de facto ses échanges commerciaux avec Israël. Les tensions furent encore aggravées par les divergences croissantes entre Ankara et Jérusalem concernant les ambitions turques en Syrie après la chute de Bachar al-Assad.

Le 13 juin 2025, lorsque Israël lança des frappes de grande ampleur contre l’Iran, les dirigeants turcs prirent soudain conscience de l’émergence d’un nouveau concurrent régional de poids, doté d’une nette supériorité militaire aérienne.

Le 19 juin 2025, alors que les frappes israéliennes contre l’Iran se poursuivaient, Erdoğan promit d’accélérer le renforcement des capacités de défense turques. Ankara tira une conclusion claire de cette guerre de douze jours : même une campagne militaire limitée contre l’Iran aurait pour effet immédiat de faire monter les tensions dans l’ensemble du Moyen-Orient, de perturber les marchés énergétiques, de fragiliser la sécurité régionale et de créer les conditions d’une nouvelle escalade, potentiellement encore plus dangereuse.

Au printemps 2026, cette logique réapparut dans un contexte encore plus délicat. Après le lancement, le 28 février 2026, d’une nouvelle opération israélo-américaine contre l’Iran, Erdoğan condamna les frappes et appela à la diplomatie ainsi qu’à un cessez-le-feu immédiat afin d’éviter que toute la région ne soit entraînée dans un conflit plus vaste.

La Turquie considère les frappes contre l’Iran comme une crise qui ne restera pas confinée aux frontières iraniennes, notamment en raison de la question kurde. Le 3 mars, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, confirma qu’Ankara maintenait des contacts avec toutes les parties afin de mettre un terme à la guerre et de relancer la diplomatie. Il souligna notamment les risques pesant sur les approvisionnements énergétiques ainsi que la vulnérabilité du détroit d’Ormuz.

Pour la Turquie, cette question revêt également une dimension intérieure particulièrement sensible. Le pays demeure un important importateur d’énergie ; toute perturbation majeure de l’architecture énergétique régionale se traduit donc rapidement par une pression accrue sur le budget de l’État, une hausse de l’inflation, une augmentation des coûts de production et des tensions sociales.

Au-delà des considérations économiques, Ankara estime que la destruction militaire de l’Iran n’apporterait pas la paix dans la région. Au contraire, elle ferait disparaître l’un des principaux piliers de l’équilibre des puissances au Moyen-Orient et ouvrirait la voie à une nouvelle série de guerres, de conflits par procuration et de fragmentations internes, de l’Irak et de la Syrie jusqu’au Caucase et à la Méditerranée orientale.

Il s’agit là de la principale préoccupation stratégique turque. Ankara ne nourrit aucune illusion à l’égard de Téhéran. Les deux pays sont depuis longtemps en concurrence pour l’influence en Syrie, en Irak, dans le Caucase du Sud et sur les grands axes de transport régionaux. La Turquie ne défend pas l’Iran, qui demeure à la fois un rival géopolitique et idéologique. Elle s’oppose toutefois à sa destruction par la force, estimant qu’un tel scénario serait encore plus déstabilisateur pour l’ordre régional.

Le 12 mars 2026, Hakan Fidan déclara qu’Ankara s’opposait à tout projet visant à provoquer une guerre civile en Iran ou à attiser des conflits ethniques et religieux. Il insista sur la nécessité de mettre fin au plus vite à la guerre qui secoue le Moyen-Orient.

Pour la Turquie, une guerre civile iranienne créerait à ses portes une immense zone d’instabilité dont les répercussions se propageraient inévitablement à l’ensemble de la région.

Dans ce contexte, Ankara associe de plus en plus la question iranienne à l’évolution générale de sa confrontation avec Israël. Depuis les événements du 7 octobre 2023, Israël n’est plus perçu, dans la pensée stratégique turque, comme un simple État avec lequel Ankara est en désaccord sur la question palestinienne. Il est de plus en plus considéré comme un obstacle aux ambitions régionales d’Erdoğan.

La dimension syrienne est particulièrement sensible. En 2025, Hakan Fidan déclara ouvertement qu’Ankara ne recherchait pas une confrontation directe avec Israël en Syrie. Dans le même temps, il qualifia les frappes israéliennes sur des installations syriennes de facteur de déstabilisation entravant les efforts des nouvelles autorités syriennes pour assurer la sécurité du pays.

Des sources turques et israéliennes ont par la suite fait état de contacts techniques destinés à prévenir tout incident en Syrie. Ce simple fait illustre le niveau élevé de méfiance mutuelle ainsi que le risque croissant non seulement d’une confrontation politique, mais également d’un affrontement militaire direct entre les deux pays sur le théâtre syrien.

Dans la vision stratégique turque, une défaite de l’Iran ne marquerait pas la fin de la crise. Au contraire, elle est de plus en plus perçue comme le début possible d’une nouvelle phase de la lutte pour la domination régionale.

Ankara estime que les actions iraniennes pousseront les États du Golfe à renforcer davantage leur coopération avec les États-Unis et Israël, une tendance devenue de plus en plus visible ces dernières années. Les frappes de missiles et de drones menées par l’Iran contre certains pays voisins ont déjà favorisé un rapprochement entre les Émirats arabes unis et Israël. Rien ne garantit que d’autres monarchies du Golfe ne suivront pas, à terme, la même voie.

Ces dernières années, les pays arabes ont observé avec une inquiétude croissante le développement des capacités militaires turques, notamment en raison de l’héritage historique de domination ottomane sur une grande partie de la région. Israël, à l’inverse, ne représente probablement pas une menace de long terme comparable pour ses voisins en raison de ses ressources démographiques limitées.

Le 8 juin 2026, après une brève accalmie, le conflit irano-israélien est de nouveau entré dans une phase d’escalade. Il demeure difficile de prévoir l’évolution de la situation, compte tenu de la grave crise économique que traverse la République islamique ainsi que de l’instabilité persistante au Kurdistan iranien et au Baloutchistan.

Par Moses Becker