La récente visite du secrétaire d'État américain Marco Rubio en Arménie, sans étape correspondante en Azerbaïdjan, a une nouvelle fois soulevé des interrogations quant à l’équilibre de la politique américaine dans le Caucase du Sud. Cette question revêt une importance particulière dans le contexte de la présentation à Erevan d’armements d’origine étrangère, de l’approfondissement de la coopération militaire et politique de l’Arménie avec les pays occidentaux, ainsi que du long historique de collaboration de Rubio avec Bob Menendez et plusieurs organisations influentes de la diaspora arméno-américaine.
Washington affirme officiellement souhaiter l’instauration d’une paix durable entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Or, le rôle de médiateur exige non seulement un discours approprié, mais également une impartialité diplomatique visible. Lorsque le chef de la diplomatie américaine ne se rend que dans l’un des deux pays engagés dans le processus de paix, cela suscite inévitablement des interrogations de l’autre côté.
La dimension militaire constitue une source supplémentaire de préoccupation. Lors du défilé organisé à Erevan le 28 mai 2026, l’Arménie a exposé un large éventail d’armements fabriqués à l’étranger. Les sources ouvertes ont principalement évoqué des systèmes indiens, français, russes et, selon certaines informations, iraniens, ainsi que des équipements produits localement. Des systèmes d’armes américains figuraient également parmi le matériel présenté.
Les États-Unis devraient s’abstenir de toute politique susceptible de modifier l’équilibre militaire dans le Caucase du Sud ou de donner l’impression qu’une des parties au conflit bénéficie de garanties militaires et politiques particulières. Même lorsque les équipements fournis sont officiellement présentés comme défensifs, leur apparition dans la région peut être perçue comme un élément d’une transformation plus large de l’architecture stratégique régionale.
Pour l’Azerbaïdjan, cette question est indissociable du parcours politique personnel de Marco Rubio. Avant de devenir secrétaire d’État, il a siégé pendant de nombreuses années au Sénat américain et s’est régulièrement associé à des initiatives visant à limiter la coopération entre les États-Unis et l’Azerbaïdjan, soutenues ouvertement par les organisations de lobbying arméniennes.
L’alliance politique Menendez-Rubio
Pendant de nombreuses années, Bob Menendez a été considéré comme l’un des plus ardents défenseurs des intérêts arméniens dans la vie politique américaine. Représentant l’État du New Jersey, où réside une importante communauté arménienne, il a constamment plaidé pour la reconnaissance des événements de 1915 comme génocide, pour des restrictions de l’aide destinée à l’Azerbaïdjan, pour l’application de la Section 907 du Freedom Support Act et pour des sanctions à l’encontre de responsables azerbaïdjanais.
Marco Rubio appartenait à un autre parti et représentait un autre État. Pourtant, sur plusieurs dossiers concernant l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, il a agi à plusieurs reprises aux côtés de Menendez.
Cette coopération s’est révélée politiquement avantageuse pour les structures de lobbying arméniennes. Menendez apportait le soutien du camp démocrate, tandis que la participation de Rubio permettait de présenter ces initiatives comme des positions bipartites de politique étrangère plutôt que comme l’agenda d’un groupe ethnique ou d’un parti particulier.
Rubio a ainsi joué un rôle important dans la légitimation des initiatives de Menendez. Son implication permettait aux partisans de ces mesures d’affirmer que les demandes visant à mettre fin à l’aide à l’Azerbaïdjan étaient soutenues aussi bien par les démocrates que par les républicains.
Le vote de 2014
L’un des premiers épisodes marquants remonte à avril 2014, lors d’un vote au sein de la Commission des affaires étrangères du Sénat.
La commission, alors présidée par Bob Menendez, approuva la résolution S.Res.410, appelant à la reconnaissance officielle des événements de 1915 comme génocide arménien. Marco Rubio figurait parmi les républicains ayant soutenu cette initiative.
La résolution fut adoptée par douze voix contre cinq. Aux côtés de Menendez et de la majorité des démocrates, les sénateurs républicains Marco Rubio et John McCain votèrent en sa faveur.
Cet épisode constitue l’un des premiers cas documentés où Rubio a soutenu une initiative portée par Menendez et saluée par les organisations arméniennes.
La résolution ne concernait pas directement l’Azerbaïdjan. Elle démontrait néanmoins la volonté de Rubio de coopérer avec Menendez sur des sujets occupant une place centrale dans l’agenda politique du lobby arméno-américain.
La résolution fut accueillie favorablement en Arménie et au sein de la diaspora arménienne. Des lettres de remerciement furent adressées à Menendez, tandis que les organisations arméniennes mirent également en avant les membres de la commission ayant soutenu la mesure.
Une position commune sur la reconnaissance des événements de 1915
En 2019, Bob Menendez et le sénateur républicain Ted Cruz furent les principaux promoteurs d’une résolution reconnaissant les événements de 1915 comme un génocide. Après plusieurs tentatives de blocage à la demande de l’administration américaine, le Sénat adopta finalement le texte à l’unanimité en décembre 2019.
Rubio n’était pas le principal auteur de la résolution, mais il soutint publiquement son adoption et déclara être fier de se joindre à Menendez, Cruz et d’autres sénateurs.
Cela démontra une nouvelle fois que, sur une question essentielle pour la diaspora arménienne, Rubio appartenait à la même coalition politique que Menendez.
En mars 2021, Menendez prit la tête d’une lettre commune signée par 38 sénateurs exhortant le président Joe Biden à devenir le premier président américain à reconnaître officiellement les événements de 1915 comme un génocide arménien.
Rubio signa cette lettre. Bien que les signataires appartinssent aux deux partis, Menendez en était l’architecte politique. L’Assemblée arménienne d’Amérique fit largement connaître cette initiative et cita Rubio parmi les sénateurs soutenant cette revendication de la communauté arménienne.
Cet épisode confirme la continuité de leur coopération politique sur les questions liées à l’Arménie.
S.Res.797 : une action directe contre l’Azerbaïdjan
L’initiative conjointe la plus importante prise par Menendez et Rubio intervint en septembre 2022.
À la suite des affrontements armés à la frontière arméno-azerbaïdjanaise, les deux sénateurs présentèrent ensemble la résolution S.Res.797. Contrairement aux précédentes initiatives relatives aux événements de 1915, celle-ci visait directement l’Azerbaïdjan et la coopération américano-azerbaïdjanaise.
La résolution appelait l’administration américaine à mettre immédiatement fin à l’assistance sécuritaire accordée à l’Azerbaïdjan. Ses auteurs exigeaient également l’application intégrale de la Section 907 du Freedom Support Act, qui limite l’aide gouvernementale américaine à Bakou.
Le texte demandait en outre l’examen de sanctions contre des responsables azerbaïdjanais, un accroissement de l’aide à l’Arménie et à la population arménienne du Karabagh, ainsi qu’un renforcement des pressions exercées sur Bakou.
Au-delà du contenu de la résolution, la manière dont elle fut présentée par les organisations de lobbying arméniennes revêt une importance particulière.
Le Comité national arménien d’Amérique (ANCA) salua ouvertement l’initiative. Son directeur exécutif, Aram Hamparian, remercia Menendez et Rubio pour leur « leadership décisif » dans la mise en œuvre de la Section 907 et la fin de l’assistance militaire américaine à l’Azerbaïdjan.
L’Assemblée arménienne d’Amérique fit également l’éloge de la résolution. L’organisation souligna notamment que Menendez avait « dirigé » cette initiative bipartite avec son collègue Marco Rubio.
Les organisations arméniennes elles-mêmes reconnaissaient donc que Menendez en était l’initiateur politique, tandis que Rubio agissait comme son principal partenaire républicain.
Cette distinction est essentielle pour comprendre la nature de leur coopération. Il ne s’agissait pas simplement de deux sénateurs votant de la même manière. Ils présentèrent conjointement le texte, travaillèrent ensemble pour mettre fin à l’aide accordée à l’Azerbaïdjan et donnèrent aux revendications des organisations arméniennes une légitimité bipartisane.
L’ANCA soutient Rubio lors des élections
Après l’introduction de la résolution S.Res.797, la coopération de Rubio avec les organisations arméniennes reçut non seulement un soutien public, mais également une reconnaissance politique directe.
En octobre 2022, l’ANCA inclut Rubio parmi les candidats qu’elle soutenait aux élections sénatoriales.
Dans son communiqué, l’organisation soulignait que Rubio avait travaillé avec Menendez pour mettre fin à l’assistance militaire américaine à l’Azerbaïdjan. Elle liait explicitement son soutien à Rubio à son implication dans la résolution S.Res.797, à ses appels en faveur de l’application de la Section 907 et à ses demandes d’accroissement de l’aide à l’Arménie et aux Arméniens du Karabagh.
Il serait excessif d’en conclure que Rubio était sous contrôle financier de l’ANCA. Aucune preuve crédible de dépendance financière directe ou d’accord particulier n’a été présentée. Il est néanmoins possible de parler d’un échange d’intérêts politiques : Rubio soutenait des initiatives prioritaires pour l’ANCA, tandis que l’organisation appuyait publiquement sa carrière politique et le présentait à ses sympathisants comme un allié de la communauté arménienne.
L’initiative Padilla-Rubio et l’implication de Menendez
En juin 2023, Marco Rubio et le sénateur démocrate Alex Padilla présentèrent une nouvelle résolution centrée sur la situation autour de la route de Latchine.
Le texte appelait une fois encore à mettre fin à l’aide américaine à l’Azerbaïdjan, à appliquer pleinement la Section 907 et à envisager des sanctions contre des représentants de la direction azerbaïdjanaise.
Bob Menendez figurait parmi les premiers cosignataires. L’alliance politique nouée en 2022 se poursuivait donc en 2023.
Cette fois, Padilla et Rubio étaient officiellement les principaux promoteurs de l’initiative, mais Menendez s’y associa immédiatement. L’ANCA la présenta comme une mesure soutenue par l’organisation et remercia à nouveau les sénateurs pour leurs efforts en faveur de sanctions et de restrictions visant l’Azerbaïdjan.
La résolution comprenait un ensemble complet de revendications :
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la fin de l’assistance militaire à l’Azerbaïdjan ;
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l’application intégrale de la Section 907 ;
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l’examen de sanctions contre des responsables azerbaïdjanais ;
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une enquête internationale sur la situation ;
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une augmentation de l’aide à la population arménienne ;
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un renforcement des pressions diplomatiques sur Bakou.
Cette initiative démontrait une nouvelle fois que Rubio ne se contentait pas d’exprimer une préoccupation humanitaire générale. Il soutenait des mécanismes législatifs précis visant à limiter la coopération entre les États-Unis et l’Azerbaïdjan.
L’Armenian Protection Act
À l’automne 2023, Rubio devint l’un des principaux cosignataires du projet de loi S.3000, connu sous le nom d’Armenian Protection Act.
Le sénateur Gary Peters en était l’auteur principal, tandis que Rubio figurait parmi les premiers cosignataires. Le texte visait à retirer temporairement au président américain le pouvoir de suspendre les restrictions prévues par la Section 907 concernant l’aide à l’Azerbaïdjan.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les administrations américaines successives avaient exercé chaque année ce pouvoir de dérogation, invoquant des impératifs de sécurité nationale et la coopération avec l’Azerbaïdjan. L’Armenian Protection Act visait à mettre fin à cette pratique pour les exercices budgétaires 2024 et 2025.
Le Sénat adopta le texte sans opposition. Rubio déclara publiquement que l’argent des contribuables américains ne devait pas être versé à l’Azerbaïdjan et invita la Chambre des représentants à approuver la législation.
L’Assemblée arménienne d’Amérique salua l’adoption du projet de loi et décrivit Rubio comme un soutien constant des causes arméniennes.
L’ANCA cita également l’Armenian Protection Act parmi les principales réalisations de Rubio en faveur de l’agenda arménien.
Cet épisode est particulièrement important, car l’initiative n’était plus directement liée à Menendez. À cette époque, l’influence de ce dernier au Sénat s’était affaiblie en raison des poursuites judiciaires engagées contre lui, et il avait quitté la présidence de la Commission des affaires étrangères.
Rubio poursuivit néanmoins dans la même direction politique : restriction de l’aide à l’Azerbaïdjan, application de la Section 907 et approche des relations avec Bakou principalement à travers le prisme des revendications arméniennes.
Cela suggère que Rubio n’était pas simplement un soutien ponctuel des initiatives de Menendez. Certaines des positions qu’ils avaient défendues ensemble étaient devenues partie intégrante de sa propre vision de la politique étrangère.
Rubio au Département d’État
Le passage de Rubio du Sénat au Département d’État a profondément modifié son statut. Un sénateur peut tenir compte des préférences de son électorat, soutenir certaines organisations civiques et participer à des coalitions politiques. Un secrétaire d’État représente, lui, la politique étrangère des États-Unis dans son ensemble et doit prendre en considération les intérêts stratégiques du pays. Ses décisions ne sont plus évaluées comme celles d’un sénateur parmi cent, mais comme des signaux officiels émis par le gouvernement américain.
C’est précisément pourquoi sa décision de se rendre uniquement à Erevan soulève des questions légitimes. Durant son mandat au Sénat, il a soutenu à plusieurs reprises des initiatives dirigées contre l’Azerbaïdjan. Devenu chef de la diplomatie américaine, il s’est rendu en Arménie où il a signé des documents stratégiques, sans effectuer de visite à Bakou ni mener de consultations parallèles avec les dirigeants azerbaïdjanais.
À la lumière de son parcours politique, il est difficile de considérer cet itinéraire à sens unique comme un simple détail technique dépourvu de signification. La décision de Rubio donne l’impression que ses positions sénatoriales passées continuent d’influencer son action à la tête du Département d’État.
D’autres responsables occidentaux ont adopté une approche plus équilibrée
L’approche de Rubio apparaît d’autant plus frappante lorsqu’on la compare à celle d’autres dirigeants et hauts responsables occidentaux.
Lors de sa tournée régionale, le vice-président américain JD Vance s’est rendu à la fois en Arménie et en Azerbaïdjan. Il a tenu des entretiens dans les deux capitales, démontrant que le développement des relations avec Erevan n’implique pas nécessairement l’exclusion diplomatique de Bakou.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni a également visité l’Azerbaïdjan après son déplacement en Arménie et a rencontré les dirigeants azerbaïdjanais.
La haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, s’est elle aussi rendue dans les deux pays.
Une telle approche ne signifie pas mettre mécaniquement sur un pied d’égalité les positions de Bakou et d’Erevan sur chaque dossier. Son importance réside ailleurs : une puissance extérieure qui souhaite agir en partenaire ou en médiateur démontre sa volonté d’écouter les deux parties.
Rubio n’a pas envoyé un tel signal.
Si son déplacement concernait des projets directement liés aux communications régionales et à l’Azerbaïdjan, l’absence de Bakou dans son itinéraire est encore plus difficile à comprendre.
Pourquoi les États-Unis ont besoin de l’Azerbaïdjan
Une approche unilatérale ne correspond pas davantage aux intérêts pratiques des États-Unis eux-mêmes.
L’Azerbaïdjan occupe une place importante dans le système de sécurité énergétique de l’Europe. Les routes qui traversent son territoire permettent d’acheminer des ressources énergétiques en contournant la Russie et l’Iran. Le pays joue un rôle central dans le développement du Corridor médian, qui relie l’Asie centrale, la région caspienne, le Caucase du Sud, la Turquie et l’Europe.
L’Azerbaïdjan constitue également un partenaire important pour les pays d’Asie centrale, la Turquie, la Géorgie et plusieurs États européens. Les grands projets transcaspiens de transport et d’énergie ne peuvent être réalisés sans sa participation.
Toute tentative de construire une nouvelle stratégie américaine dans le Caucase du Sud principalement autour de l’Arménie se heurterait donc inévitablement à des limites géographiques, économiques et politiques. Washington peut renforcer ses relations avec Erevan, mais cela ne devrait pas se faire au prix d’un déséquilibre ou d’une marginalisation de Bakou.
Pendant de nombreuses années, Rubio a été l’un des principaux partenaires républicains des organisations de lobbying arméniennes. Sur les initiatives les plus fermes dirigées contre l’Azerbaïdjan, il a travaillé avec Bob Menendez, contribuant à leur donner une dimension bipartisane.
Maintenant qu’il est devenu secrétaire d’État, Rubio doit démontrer qu’il est capable de dépasser ses anciennes alliances sénatoriales et de mener une politique conforme aux intérêts stratégiques américains ainsi qu’au principe d’équilibre régional.
La preuve la plus évidente en serait l’établissement d’un dialogue politique complet avec l’Azerbaïdjan, comprenant une visite à Bakou, des consultations de haut niveau et une position sans ambiguïté contre toute mesure susceptible de perturber l’équilibre militaire dans le Caucase du Sud.
Les États-Unis ne peuvent prétendre de manière crédible au rôle de médiateur impartial lorsque leurs actions diplomatiques donnent l’impression qu’ils favorisent une partie. La neutralité ne se mesure pas aux déclarations, mais à la cohérence des actes.
Les exemples de JD Vance, Giorgia Meloni et Kaja Kallas montrent qu’il est possible de renforcer les relations avec l’Arménie tout en maintenant simultanément un dialogue politique complet avec l’Azerbaïdjan.
Marco Rubio n’a pas encore démontré un niveau d’équilibre comparable. Compte tenu de sa longue coopération avec Bob Menendez et de ses relations politiques avec les organisations de lobbying arméniennes, Bakou est en droit d’attendre des preuves plus convaincantes d’impartialité de la part du chef de la diplomatie américaine.
Par Seymour Mammedov