Une semaine avant le début de l’opération militaire menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, une activité inhabituelle était observée dans les concessions automobiles d’Erbil. Selon les médias irakiens, des représentants des groupes kurdes iraniens installés dans la capitale du Kurdistan irakien achetaient massivement des pick-up.
Après avoir appelé leurs sympathisants d’Europe, d’Australie et du Canada à rejoindre la région, les mouvements de population le long de la frontière iranienne se sont nettement intensifiés. D’après plusieurs sources, les formations kurdes avaient reçu pour consigne de se tenir prêtes à agir dans les 72 heures suivant la réception du « feu vert ».
Le plan reposait sur un schéma bien connu au Moyen-Orient : les États-Unis et Israël devaient mener des frappes aériennes, tandis que les groupes kurdes déclencheraient une insurrection armée sur le terrain. Selon le quotidien londonien Asharq Al-Awsat, lors d’une rencontre à Washington avant le déclenchement de la guerre, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou aurait convaincu Donald Trump que les formations kurdes du nord de l’Irak étaient en mesure de jouer un rôle clé dans l’affaiblissement de l’Iran. Toujours selon ces sources, Trump aurait approuvé l’idée et accordé une aide financière limitée aux groupes concernés. Le scénario prévoyait qu’après les bombardements, ceux-ci lanceraient une révolte dans les villes de l’ouest iranien à majorité kurde. Mais quelques jours après le début du conflit, Trump aurait finalement abandonné ce projet, et le front kurde ne fut jamais ouvert.
Un plan condamné dès le départ
Pour de nombreux analystes du Moyen-Orient, l’option kurde présentait des faiblesses structurelles dès son élaboration. Les principaux acteurs régionaux ne manifestaient aucune réelle détermination à soutenir une telle initiative.
Au début de l’année 2026, il est apparu que Washington envisageait une coopération avec les groupes armés kurdes iraniens dans le cadre de sa stratégie de pression sur Téhéran. Cependant, la Turquie et les autorités du Kurdistan irakien ont rapidement averti les États-Unis de leur opposition à un tel scénario. Ankara considérait notamment le PJAK - branche iranienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) - comme une menace séparatiste directe. Quant aux dirigeants kurdes d’Erbil, ils craignaient qu’un soutien ouvert à ce type d’opération ne provoque une réaction sévère de l’Iran.
L’exclusion du PJAK, exigée par Ankara, a pratiquement privé le projet de son principal levier. Dès lors, les responsables américains ont commencé à douter de la capacité des autres organisations kurdes iraniennes à représenter une menace sérieuse pour Téhéran.
Comment Ankara et Erbil ont bloqué le « scénario kurde »
Le 8 mars, à bord d’Air Force One, Donald Trump déclarait aux journalistes qu’il ne souhaitait pas voir les groupes armés kurdes franchir la frontière iranienne, estimant qu’une telle évolution risquait d’aggraver encore le conflit. Il ajoutait qu’il ne voulait pas que les Kurdes « souffrent ou soient tués ».
Ce revirement de Washington reflétait avant tout la pression croissante exercée par la Turquie. Ankara considérait toute implication de formations armées kurdes à proximité de ses frontières comme une menace pour sa sécurité nationale.
Erbil, de son côté, n’avait aucun intérêt à voir le Kurdistan irakien se transformer en base arrière pour une opération contre l’Iran. Depuis de nombreuses années, la région entretient avec Téhéran des relations étroites sur les plans économique, politique et sécuritaire. L’Iran a d’ailleurs démontré à plusieurs reprises sa volonté de frapper des cibles au Kurdistan irakien dès qu’il percevait une menace potentielle. Faire d’Erbil un sanctuaire pour les groupes kurdes iraniens aurait risqué d’entraîner toute la région dans un conflit majeur.
C’est ainsi que l’option privilégiée par les États-Unis et Israël s’est effondrée sous l’effet conjugué des pressions d’Ankara et d’Erbil.
Pourquoi les Kurdes eux-mêmes n’ont pas soutenu le projet
Au-delà des hésitations de Washington, un autre facteur déterminant a joué : le manque d’enthousiasme des Kurdes eux-mêmes à participer à l’opération.
Les groupes kurdes iraniens refusaient de se considérer comme une simple « force par procuration ». Après le début de la guerre, le PJAK a notamment démenti avoir reçu des fonds ou des armes. D’autres organisations ont adopté des positions tout aussi prudentes. Les experts expliquent cette attitude par l’expérience historique des Kurdes, qui ont à maintes reprises constaté que le soutien des grandes puissances pouvait se révéler éphémère ou peu fiable.
La fragmentation du mouvement kurde iranien constituait également un obstacle majeur. Son paysage politique est composé d’une multitude de partis aux idéologies et aux alliances extérieures souvent divergentes. Au début du conflit, une coalition anti-Téhéran regroupant le PJAK et le Parti pour la liberté du Kurdistan (PAK) avait été annoncée. Mais après l’exclusion du PJAK sous la pression turque, cette alliance a perdu l’essentiel de sa capacité opérationnelle.
L’Iran n’a même pas eu besoin de tester sa solidité. Dès les premiers jours de la guerre, le Corps des gardiens de la révolution islamique a mené des frappes préventives de drones et de missiles contre les positions des groupes armés kurdes dans le nord de l’Irak. Par ailleurs, selon des informations citant des sources à Ankara, des membres du PKK qui tentaient d’entrer en Iran depuis le territoire irakien auraient été neutralisés par les forces iraniennes après un avertissement transmis par les services de renseignement turcs.
Pourquoi la théorie de la « fragilité multiethnique » de l’Iran échoue une nouvelle fois
Selon plusieurs analystes, l’échec de l’option kurde soutenue par les États-Unis et Israël ne révèle pas seulement les limites de ce plan particulier.
Depuis des décennies, certains observateurs avancent l’idée que la structure multiethnique de l’Iran - composée notamment de Persans, d’Azéris, de Kurdes, d’Arabes et de Baloutches - pourrait être déstabilisée de l’extérieur.
Or, toutes les tentatives visant à exploiter cette supposée « fragilité » se sont soldées par des résultats décevants. Au printemps 2026, le pari fait sur le facteur kurde a constitué un nouveau test de cette théorie. Le verdict a été identique aux précédents.
Le projet s’est heurté aux mêmes obstacles : fragmentation de l’opposition, contraintes géopolitiques régionales, surestimation du potentiel séparatiste, fermeté de l’appareil d’État iranien et réflexe de cohésion d’une partie de la société qui, confrontée à une pression extérieure, tend à se rallier au pouvoir en place.
Par Rouslan Bachirli