La décision prise le 1er mai par le Milli Majlis d’Azerbaïdjan de mettre fin à toutes les formes de coopération avec le Parlement européen n’était ni un geste émotionnel ni une posture symbolique. Elle constituait un signal politique révélant une crise plus profonde dans les relations entre Bakou et l’une des institutions les plus influentes de l’Union européenne.
En votant l’arrêt de la coopération avec le Parlement européen, en lançant le processus de retrait de l’Assemblée parlementaire Euronest et en suspendant sa participation au Comité de coopération parlementaire UE-Azerbaïdjan, l’Azerbaïdjan a clairement indiqué qu’il n’était plus possible de poursuivre des relations placées sous une pression constante, des résolutions politisées et des critiques unilatérales.
Dans un premier temps, la réaction du Parlement européen a été prévisible. Certains eurodéputés ont répondu par des moqueries et des déclarations méprisantes, présentant la décision de l’Azerbaïdjan comme insignifiante. Le ton employé laissait entendre que cette initiative nuirait davantage à Bakou qu’à l’Europe. Pourtant, le dernier débat au Parlement européen a montré que la situation était plus complexe. Pour la première fois depuis longtemps, plusieurs eurodéputés ont ouvertement remis en question la part de responsabilité du Parlement européen dans cette crise.
Cet élément est important, car ces dernières années, le Parlement européen a souvent abordé l’Azerbaïdjan à travers le prisme de la pression morale plutôt que celui du dialogue stratégique. Des résolutions contre Bakou ont été adoptées à des moments sensibles, sans tenir compte du contexte géopolitique plus large, du processus de paix avec l’Arménie, des besoins énergétiques de l’Europe ou encore du rôle de l’Azerbaïdjan comme plateforme de transport et de connectivité entre l’Europe et l’Asie.
Le débat a montré qu’une prise de conscience grandit désormais au sein du Parlement européen : la pression a ses limites. Plus important encore, certains responsables européens semblent comprendre que la diplomatie ne peut se construire sur des sermons permanents.
Le principal problème pour le Parlement européen n’est pas tant la réaction de l’Azerbaïdjan que les raisons qui l’ont provoquée. Bakou n’a pas suspendu sa coopération à cause d’une seule déclaration ou d’une seule résolution. Cette décision résulte d’une longue accumulation de méfiance. Depuis des années, l’Azerbaïdjan considère de nombreuses actions du Parlement européen comme biaisées, sélectives et déconnectées des réalités politiques du Caucase du Sud.
Les médias occidentaux, eux, se sont largement concentrés sur la critique de cette décision. De nombreuses publications ont affirmé que Bakou nuisait à ses propres intérêts stratégiques, que le dialogue devait se poursuivre malgré les désaccords et que le retrait des cadres parlementaires affaiblissait la position de l’Azerbaïdjan. Mais cette approche élude une question essentielle : quelle est la valeur du dialogue si l’une des parties l’utilise principalement comme plateforme de pression ?
L’aspect le plus significatif du débat ne résidait pas dans les critiques adressées à Bakou, mais dans les interventions des eurodéputés qui ont souligné la responsabilité du Parlement européen lui-même. Selon eux, l’Europe perd de son influence non pas parce que certains pays s’éloignent d’elle sans raison, mais parce que les institutions européennes remplacent trop souvent la diplomatie par une pression idéologique et des résolutions symboliques.
C’est précisément là que la crise actuelle prend une dimension géopolitique plus large.
L’Azerbaïdjan d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a dix ou quinze ans. Après avoir rétabli son intégrité territoriale et renforcé sa position régionale, Bakou est devenu une puissance intermédiaire. Ce n’est plus un État susceptible d’être influencé par des déclarations ou des gestes politiques symboliques. L’Azerbaïdjan dispose de ressources, d’un fort potentiel de transit, d’une expérience militaire et diplomatique, ainsi que d’un réseau croissant de partenariats stratégiques.
Pour l’Europe, cette réalité devrait compter.
L’Azerbaïdjan est un partenaire clé pour la sécurité énergétique de l’Union européenne. Le gaz azerbaïdjanais est devenu une source d’approvisionnement importante pour les marchés européens, surtout depuis que la guerre en Ukraine a profondément modifié la politique énergétique européenne. L’Azerbaïdjan occupe également une place centrale dans les projets de connectivité reliant l’Europe à la région de la mer Caspienne, à l’Asie centrale et au-delà. Dans ce contexte, détériorer les relations avec Bakou ne constitue pas seulement un problème bilatéral : c’est une erreur stratégique.
Ce point est apparu clairement dans plusieurs interventions lors du débat au Parlement européen.
Angéline Furet, représentant le groupe Patriots for Europe, a qualifié le retrait de l’Azerbaïdjan des relations avec le Parlement européen de « sanction stratégique » contre l’UE. Sa déclaration était sévère, mais elle mettait en lumière une contradiction réelle dans l’approche européenne : l’Union cherche à garantir sa sécurité énergétique et son influence régionale, tandis que certaines de ses institutions continuent d’adopter des résolutions qui aliènent des partenaires importants.
Selon Furet, pendant que le Parlement européen multiplie les résolutions, d’autres acteurs mondiaux façonnent la réalité sur le terrain. Les États-Unis développent l’initiative TRIPP et des projets de connectivité des transports, tandis qu’une nouvelle architecture régionale émerge en Asie centrale, largement sans participation significative du Parlement européen. Son message était clair : l’Europe risque de devenir un simple commentateur des événements plutôt qu’un acteur capable de les influencer.
Cristian Terheș, du groupe des Conservateurs et réformistes européens, a lui aussi présenté la décision de l’Azerbaïdjan comme un avertissement sérieux adressé au Parlement européen. Il a qualifié la résolution d’avril contre Bakou d’inutile, d’imprudente et contre-productive, surtout à un moment où l’Azerbaïdjan et l’Arménie progressent vers la réconciliation et un accord de paix.
Son argument touche au cœur du problème. Si l’Azerbaïdjan et l’Arménie négocient la paix, et si même Erevan ne défend plus certaines des revendications reprises par plusieurs responsables européens, pourquoi le Parlement européen durcit-il encore son discours ? Pourquoi continue-t-il d’adopter des positions qui compliquent la normalisation au lieu de la soutenir ?
Terheș a qualifié l’approche du Parlement européen « d’immaturité politique » et de « suicide géopolitique ». Ces termes peuvent sembler excessifs, mais ils traduisent la crainte de voir l’Europe perdre de sa pertinence dans des régions devenues stratégiques.
Le Caucase du Sud n’est plus une périphérie. C’est désormais un corridor entre l’Europe et l’Asie, une plateforme pour les routes énergétiques, la logistique, les dispositifs de sécurité et la compétition géopolitique. L’Asie centrale gagne également en importance stratégique, et l’Azerbaïdjan constitue l’un des principaux ponts entre ces espaces. En s’éloignant de Bakou, l’Europe affaiblit son propre accès à l’ensemble de la région.
Tomasz Froelich a exprimé une préoccupation similaire sous un autre angle. Sans épargner ses critiques envers l’Azerbaïdjan, il a reconnu l’irrationalité qu’il y aurait à détériorer les relations avec Bakou alors même que le processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie avance. Son avertissement était pragmatique : l’industrie européenne dépend d’approvisionnements énergétiques fiables, et le gaz acheminé par pipeline depuis l’Azerbaïdjan fait partie de cette équation.
C’est ici que le discours moral se heurte à la réalité économique. Le Parlement européen peut continuer à adopter des résolutions, mais les industries européennes ont besoin d’énergie, de chaînes d’approvisionnement et de partenariats stables. Les leçons de morale ne remplacent pas une stratégie.
Thierry Mariani, quant à lui, s’est concentré sur le processus de paix lui-même. Il a souligné que l’Azerbaïdjan et l’Arménie négocient aujourd’hui non seulement un document formel, mais une véritable réconciliation. Pendant des décennies, beaucoup pensaient qu’un tel scénario était impossible. Pourtant, il est désormais en train de se concrétiser dans le Caucase du Sud. Dans ces circonstances, le Parlement européen devrait contribuer au processus - ou, au minimum, ne pas lui nuire.
Or, comme l’a affirmé Mariani, le Parlement européen a souvent « jeté de l’huile sur le feu ». Il s’agit là de l’une des accusations les plus graves adressées à l’institution : alors qu’elle affirme soutenir la paix, elle adopte des positions susceptibles de fragiliser les bases encore précaires de cette paix.
La contradiction est évidente. Le Parlement européen affirme soutenir la normalisation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais dans le même temps il formule des déclarations et des exigences que même Erevan ne défend plus sous cette forme. Un tel comportement ne renforce pas le rôle de l’Europe comme médiateur ou partenaire, il affaiblit la confiance.
Le responsable politique allemand Lukas Sieper a lui aussi souligné une incohérence plus large de l’Europe. Celle-ci ne peut pas qualifier l’Azerbaïdjan de partenaire stratégique indispensable tout en le traitant comme un État placé en dehors du cercle des partenaires acceptables. Ce double discours nuit à la crédibilité de la diplomatie européenne.
C’est peut-être là le problème le plus profond. L’Union européenne tente souvent de mener deux politiques simultanément : l’une pragmatique, fondée sur l’énergie, le commerce et la connectivité ; l’autre idéologique, reposant sur la pression, les résolutions et les critiques publiques. Lorsque ces deux logiques entrent en collision, les partenaires finissent par se demander à quelle Europe ils ont réellement affaire.
Pour l’Azerbaïdjan, cette ambiguïté n’est plus acceptable.
Bakou veut des relations fondées sur le respect mutuel, et non sur l’idée que les institutions européennes auraient le droit d’interférer dans les affaires intérieures du pays ou de dicter les termes de ses relations avec ses voisins. L’Azerbaïdjan est ouvert à la coopération, mais il ne considère pas la coopération comme une forme de soumission.
La crise actuelle possède également un précédent historique. En septembre 2015, après l’adoption d’une résolution sévère contre l’Azerbaïdjan par le Parlement européen, le Milli Majlis avait déjà suspendu sa participation à l’Assemblée parlementaire Euronest et au Comité de coopération parlementaire UE-Azerbaïdjan. Un an plus tard, en septembre 2016, le Parlement européen avait envoyé une délégation d’Euronest en Azerbaïdjan afin de relancer le dialogue. À l’époque, cette délégation avait regretté l’absence de dialogue et reconnu la nécessité d’éviter que de telles situations se reproduisent.
La leçon semblait claire à l’époque, mais elle n’a manifestement pas été pleinement retenue.
Aujourd’hui, la situation est encore plus sérieuse. L’Europe a davantage besoin de l’Azerbaïdjan qu’en 2015. Le contexte géopolitique a profondément changé. La sécurité énergétique, les corridors de transport, le Corridor du Milieu, l’accès à l’Asie centrale et le processus de paix dans le Caucase du Sud confèrent à l’Azerbaïdjan une importance bien plus grande pour les intérêts européens.
Cela ne signifie pas que l’Azerbaïdjan utilise l’énergie comme moyen de chantage. Cela signifie simplement que, comme tout État souverain, il utilise ses ressources et sa position stratégique pour défendre ses intérêts. Les relations internationales se construisent sur des intérêts, non sur des leçons abstraites. Chaque pays cherche à renforcer sa position grâce aux instruments dont il dispose. Ceux de l’Azerbaïdjan sont l’énergie, la géographie, la diplomatie et l’influence régionale.
La différence est que l’Azerbaïdjan utilise ces instruments dans un cadre de partenariat. Il fournit de l’énergie, soutient la connectivité, investit dans la stabilité régionale et participe au dialogue. En retour, il attend le respect de sa souveraineté et de ses intérêts nationaux.
Le Parlement européen se trouve désormais face à un choix. Il peut poursuivre sur la voie de la pression et de la supériorité morale, ou reconnaître que cette approche a déjà produit l’effet inverse. Au lieu d’accroître l’influence européenne sur l’Azerbaïdjan, elle a éloigné davantage Bakou du Parlement européen.
Le débat de Strasbourg laisse penser qu’au moins certains eurodéputés en ont conscience. Leurs interventions ne signifient pas que le Parlement européen a complètement changé de position. Mais elles montrent que l’ancien consensus anti-azerbaïdjanais n’est plus incontesté. Les voix appelant au réalisme, à la diplomatie et à une réflexion stratégique deviennent plus audibles.
Pour l’Azerbaïdjan, il ne s’agit pas de fermer la porte à l’Europe. Il s’agit de refuser des relations fondées sur l’inégalité et la pression. Bakou a montré à plusieurs reprises qu’il était prêt à une coopération constructive avec les institutions européennes. Mais cette coopération doit reposer sur le respect mutuel, et non sur des accusations unilatérales.
Le Caucase du Sud entre dans une période historique. L’Azerbaïdjan et l’Arménie disposent d’une réelle opportunité d’avancer vers la paix. La région devient un pont stratégique entre l’Europe et l’Asie. Dans un tel contexte, le Parlement européen ne devrait pas agir comme une source de tensions. Il devrait soutenir le dialogue, la stabilité régionale et la coopération concrète.
Par Seymur Mammadov