Lors d’une réunion régionale consacrée à l’agriculture à Goygol, le 12 juin, le vice-ministre de l’Agriculture, Zaur Aliyev, a annoncé un objectif qui peut sembler modeste à première vue : créer 300 nouvelles exploitations ovines semi-intensives, augmenter d’au moins 9 % la production de viande ovine d’ici à 2030 et accroître de 10 % les effectifs du cheptel afin de restaurer l’autosuffisance du pays.
« Cela signifie une transition de l’élevage ovin traditionnel vers un modèle plus productif et mieux géré », a-t-il déclaré.
Pour comprendre l’importance de cet objectif, et pourquoi il est présenté comme une transition plutôt que comme une simple expansion, il faut revenir à une réalité géographique que les statistiques sur le blé et les fruits tendent souvent à masquer : sur le plan agricole, une grande partie de l’Azerbaïdjan est un territoire difficile pour l’élevage bovin.
Près de la moitié du pays - certains diraient même davantage - est couverte de zones semi-désertiques et de steppes arides, notamment la plaine de Chirvan, la dépression de Goboustan, la péninsule d’Absheron et une grande partie de la basse plaine de Koura-Araxe. Ces régions se caractérisent par de faibles précipitations, une végétation clairsemée et de fortes variations saisonnières, rendant l’élevage bovin trop coûteux dans une grande partie de l’intérieur du pays.
Traditionnellement, les populations de ces régions n’ont donc pas bâti leur système d’élevage autour des bovins. Elles se sont appuyées sur des espèces mieux adaptées aux conditions semi-désertiques : les moutons et les chèvres. Leur capacité à se nourrir de plantes que les bovins ne consomment pas, ainsi que leurs besoins en eau plus limités pour produire de la viande, les rendaient économiquement viables dans ces environnements.
À cela s’ajoutait le chameau, élément essentiel de l’élevage sur la péninsule d’Absheron et dans la région de Goboustan grâce à son adaptation au climat désertique. Les ressources halieutiques occupaient également une place importante, avec la pêche et l’élevage de poissons dans les zones fluviales et marécageuses proches de la mer Caspienne.
Selon les données du Comité national des statistiques d’Azerbaïdjan, le pays comptait 8,677 millions de moutons et de chèvres en 2016. L’an dernier, ce chiffre était tombé à 6,896 millions, soit une baisse de plus de 20 % en moins d’une décennie dans un pays dont les conditions géographiques sont pourtant particulièrement favorables à cette activité.
Parallèlement, la valeur économique des moutons et des chèvres a presque doublé par rapport à il y a dix ans. Cette hausse s’explique par la raréfaction de l’offre et par une demande soutenue en agneau et en viande ovine, des produits qui occupent une place centrale dans la cuisine azerbaïdjanaise.
Des « trésors » sous-exploités : des alternatives à la consommation de viande traditionnelle
Le recul du secteur ovin est d’autant plus singulier qu’il intervient dans un pays disposant de nombreuses ressources encore largement inexploitées, parfaitement adaptées aux conditions climatiques locales et qui ont longtemps fait partie intégrante de son agriculture sans bénéficier d’une attention suffisante des programmes publics.
Les chameaux ont pratiquement disparu du paysage agricole azerbaïdjanais. Les statistiques officielles n’en recensent plus que quelques centaines sur l’ensemble du territoire. Pourtant, ils servaient autrefois d’animaux de bât et de source de lait dans les zones semi-désertiques d’Absheron et de Goboustan, notamment pour les populations ne pouvant élever de bovins en raison du manque d’eau.
En réalité, le pays a laissé disparaître une forme d’agriculture parfaitement adaptée à son environnement naturel, alors même que d’autres nations désertiques, notamment dans le Golfe persique et certaines régions d’Asie centrale, ont considérablement développé leur filière cameline et les marchés associés à ses produits.
L’aquaculture constitue un autre exemple. Depuis 2017, la ferme piscicole Azerbaijan Fish Farm est implantée à l’embouchure de la Koura, avec l’objectif d’atteindre, d’ici à 2026, une production annuelle de 9,2 tonnes de caviar et de 170 tonnes de viande d’esturgeon. Ces volumes restent modestes comparés à ceux de la Chine, qui produit environ 100 tonnes de caviar par an, mais ils revêtent une importance mondiale compte tenu du statut menacé des esturgeons.
L’épuisement progressif des stocks halieutiques de la mer Caspienne favorise par ailleurs le développement de l’élevage piscicole en bassins artificiels. Aujourd’hui, l’autosuffisance du pays en poisson atteint 81 %, tandis que 23 000 tonnes sont encore importées chaque année.
L’élevage de lapins représente également une piste intéressante. Les lapins convertissent leur alimentation en viande beaucoup plus efficacement que les bovins et nécessitent très peu d’eau par rapport à la plupart des autres animaux d’élevage. Cette caractéristique les rend particulièrement adaptés aux régions sèches de l’Azerbaïdjan.
Bien que l’élevage cunicole existe déjà à petite échelle, principalement dans les exploitations familiales, il ne bénéficie d’aucun système d’aides comparable à celui accordé aux secteurs ovin, bovin ou avicole.
Enfin, l’élevage porcin demeure une activité marginale mais réelle. Bien que l’Azerbaïdjan se définisse comme un État laïc, la majorité de la population consomme peu ou pas de porc. La production porcine reste donc concentrée au sein des communautés non musulmanes et dans certaines régions spécifiques.
Historiquement, ce secteur a lui aussi souffert de la réaffectation des pâturages qui a pénalisé les élevages de moutons et de chèvres. Néanmoins, la viande porcine continue de contribuer à l’approvisionnement en protéines du pays et, alors que sa consommation progresse légèrement depuis quelques années, cette filière pourrait disposer d’un potentiel de développement encore sous-estimé.
Une stratégie crédible, mais à la portée limitée
Le modèle semi-intensif évoqué par le vice-ministre Aliyev - qui consiste à abandonner le pâturage entièrement extensif au profit d’exploitations mieux encadrées, où la santé animale est surveillée et l’alimentation complétée sans pour autant supporter les coûts élevés d’irrigation et d’infrastructures propres aux élevages bovins intensifs - constitue en réalité une reconnaissance explicite des contraintes géographiques du pays.
L’accent mis sur l’élevage ovin ne résulte donc pas malgré l’aridité de l’Azerbaïdjan, mais précisément à cause de celle-ci.
La création de 300 nouvelles exploitations représenterait un changement institutionnel majeur. Elle permettrait de faire évoluer l’élevage ovin au-delà du modèle actuel fondé sur de petites exploitations familiales, apparu après la réduction des surfaces de pâturage dans les années 2010, vers un système capable de bénéficier pleinement des financements et des ressources prévus par le programme agricole national 2026-2030.
Toutefois, un élément semble manquer dans ce programme, du moins au regard des informations actuellement disponibles : une prise en compte plus large des espèces d’élevage naturellement adaptées aux milieux secs auxquels le territoire azerbaïdjanais se prête depuis toujours, mais que le pays n’a jamais pleinement valorisées.
La disparition de l’élevage camelin ne représente pas seulement une perte culturelle. Il s’agit d’une filière qui exige des infrastructures hydrauliques minimales par rapport à l’élevage bovin et même ovin.
L’élevage de lapins, quant à lui, reste absent des dispositifs de subventions alors qu’il pourrait contribuer à réduire la dépendance alimentaire du pays et nécessite un investissement bien inférieur par kilogramme de viande produit.
Enfin, l’aquaculture, domaine dans lequel l’Azerbaïdjan s’est déjà imposé à l’échelle internationale grâce à ses esturgeons et à son caviar, pourrait être développée davantage à l’intérieur des terres au moyen de bassins artificiels, permettant ainsi de combler le déficit de 19 % qui subsiste encore en matière d’autosuffisance halieutique.
Par Akbar Novruz