La Banque mondiale s’attend à un retour des prix des matières premières à des niveaux comparables à ceux de 2022, une évolution qui ne concernerait pas seulement le pétrole et le gaz, mais également d’autres ressources, rapporte Bloomberg. Selon ses experts, les prix mondiaux pourraient augmenter en moyenne de 16 % en raison de la guerre en Iran et des perturbations qu’elle entraîne dans l’approvisionnement en pétrole, métaux et engrais. Pour les produits énergétiques, la hausse pourrait atteindre 24 %. Le baril de Brent, par exemple, est désormais attendu autour de 86 dollars en moyenne, contre une précédente prévision de 60 dollars.
Dans le même temps, des évolutions sont en cours sur le marché pétrolier mondial qui, selon les analystes, pourraient influer sur ces prévisions.
Le 28 avril, les Émirats arabes unis ont surpris les marchés en annonçant leur retrait de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et la fin de leur coopération avec OPEP+ à compter du 1er mai.
Dans un communiqué relayé par l’agence WAM, Abou Dhabi affirme qu’« il est temps de concentrer nos efforts sur ce que dictent nos intérêts nationaux et nos engagements envers nos investisseurs, nos clients, nos partenaires et les marchés énergétiques mondiaux ». Le texte souligne que le pays reste attaché à la stabilité du marché mondial et estime que cette décision renforcera sa capacité à répondre aux évolutions de la demande.
Le ministre de l’Énergie, Suhail Al Mazrouei, a expliqué que ce retrait intervient dans le contexte du blocus du détroit d’Ormuz. Selon CNN, il a déclaré que « le moment est opportun, car la décision n’aura pas d’impact significatif sur le marché ou sur les prix en raison de la fermeture du détroit. Tout le monde est contraint ». Il a qualifié cette décision de choix souverain.
Cette annonce a suscité des inquiétudes au sein de l’organisation. La plupart des analystes estiment qu’elle pourrait porter un coup sérieux aux pays exportateurs de pétrole et entraîner une recomposition profonde du marché énergétique mondial.
Les Émirats arabes unis comptaient parmi les membres les plus anciens et les plus influents de l’OPEP, ainsi qu’un acteur clé de la coopération avec les pays non membres dans le cadre d’OPEP+. En 2025, avec une production de 3,14 millions de barils par jour, ils occupaient le quatrième rang au sein de l’OPEP, derrière l’Arabie séoudite, l’Irak et l’Iran, et le cinquième dans OPEP+, derrière ces mêmes pays et la Russie. L’an dernier, ils représentaient 11 % de la production totale du cartel. Toutefois, en mars 2026, leur production est tombée à 1,89 million de barils par jour en raison du conflit au Moyen-Orient.
Pour certains experts, la fermeture du détroit d’Ormuz n’est qu’un facteur secondaire. Le véritable enjeu résiderait dans les divergences politiques avec l’Arabie séoudite, qui joue un rôle dominant au sein de l’OPEP. Ces tensions, anciennes, auraient trouvé dans la crise actuelle un catalyseur.
La rivalité entre Riyad et Abou Dhabi dépasse depuis longtemps les différends ponctuels pour s’inscrire dans une compétition stratégique, nourrie par la quête de leadership économique régional et des visions divergentes en matière de politique étrangère. Les principaux points de friction concernent notamment le Yémen, la concurrence pour attirer les investissements étrangers et les stratégies de diversification économique.
Riyad soutient ainsi un Yémen unifié sous l’autorité du gouvernement reconnu internationalement, tandis que les Émirats appuient le Conseil de transition du Sud, privilégiant une forme de décentralisation et le contrôle des ports du sud ainsi que de l’île de Socotra afin de sécuriser les routes maritimes. Par ailleurs, Abou Dhabi a affirmé son autonomie diplomatique en signant les accords d’Abraham avec Israël sans s’aligner sur la position séoudienne.
À cela s’ajoute le plan ambitieux « Vision 2030 » de l’Arabie séoudite, qui vise notamment à inciter les entreprises internationales à transférer leurs sièges régionaux de Dubaï à Riyad - une perspective difficilement acceptable pour les Émirats.
Les deux pays se sont également opposés à plusieurs reprises sur les niveaux de production. Les Émirats cherchent à maximiser les revenus tirés de leurs ressources avant leur épuisement, tandis que l’Arabie saoudite s’efforce de maintenir son rôle de leader au sein de l’OPEP.
Dans ce contexte, la décision actuelle des Émirats n’apparaît pas totalement inattendue. La crise autour de l’Iran et du détroit d’Ormuz n’aurait fait qu’accélérer un processus déjà engagé. Certains analystes évoquent également une déception face au manque de solidarité régionale.
Selon des experts interrogés par le quotidien russe Vedomosti, les tensions au sein d’OPEP+ se sont accumulées depuis 2023, après le départ de l’Angola, l’assouplissement progressif des réductions volontaires à partir du printemps 2025, et l’accord visant à relever le quota des Émirats de 300 000 barils par jour. Des discussions étaient prévues le 3 mai, mais la crise d’Ormuz a rendu toute augmentation de production irréaliste. Le pays ne dispose en effet que d’un seul oléoduc, d’une capacité de 1,8 million de barils par jour.
Au cours de la dernière décennie, les Émirats ont massivement investi dans leur industrie pétrolière et ses infrastructures, mais les politiques de l’OPEP ont limité leur capacité à en tirer pleinement profit. D’où leur volonté d’adopter une stratégie énergétique plus indépendante.
Toujours selon ces experts, l’avenir d’OPEP+ apparaît désormais incertain. Beaucoup dépendra de l’Arabie saoudite et de sa capacité à retenir au sein de l’organisation les pays désireux d’augmenter leur production, comme l’Irak ou le Kazakhstan.
Avant les Émirats, l’Angola, l’Équateur et le Qatar avaient déjà quitté l’OPEP.
Aujourd’hui, sans les Émirats, l’organisation regroupe l’Arabie séoudite, le Venezuela, le Nigeria, l’Iran, l’Irak, le Koweït, la Libye, la République du Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale. Ensemble, ces pays assurent environ 35 % de la production mondiale de pétrole et près de 50 % des exportations, tout en détenant environ 80 % des réserves prouvées.
Au sein d’OPEP+, ces décisions sont complétées par celles de pays partenaires comme la Russie, le Brésil, l’Azerbaïdjan, Oman, Bahreïn, Brunei, le Kazakhstan, la Malaisie, le Mexique, le Soudan du Sud et le Soudan. Au total, ces acteurs représentent plus de 40 % de la production mondiale.
En quittant l’organisation, les Émirats arabes unis cherchent à renforcer leur position sur le marché mondial en augmentant leur production, jusque-là limitée par les quotas.
Un élément clé mérite d’être souligné : les Émirats n’ont besoin que d’un prix d’environ 50 dollars le baril pour équilibrer leur budget, contre près de 90 dollars pour l’Arabie séoudite. Dès lors, Riyad a tout intérêt à soutenir des prix élevés en contrôlant l’offre, tandis qu’Abou Dhabi voit ses opportunités réduites par ces restrictions.
Reste désormais une question centrale pour l’ensemble du marché pétrolier : quelle stratégie les Émirats adopteront-ils après leur départ de l’OPEP ?
Tural Heybatov