Pour une route qui n’est pas encore entièrement construite, le projet de corridor Trump pour la paix et la prospérité internationales (TRIPP) est déjà devenu un terrain d’affrontement politique particulièrement animé. Le Parlement arménien a approuvé ce projet soutenu par les États-Unis, qui vise à rétablir les connexions dans le Caucase du Sud. L’opposition, quant à elle, semble déterminée à faire de la perspective d’une ouverture des frontières un nouveau motif de prolongation du débat politique.
Le 28 octobre, l’Assemblée nationale arménienne a approuvé le projet arméno-américain TRIPP par 63 voix contre 32, tandis que dix députés se sont abstenus. Les 63 voix favorables provenaient toutes du parti au pouvoir, le « Contrat civil ». Les 32 voix contre étaient celles des députés des deux principales formations de l’opposition. Dix autres parlementaires n’ont pas pris part au vote. Lors d’un précédent scrutin portant sur le document relatif au « Conseil de la paix » de Donald Trump [Board of Peace], la même assemblée l’avait pourtant approuvé à l’unanimité, par 90 voix contre zéro.
Anna Grigoryan, chef de l’opposition au sein de la faction « Arménie », a soutenu que, bien que l’accord soit officiellement conclu entre Erevan et Washington, les intérêts de l’Azerbaïdjan y étaient davantage pris en compte que ceux de l’Arménie. Elle a notamment mis en doute le caractère réciproque du traitement douanier et réclamé des estimations fiables des recettes susceptibles d’être générées par le projet. Narek Karapetyan, du parti « Arménie forte », a formulé une objection différente : pourquoi mettre en œuvre le TRIPP avant que l’Azerbaïdjan ne signe le traité de paix bilatéral ?
Il s’agit pourtant de deux questions bien distinctes. S’interroger sur l’autorité qui exercera le contrôle des frontières et sur les bénéficiaires d’une concession de longue durée relève parfaitement du contrôle parlementaire. En revanche, subordonner chaque avancée en matière de connectivité au règlement de l’ensemble des différends diplomatiques encore en suspens risque d’être contre-productif et de reproduire l’impasse qui a divisé la région pendant des décennies.
Le président de l’Assemblée nationale, Ruben Rubinyan, a résumé clairement la position du gouvernement : il est particulièrement positif que la mise en œuvre du TRIPP ne soit pas conditionnée à la signature du traité de paix. Cette déclaration comporte une dimension à la fois pratique et politique. Si la réconciliation ne peut progresser avant l’achèvement de toutes les étapes juridiques du processus, alors les modestes mesures de confiance qui devraient précéder la signature du traité risquent de rester indéfiniment hors de portée.
Que prévoit réellement l’accord ?
La question de la souveraineté ne saurait être réduite à de simples déclarations politiques. Le cadre d’accord entre l’Arménie et les États-Unis, rendu public officiellement, garantit clairement la primauté du contrôle arménien dans les domaines de la police, de la sécurité frontalière, des douanes, de l’immigration, de la fiscalité et des statistiques officielles. L’Arménie conserve le droit d’approuver un plan de sécurité des infrastructures, et tout personnel de sécurité privé devra être agréé par les autorités arméniennes. Cet accord ne prévoit donc aucun régime d’extraterritorialité permettant à l’Azerbaïdjan d’exercer son contrôle sur le territoire.
Les dispositions financières et opérationnelles du projet n’en sont pas moins considérables. Il est proposé de créer une société de développement du TRIPP, dont le capital serait détenu à 74 % par des intérêts américains et à 26 % par des intérêts arméniens pendant les 49 premières années. Après la prolongation du contrat pour une nouvelle période de 50 ans, la répartition du capital évoluerait en faveur des investisseurs américains, avec respectivement 51 % et 49 % des parts.
Les droits de développement et d’exploitation du territoire s’inscrivent donc dans une perspective de très longue durée. En outre, la convention définitive entre actionnaires et les statuts de la société n’ont pas encore été signés.
C’est précisément là que se trouve une distinction particulièrement délicate pour l’opposition. Conclure un accord portant sur la construction et la gestion d’infrastructures ne signifie pas pour autant céder le territoire. Il serait plus logique que l’opposition concentre ses efforts sur l’obtention d’une procédure de passation des marchés rigoureuse et de garanties d’accès réciproques, plutôt que d’alarmer la population en brandissant la menace d’atteintes à la sécurité nationale.
La paix d’abord, ou la paix par l’action ?
Le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, a avancé que la mise en œuvre du TRIPP pourrait commencer avant même la signature de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Ce document n’a toujours été ni signé ni ratifié : il a simplement été paraphé à Washington le 8 août 2025.
Bakou continue d’exiger qu’Erevan modifie sa Constitution, au motif que celle-ci comporte des revendications territoriales à l’encontre de l’Azerbaïdjan. Erevan, de son côté, rejette cette condition préalable. Le vote parlementaire sur un projet d’infrastructure ne rend caduc aucun des arguments avancés par les deux parties.
Pour le gouvernement arménien, toutefois, l’interdépendance commerciale constitue un facteur de stabilisation politique. Pour l’Azerbaïdjan, le TRIPP signifie la possibilité de disposer d’une liaison sans entrave vers le Nakhitchevan à travers le territoire arménien. En contrepartie, l’Arménie pourrait rétablir les connexions de son réseau ferroviaire via l’Azerbaïdjan et rejoindre, par le Nakhitchevan, la Russie, l’Asie centrale et même l’Iran.
Il s’agit d’une perspective, et non d’une réussite garantie. Sa concrétisation dépendra notamment des horaires de circulation, des procédures douanières et des tarifs appliqués.
Quelques signes tangibles de rapprochement sont déjà perceptibles. Selon les statistiques douanières azerbaïdjanaises, les exportations de marchandises vers l’Arménie ont atteint 23,45 millions de dollars entre janvier et septembre 2026. En septembre, les exportations de gazole azerbaïdjanais vers l’Arménie se sont élevées à près de 17 000 tonnes. Par ailleurs, des céréales et des engrais ont transité par l’Azerbaïdjan à destination de l’Arménie.
Ces échanges commerciaux, encore modestes, n’effacent évidemment pas des décennies d’antagonisme. Ils démontrent néanmoins que les activités économiques n’attendent pas nécessairement la dernière signature pour commencer.
Les voisins observent la situation
Le meilleur argument en faveur du TRIPP est celui que les deux gouvernements avancent, chacun à sa manière : le commerce crée des acteurs économiques et sociaux qui ont intérêt à ce que les échanges se poursuivent.
Il faut également tenir compte du fait que le TRIPP redessine la carte diplomatique de la région. La présence d’une société de développement soutenue par les États-Unis le long de la frontière iranienne pourrait, selon certains observateurs, freiner les ambitions de Téhéran, tout en remettant en question l’idée traditionnellement admise selon laquelle Moscou devrait être le principal garant de la sécurité du transit arménien.
Pour autant, l’attitude de l’Iran à l’égard de l’Arménie n’est pas hostile. Le 16 octobre, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a d’ailleurs exprimé sa confiance dans l’Arménie, alors que les inquiétudes suscitées par la présence américaine aux portes de l’Iran se faisaient sentir.
La contradiction la plus frappante réside dans le fait que les camps opposés redoutent des scénarios différents. Les uns craignent que Washington n'acquière une influence opérationnelle excessive, tandis que les autres estiment qu’Erevan devrait tirer davantage de concessions de Bakou grâce à cet accord.
Ces deux positions peuvent parfaitement être défendues au Parlement. Mais il faut pouvoir proposer une alternative qui dépasse ce face-à-face. À défaut, si toutes les puissances étrangères sont considérées avec méfiance et si toute concession réciproque est jugée inacceptable, l’Arménie finira par se retrouver exactement dans la situation dont ses responsables politiques ne cessent de se plaindre.
Un critère d’évaluation plus raisonnable consisterait à vérifier si les autorités arméniennes sont capables de faire respecter les clauses relatives à la souveraineté, de rendre publiques les conditions des concessions et de garantir la réciprocité des contrôles frontaliers.
Il faut toutefois rappeler que, pour Bakou, l’accès au Nakhitchevan par la route de l’Araz, via l’Iran, constitue une autre possibilité. Pour Erevan, en revanche, le maintien de son isolement à l’égard des flux régionaux comporte également des conséquences stratégiques.
Ces réalités ne remettent nullement en cause la légitimité des interrogations concernant l’intervention américaine. Elles mettent cependant en lumière les failles d'une politique de résistance qui assimile chaque changement à une capitulation, sans proposer de voie claire pour sortir de l’isolement.
En définitive, le TRIPP repose sur un pari : celui que les infrastructures peuvent créer, plus rapidement que les responsables politiques ne les détruisent, des groupes d’intérêts favorables à la paix.
L’opposition arménienne est sans doute pleinement fondée à réclamer des garanties, de la transparence économique ainsi que la conclusion définitive de l’accord de paix. Il est en revanche beaucoup plus difficile de justifier que ces exigences deviennent un veto permanent à toute nouvelle possibilité de rapprochement.
Le Caucase du Sud a suffisamment démontré qu’une frontière fermée pouvait entretenir un conflit. L’autre expérience, bien plus ambitieuse, reste à mener : déterminer si son ouverture peut contribuer à le résoudre.
Par Akbar Novruz